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Paul Souriau, Théorie de Vinveniion

font tourner en tel ou tel sens. Il n'y a d'ailleurs rien de particulier à dire de ces faits, et le procédé reste toujours essentiellement le même.

Même dans les évolutions les plus régulières, si le germe contient virtuellement l'œuvre complète, ce n'est qu'en un sens très restreint. Mais ces évolutions régulières caractérisées par la logique presque constante du développement, par le petit nombre des arrêts, des heurts, des retours, par la rareté de l'intrusion, dans la trame du développement, de phénomènes parasites, ces évolutions régulières sont loin de représenter la marche habituelle de l'invention. Elles supposent une perfection des tendances directrices, une libre disposition des éléments, des chances heureuses et souvent même une médiocrité relative, dans la nouveauté au moins, qui ne se rencontrent pas toujours. Souvent les éléments dont le germe doit profiter et qu'il s'assimilera ne sont pas tout préparés dans l'esprit ou ne se présentent pas au bon moment. Il ne se produit pas précisément ou il ne se produit pas régulièrement des raisonnements qui ne laissent place qu'à une solution, il n'y a pas une organisation acquise suffisante pour offrir cette solution dès qu'elle est recherchée. Le jeu de l'ensemble est moins sûr, celui des éléments capricieux, le principe directeur se forme peu à peu, comme au hasard, par des tâtonnements successifs.

Cependant nous avons bien encore une véritable évolution, non une transformation ou une déviation. Elle est systématique et, quoique moins régulière, elle se continue logiquement, par l'acquisition de

parties nouvelles, qui, bien que ne paraissant pas très spécialement impliquées par le germe, viennent le fortifier en somme, et le développer.

Dans les notes de M. Roger Dumas que j*ai déjà citées, on peut voir comment s'est produite l'évolution d'une pièce de vers. Au début une impression, des images, une ou deux idées abstraites, puis d'autres images appelées par les premières. Peu à peu le sujet se précise, la coordination se fait, des fragments qui ne peuvent trouver leur place sont rejetés. L'évolution est assez régulière, quoique accidentée, et ressemble en somme avec plus de heurts à la genèse d'un poème telle que la raconte Edgar Poë. En dramatisant un peu son récit, en supprimant quelques tâtonnements, M. Dumas eût pu donner une impression semblable à celle qui sort du récit de Poë. Et sans doute, au fond, la différence des deux cas fut moindre qu'elle ne le paraît d'abord.

Quelques détails nouveaux que m'a envoyés plus tard M. Dumas peuvent montrer comment l'évolution diffère de tout autre mode de développement par le maintien du sujet principal une fois formé et par sa formation sans déviation. Quoique cette différence n'ait rien d'absolu et permette les transitions, elle n'est pas moins réelle. « Pour avoir la tonalité, dit M. Dumas, je bâtis deux ou trois quatrains, je les répète à haute voix et je les écris cent fois pour faire venir les idées et les images qui peuvent s'associer aux premières. Lorsqu'un quatrain me donne de la peine, je récris toujours sur papier blanc tous les précédents et souvent tout ce qui est déjà fait. » Certains passages ont été ainsi écrits un nombre de fois très considérable. « Ce qui est intéressant, c'est qu'à la fin on pourrait parfaitement supprimer les quatrains primordiaux. Ils ont servi

d'appeaux et ne sont guère bons à manger. »

M. Dumas ajoute qu'il écrit toujours sur du papier neuf. S'il y a déjà quelque chose d'écrit, ou bien s'il entend parler, des séries d'idées étrangères envahis, sent l'esprit. On sent bien nettement en toi»t cela le procédé pour appeler les idées selon le mode de l'association systématique en imposant à l'esprit, par la répétition, celles qui doivent rester et susciter les autres. Cela est tout à fait l'équivalent des raisonnements et des problèmes d'Edgar Poë ou de M. Sardou, la question faite à l'esprit est seulement présentée d'une façon un peu différente, et la réponse en appa rence moins immédiate. Mais de même que du cas de Poë, de l'évolution par raisonnement, nous passons aisément à l'évolution spontanée en supposant le jeu des éléments un peu plus systématique, de même nous passerions, en sens inverse, en relâchant un peu le jeu des mêmes éléments, en les combinant un peu différemment, aux cas où l'évolution se fait à l'aide de tâtonnements nombreux. On voit en même temps, dans le même fait, les précautions prises pour que des éléments parasites ne viennent prendre la place de celui que l'esprit désire, pour éviter des séries d'intrus qui se faufilent aisément, si l'on n'y prend garde, grâce à un élément quelconque de la perception ou des images auquel elles parviennent à s'accrocher subrepticement.

Le développement, comme l'invention dont il est, en somme, une complication, est essentiellement le même, quelle que soit la nature de l'œuvre qui évolue. Nous pouvons prendre successivement une

œuvre littéraire, une œuvre scientifique, une œuvre sociale, partout le processus sera le même. Au début un fait plus ou moins important, nouveau à quelques égards, une invention réalisée selon le mode que j'ai précédemment étudié, une idée suggérée par la constatation d'un fait, par un récit, une impression vive, un sentiment puissant. Ce petit noyau, une fois organisé, devient une cause d'associations systématiques nouvelles, d'inventions produites toujours par le même procédé. Le jeu plus ou moins libre des éléments, et l'influence du principe directeur (sentiment dominant, idée maîtresse) se combinent pour enrichir et développer l'œuvre tout en lui conservant sa forme systématique et coordonnée.

Comme exemple de théorie scientifique on peut prendre la théorie de la sélection naturelle dont j'ai déjà rapporté brièvement l'histoire. J'ai considéré surtout la formation de cette idée de sélection par le jeu des forces de la nature, mais si on considère plutôt la théorie du transformisme telle que l'a conçue Darwin , on est conduit à placer en un autre point de la chaîne, le fait considéré comme le germe de l'invention, et à quelque point de vue qu'on se place, on aperçoit une longue série de faits convergents, d'inventions successives, venant s'organiser en un système de plus en plus vaste à mesure que l'idée et le sentiment dominant peuvent profiter des acquisitions de l'esprit. J'ai rapproché jadis de cette évolution la genèse d'un roman de George Eliot* s'étendant sur plusieurs années, depuis la naissance du germe qui suppose déjà des conditions très complexes jusqu'à l'achèvement de l'œuvre; et ici nous retrouvons mêlées, combinées, un peu brouillées, les

i. Voir. Revue Bleue, 15 mai 1886.

différentes formes d'invention déjà examinées : le développement par raisonnement, le développement spontané par lequel Tœuvre se continue en profitant des souvenirs, des apports inconscients de l'expérience ou du jeu de la pensée, et la lente construction de l'œuvre, toute semblable, dans ses traits généraux, pour l'œuvre littéraire et pour l'œuvre scientifique. On y trouve même à plusieurs reprises la suggestion acceptée, l'imitation. C'est Lew^es qui fit remarquer à George Eliot qu'une histoire que sa tante lui avait racontée serait un bon élément pour une œuvre d'imagination : il lui fît modifier aussi plus tard quelques détails du roman. On suit très bien à travers l'histoire d'Adam Bede la formation et le développement de la création intellectuelle, la synthèse progressive qui vient se former autour du noyau primitif. C'est un cas des plus intéressants *. Voici quelques passages du récit de G. Eliot : « Il (G. Lewes) fit la remarque que la scène de la prison serait un bel élément pour une œuvre d'iniagination, et je commençai ensuite à penser à la fondre, ainsi que quelques autres souvenirs de ma tante en une seule histoire avec quelques données tirées du caractère de mon père et du commencement de sa vie. Le problème de construction qui me restait à résoudre était de faire de la malheureuse jeune fille un des principaux personnages du drame et de la mettre en rapport avec le héros... »

« Le caractère d'Adam et un ou deux incidents qui se rapportent à lui me furent suggérés par les débuts

1. Je note en passant qu'une des scènes du roman s'imposa à G. Eliot d'une manière qui rappelle certains cas que j'ai signalés tout à l'heure. - Le combat, dit-elle, devint pour moi une sorte de nécessité, un soir à l'opéra de Munich, pendant que j'écoutais Guillaume Tell. »

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de mon père, mais Adam n'est pas plus mon père que Dinah n'est ma tante. En vérité, il n'y a pas un seul portrait dans Adam Bede^ mais seulement les suggestions de Texpérience arrangées en de nouvelles combinaisons. Quand je commençai à l'écrire, les seuls éléments sur lesquels j'étais fixée étaient, outre le caractère de Dinah, le caractère d'Adam, ses rapports avec Arthur Donnithorne et les rapports de tous deux avec Hetty, la scène de la prison étant naturellement le point principal auquel tendait mon travail. Chaque chose arriva, déterminée par les caractères et leurs relations mutuelles. Les derniers rapports de Dinah avec Adam furent suggérés par George *... »

Nous pourrions aussi bien étudier la naissance et l'évolution des drames lyriques de Wagner, M. Kufferath note que ces œuvres « ne naissent pas spontanément. Toujours une circonstance antérieure jette dans son esprit la semence qui devra mûrir lentement et ne donner ses fruits que longtemps après. » En 1848, Wagner s'intéresse au mythe de Siegfried, il écrit un résumé de la légende, il se sent profondément attiré par elle, mais les événements de sa vie après 1848 l'en détournent pendant quelque temps. En 1849 et 1850, il tente la fortune à Paris. Il échoue, et ses préoccupations reviennent et se fortifient, lorsque, à Zurich, il se trouve mis en rapport avec un philologue, traducteur et commentateur des Eddas. Cependant le principe directeur ne se constitue pas complètement. Wagner reste incertain, non satisfait. Il erre d'un sujet à l'autre. Un d'eux le ramène au mythe de Siegfried et il y revient définitivement. Vers la fin de 1850, il reprend un

1. George ElioVs life edited by her husband J. W. Cross. Paulhan. — Psych. de l'Invention. 8

drame déjà esquissé par lui sur la mort de Siegfried, il le retouche, commence à composer sa musique. Mais il remarque de graves défauts dans la façon dont il a compris le sujet. Certaines parties de la légende précédant la mort de Siegfried étaient rappelées sous forme de récit. Il y avait là des éléments qui aspiraient à vivre d'une vie plus déterminée, et que Tensemble favorisait. Wagner a Tidée d'écrire un nouveau drame préparant le premier et racontant les aventures de Siegfried jeune. Mais avant Tachèvement de ce drame nouveau, une autre œuvre dépendante des autres vient s'imposer, il faut expliquer les rapports de Siegfried avec Brunnehilde par la désobéissance de celle-ci et cette désobéissance même par l'histoire de Siegmund et de Sieglinde. « C'est ainsi que de déduction en déduction il arrive à reconnaître qu'il fallait à cet ensemble de drames un prologue où serait montré le crime des dieux d'où naissent toutes les calamités qui fondent sur leurs descendants.

« Voilà comment se trouve développée finalement la Tétralogie dont le scénario, à quelques détails près, était déjà complètement indiqué dans l'étude sur le mtjthe des Nibelungen *. »

Remarquons en passant que l'évolution paraît se faire ici, à rebours, en commençant par la fin de l'œuvre. Cela se voit souvent; un drame dont on imagine d'abord le dénouement, un sonnet dont le dernier vers est trouvé le premier n'ont rien de bien surprenant. Peut-être y aurait-il beaucoup à dire sur ce qu'il y a, au fond, d'artificiel et de contingent dans

1. KufTerath, La Walkyrie. Voir aussi les études du même auteur sur Lahengritij Parsifal, et le livre de M. A. Jullien sur Richard Wagner.

des séries de phénomènes qui ne sont pas, après tout, moins conditionnées dans un sens que dans Tautre et qu'on peut prendre assez indifféremment par l'un ou l'autre bout. La nécessité relative du temps qui s'impose à nous ne doit pas nous faire conclure à sa nécessité absolue. Mais sans prendre la question à ce point de vue, et sans insister ici sur la métaphysique du sujet, bornons-nous à retenir comme un fait que les constructions qui se font dans l'esprit sont souvent réversibles. Nous pouvons remonter de la solution au problème, du dénouement au drame, du dernier vers au premier, ou faire l'inverse selon les circonstances. Dans un système bien lié, où tout doit se tenir, un élément, quel qu'il soit, doit plus ou moins bien susciter et impliquer les autres, quand on a la liberté de choisir ici ou là le point de départ un peu factice dont on a besoin, ce qui n'est possible que dans certains cas singuliers qu'il ne rentre nullement dans le plan de ce travail de rechercher.

Si maintenant, au lieu de prendre comme exemple une œuvre littéraire ou scientifique, nous passons sur le terrain de la pratique et si nous étudions le développement d'une œuvre industrielle et sociale, nos constatations seront les mêmes. Les matériaux différeront, mais la forme générale reste abstraitement idenlique. L'idée naîtra et se développera dans les mêmes conditions, se traduisant par des faits à peu près de la même manière.

Regardons, par exemple, la vie et Tœuvre de Godin, grand industriel, fondateur du Familistère de Guise, Tune des œuvres sociales les plus curieuses et les plus « suggestives » du dix-neuvième siècle. Godin, fils d*un ouvrier, instruit dans une école de village, sent, dès son enfance, le désir du rôle social qu'il devait remplir. « C'est, dit-il lui-même, sous l'empire

de l'idée que la pratique des arts manuels devait me conduire à un rôle pressenti, qu'à onze ans et demi je commençai à travailler le fer dans l'atelier de mon père et à prendre une part au-dessus de mes forces dans les travaux de la campagne, à côté de mes parents *. »

Voilà le point de départ. Évidemment il est aussi un résultat. Mais nous ne rechercherons pas son origine. Dès qu'on arrive à certains anneaux de la chaîne des inventions, on est forcé de s'arrêter, non que les choses y soient plus compliquées, mais elles y sont plus obscures, et quoique le procédé général paraisse s'y retrouver, nous n'avons plus aucun moyen d'en préciser l'application. D'ailleurs le germe paraît bien acquérir le caractère précis qu'il conservera et qui en fera l'originalité.

Après un « tour de France » où il est vivement frappé par les conditions de la vie de l'ouvrier, il revient à son pays natal, s'y marie, installe un petit atelier pour fabriquer des appareils de chauffage, •substitue dans cette fabrication la fonte à la tôle, crée des modèles nouveaux, développe son industrie et vient s'établir à Guise.

Voilà déjà plusieurs inventions; elles lui permettront surtout de réaliser son idée maîtresse, elles seront des moyens au service d'une fin supérieure, la réussite industrielle rendra possible la -réussite sociale; c'est là qu'est l'originalité de Godin. Ses préoccupations le hantent toujours. En même temps qu'il fait prospérer son industrie il étudie et complète de son mieux, par son travail personnel, une instruction très élémentaire, s'attachant surtout aux ques-

Tl. Voir l'esquisse de sa vie qu'il a placée en tête de ses Solutions sociales.

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lions sociales. 11 examine les systèmes socialistes. Aucun ne lui plaît complètement, mais il s'inspire d'eux, surtout il s'applique à réaliser ce qui lui semble utile; il fait quelques réformes, institue dans ses ateliers des caisses de secours mutuels, mais ces modifications secondaires ne lui suffisent pas, il rêve rétablissement de relations nouvelles et plus justes entre le capital et le travail, le plan du familistère se forme et se développe. L'idée pressentie dès la jeunesse s'était constituée peu à peu, plus remarquable comme réalisation que comme théorie, et Godin a su la faire vivre. Ayant beaucoup lu, il a eu le grand mérite d'avoir su choisir dans des systèmes plus ou moins utopiques ce qui pouvait passer dans la pratique et le mérite plus grand encore de l'y avoir fait effectivement passer.

Cette réalisation d'un idéal a forcément entraîné bien des tâtonnements, des modifications dans la conception et Texécution, bien des difficultés que soulevaient parfois ceux à qui surtout l'œuvre devait profiter. Il commence par la confier à d'autres et met le tiers de sa fortune dans une entreprise de l'école sociétaire dirigée par Victor Considérant, puis il agit par lui-même. En 1859, il jette les fondations de son familistère, en 1880 la dernière aile bâtie du « palais social » est complètement occupée. Et « après une expérience de vingt années au cours desquelles toutes les parties de l'œuvre familistérienne s'étaient précisées dans tous leurs détails minutieux, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, il formulait en articles d'association légale, l'association famislitérienne créée de fait longtemps auparavant * ».

1. Voir Bernardot, Le familistère de Guise, association du capital et du travail^ et son fondateur, Jean-Baptiste- André

Ainsi était établie la « mutualité sociale » par de nouveaux rapports du capital et du travail. La participation aux bénéfices, les secours aux malades, les retraites assurées aux infirmes et aux vieillards n'en étaient pas les seuls caractères. Un mécanisme ingénieux faisait passer à tous les membres de Tassociation la propriété même de rétablissement industriel auquel ils s'étaient attachés. En même temps Godin avait très bien su ne pas verser dans Tégalitarisme et conserver une hiérarchie. Il eut le temps de voir prospérer Tœuvre qu'il avait ainsi pratiquement « inventée » par un long processus tout à fait analogue à celui par lequel d'autres ont produit des théories ou des œuvres d'art, avec les mêmes tâtonnements, les mômes synthèses partielles créées par la combinaison des circonstances et de la tendance directrice et le jeu des éléments psychiques et sociaux*.

En somme, l'évolution de l'invention nous apparaît comme étant essentiellement un accroissement de

Godin, 2* édit. — Consulter aussi dans la collection de la Revue le Devoir les documents sur la vie de Godin.

1. Après la mort de Godin l'œuvre a continué à vivre et à prospérer. L'énergie et l'initiative d'un homme avaient été nécessaires pour l'invention pratique et son développement. Une fois l'organisme constitué, les mêmes qualités ne sont pas nécessaires pour le faire vivre, et même pour l'adapter de mieux en mieux, à la condition qu'il n'y ait pas de trop grands changements à effectuer et même d'autres facultés peuvent y être plus utiles. L'habitude succède à l'invention. Ceci nous amènerait vite à des considérations sur le rôle social de l'individu, sur le rôle de l'élite et celui de la masse, sur les illusions probables qui se répandent en ce qui concerne les aptitudes des collectivités.

systématisation, c'est-à-dire un progrès. Ce progrès se manifeste par deux grands caractères, Taugmentation du nombre des éléments du système et l'harmonie plus grande des relations qui les unissent. Ces deux caractères entraînent naturellement l'élimination des éléments qui ne peuvent s'harmoniser avec la direction générale imposée au développement de rinvention par la nature de Tidée dominante, quand elle est arrivée à se constituer. Le tout représente une augmentation croissante d'harmonie et de finalité. Nous voyons une sorte de tourbillon pscyhique se former et s'accroître en englobant un nombre d'éléments de plus en plus considérable, et en conservant ou bien en modifiant régulièrement sa forme. C'est la finalité qui est encore ici le grand caractère de la vie psychologique, le développement de l'invention nous montre ses progrès sur un point spécial et pour une partie de l'esprit, pour une sorte d'organisme psychique relativement indépendant qui se constitue peu à peu. Et je pense que, malgré tous les efforts qu'on a faits pour les distinguer, toute évolution se ramène à un progrès, à un accroissement de systématisation et de finalité. C'est là, en somme, ce qui caractérise une évolution et la distingue des changements quelconques avec lesquels on tend quelquefois à la confondre. Dire qu'une institution, une idée, une société, dire qu'un monde évolue, ce n'est pas seulement affirmer qu'il se transforme, c'est affirmer qu'il se transforme d'une certaine manière et dans un certain sens. Les changements peuvent en effet s'effectuer de bien des manières, toute transformation n'est pas une évolution, il en est qui sont même exactement le contraire. Il y a tout intérêt, ce me semble, à distinguer soigneusement les modes de transformation, de chan-

gement de tous les groupes de phénomènes qui peuvent faire l'objet de nos études, et à éviter autant que possible de confondre des processus qui s'opposent nettement, après qu'on a d'ailleurs reconnu et noté ce qu'ils peuvent avoir de commun. Mais je n'ai pas à insister ici sur ce point. Je me propose d'étudier ailleurs l'évolution à un point de vue plus philosophique et plus général, je m'en tiens ici à ce qui regarde le développement de l'invention.

Ce qui ressort de notre étude, c'est que même sous ses formes les plus singulières et les plus précises, l'évolution d'un germe d'idée , le développement d'une invenlion n'est pas une chose fatalement déterminée et réglée à l'avance, au point de vue de la finalité générale de l'œuvre. Ce germe est semblable à un germe vivant dont l'espèce ne serait pas fixée par la nature des procréateurs et qui pourrait soit avorter, soit aussi donner naissance à un éléphant, à un requin ou bien à une cigale. Nous avons vu par quel mécanisme il arrivait peu à peu à l'existence vraie, à la maturité. Son développement ne se fait pas comme en vertu d'une impulsion irrésistible et qui doit aboutir fatalement à tel résultat. Les affinités des éléments qui le composent font naître à chaque moment, et selon le hasard des circonstances qui joue ici un grand rôle, des combinaisons diverses qui seront l'aliment du germe en voie d'évolution, et qui contribueront à faire prendre^ à son développement telle ou telle direction. Toutefois il ne faut pas aller trop loin dans cette voie et arriver à nier toute évolution régulière et toute influence de l'ensemble du système sur ses formes successives. Au contraire, nous voyons clairement que la nature de la tendance primitivement dominante détermine déjà pour une part la direction du développement. Un

auteur chez qui domine Tesprit littéraire ne composera pas un traité philosophique en partant d'un fait qu'il aura observé, il fera un roman, ou une pièce de théâtre. Et chaque progrès de Tinvention en la rendant mieux systématisée tend à faciliter encore les progrès suivants et surtout à en déterminer la direction avec plus de rigueur. A mesure que les données du problème se compliquent, les réponses possibles deviennent moins nombreuses. Il peut donc y avoir et il y a en certains cas une évolution suffisamment régulière, faite sous la pression d'une tendance fortement organisée qui rencontre des conditions favorables etprend, dans les cas extrêmes, la forme d'une sorte d'instinct qui se précise de plus en plus, mais qui diffère toujours de l'instinct en ce que, au lieu de se répéter, elle transforme ses produits. Quand elle arrive à ce degré, on voit Tensemble des éléments de l'invention se souder parfois assez bien et assez vite pour pouvoir être considérés comme un seul élément et agir de la même façon pour évoquer les éléments nouveaux, et aussi pour empêcher l'activité désordonnée de ses propres composants. Ce cas, il est vrai, reste à peu près théorique. Mais nous avons vu que le développement par raisonnement et le développement spontané se rapprochaient assez déjà de cet idéal.

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