CHAPITRE II Le développement de Tinvention par transformation
Dans les derniers cas d'évolatioQ que nous avons examinés, la régularité diminuait et Tévolutiou, on a pu le remarquer, se rapprochait de plus en plus d'une transformation. L'idée maîtresse subsistait jusqu'au bout sans doute, mais elle se développait de manière à être très sensiblement changée, comme un enfant qui devient homme. Les éléments unis par ridée maîtresse jouissaient de plus d'indépendance et, la direction générale étant moins forte, on les voyait plus nettement travailler eux-mêmes à révolution et provoquer, par leurs affinités propres, les combinaisons nouvelles que Tensemble devait déterminer. Les tâtonnements étaient plus nombreux, la marche plus indécise.
Supposons que le lien du système général se relâche encore, que la vie indépendante, le caractère individuel des éléments se marquent davantage, on prévoit ce qui doit arriver. Un des éléments que les circonstances ou ses qualités propres auront spécialement favorisé, s'accroîtra, dominera de plus en
plus et pourra finir par dissoudre le premier système pour en constituer un autre qu'il dirigera, ou bien, simplement, il deviendra prépondérant et éliminera tout ce qui, dans le système déjà formé, contrarie cette prépondérance, en conservant à peu près le reste. Le développement de l'invention, au lieu d'aller à peu près en ligne droite, fera plus ou moins brusquement un coude. Sans doute le second système dominant, comme le premier, est en accord avec la tendance maîtresse qui avait provoqué rinvention et son développemnent. Je veux dire que si, par exemple, une œuvre commencée en roman, finit, pour une raison ou pour une autre, par se transformer en pièce de théâtre, l'une et Tautre forme peuvent satisfaire le désir de l'auteur de créer une belle œuvre littéraire, ou son envie de gagner quelque argent, mais elles le satisfont autrement, elles l'incarnent d'une façon sensiblement différente. L'évolution n'a pas été régulière d'une forme concrète de la tendance à l'autre. Il y a eu transformation en somme et non évolution.
D'autres fois, ce n'est pas un second système qui vient succéder au premier, c'est une anarchie générale qui se produit. Résultat et expression de l'absence d'une direction forte et de la vie individuelle trop indépendante des éléments, elle arrête l'évolution de l'invention. C'est une des formes nombreuses que prend l'avortement des germes psychologiques.
Mais arrêtons-nous au développement par transformation. J'en trouve dans les Mémoires de M. Legouvé un bon exemple que je vais donner assez au long pour bien mettre en lumière le mécanisme dont je parle. La transformation ici ne porte pas sur la forme extérieure de l'œuvre, il s'agit d'une pièce de
théâtre qui reste pièce de théâtre. Cette transformation n'en est pas moins fort réelle. Nous allons voir un germe très net se développer, commencer une évolution régulière et susciter les combinaisons psychologiques capables de s'associer à lui et de Taider à grandir régulièrement, puis Tun des éléments ainsi attirés et formés va se développer, entrer peu à peu en contradiction avec l'idée primordiale qui avait été le germe de l'œuvre, et, finalement, faire éliminer celle-ci.
L'origine de l'cBuvre est assez claire ici et le premier germe défini facilement perceptible. M. Legouvé est déjà un auteur dramatique, Rachel lui demande un rôle écrit exprès pour elle. M. Legouvé se rejette dans l'antiquité, étudie l'ouvrage de Patin sur les tragiques grecs. Le sujet de Médée, qui l'avait toujours attiré, achève de le captiver; une scène surtout le tente, c'est la mort de Creuse tuée par les présents de Médée.
« Quelle scène, me dis-je, si au lieu d'être en récit, elle était en action I Si au lieu des enfants, c'était Médée qui apportait ces présents! Si au lieu d'une vieille esclave, c'était Médée qui aidait Creuse à se parer! Médée agenouillée! Médée humiliée I Médée servante! Médée suivant sa rivale dans toutes les joies de son orgueil ingénu, et tout à coup, au moment où, saisie par les premières atteintes du mal. Creuse s'écrie : « Qu'ai je donc? » Médée se relevant, bondissant jusqu'à elle, et lui disant avec un cri de rage triomphante : « Ce que tu as? C'est que tu vas mourir! » Quelle situalion! Quel contraste pour une actrice comme M*'*^ Rachel!. »
Voilà le germe, et l'on peut espérer en sa vitalité à voir l'enthousiasme qu'il inspire. Il va d'abord se développer comme à l'ordinaire : « Saisi par celte
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idée, continue l'auteur, je me mis immédiatement à rœuvre. J'écrivis cette scène en deux jours. La scène achevée, vinrent peu à peu se grouper autour d'elle tous les éléments du drame, tel que je le concevais, et, après un an de travail, j'apportais mon ouvrage à M''« Rachel. »
Rachel, après quelques hésitations, s'attache à son rôle. Un jour l'auteur arrive chez elle et le travail commence. Il s'agit d'interpréter la grande scène qui avait été la base de l'édifice. « Mais, continue M. Legouvé, après quelques essais d'ébauche générale où je la trouvais hésitante et incertaine, elle s'arrête tout à coup et me dit : « Mon cher ami, savez-vous ce qu'il faut faire? Il faut couper cette scène... — Hein, m'écriai-je, couper cette scènel la plus saisissante des trois actes! La plus nouvelle I La plus riche en effets pour vous! — Il ne s'agit pas de moi. Il ne s'agit pas de mes efiFets. Il s'agit du rôle et de la pièce. Or cette scène tue la pièce parce qu'elle tue l'intérêt. — Vous n'y pensez pas! l'intérêt y est poussé au comble! -^ Oui, l'intérêt de l'horreur! rintérét de l'odieux! Mais ce n'est pas là ce dont nous avons besoin dans ce troisième acte. Songez donc que j'ai à tuer mes enfants et que je dois être touchante en les tuant! Comment pourrais-je le devenir, quand cinq minutes auparavant j'aurai été atroce, quand on m'aura vue froidement, perfidement, lâchement meurtrière? La mise en scène du meurtre de Creuse rend impossible le meurtre des enfants : elle le déshonore! Je ne suis plus qu'une égorgeuse! Oh! je sais fort bien tout ce que je trouverais dans cette scène, mais... après, après, je ne croirais plus à mes larmes! »
« Je la regardai un moment sans répondre, émerveillé, je l'avoue, de voir une fille sans éducation
arrivée d*instinct, par naturelle supériorité d'esprit, à la plus profonde critique, et lui prenant la main, je lui dis :
« Vous avez raison, je coupe la scène.
— Vous êtes charmant, me dit-elle en me sautant au cou.
— Avouez seulement, ajoulai-je en riant, qu'il e&à bien comique que je retranche de ma pièce la situalioû pour laquelle la pièce a été faite* ».
La scène primitive disparaît donc comme disparaît un organe provisoire quand son rôle est terminé et qu'il deviendrait «[ftegêne. Elle a joué un rôle d'échafaudage ou d'amorce. Grâce à elle, le système s'est ébauché, mais une fois ébauché il n'a pu arriver à se constituer définitivement qy^e sans elle. Il est à remarquer que, dans ce cas, elle n'a pas disparu en s'atrophiant (ce qui arrive parfois), eltea été brusquement retranchée à cause de son incompatibilité avec un autre élément du drame qui est demturé prépondérant. Et la pièce une fois faite subsiste sans autre modification notable que ce changement d'orientation.
Il faut remarquer aussi la logique spéciale qui détermine ce changement. La tendance littéraire primitive s'était associée tout d'abord au désir de plaire à Raehel, et s'était concrétée dans le désir complexe de créer un drame où Raehel tînt une place dominante et qui lui convînt. La demande de l'actrice avait été une des conditions de la naissance du germe, c'est elle qui avait en partie déterminé M. Legouvé à se décider pour le sujet de Médée vers lequel l'attirait aussi une ancienne prédilection. C'est pour elle qu'il avait aussi imaginé sa grande