‹ Psychologie de l'inventionChapitre 38 sur 54 · Legouvé, Soixante ans de souvenirs^ IV · texte numérisé non relu

Legouvé, Soixante ans de souvenirs^ IV

lution et la transformation, sont, ici, très nettement indiqués et opposés.

L'œuvre reçoit ainsi, pendant son développement, le contre-coup des modifications des sentiments, des vues, des impressions de Fauteur, des conseils qu'on lui donne, etc. Et ce développement en est souvent plus ou moins trdublé. Dans l'immense quantité des éléments qui interviennent et qui composent soit la tendance primitive, soit l'œuvre même qu'elle a produite, soit les matériaux qui vont être assimilés, etc., il s'en trouve souvent qui sont spécialement favorisés ou spécialement gênés, et cela entraîne des hypertrophies ou des atrophies qui, poussées à un certain degré, occasionneront un changement notable dans l'équilibre de l'œuvre et la transformeront. Cela peut arriver de plusieurs manières. Tantôt c'est un des éléments de l'œuvre qui se développera de façon à finir par prédominer alors qu'il était d'abord secondaire ; tantôt l'œuvre restant à peu près telle quelle, une œuvre nouvelle se forme autour d'un de ses éléments, finit par constituer un organisme distinct et se sépare de l'ensemble par une sorte de bourgeonnement; tantôt encore ce sont de nouveaux éléments qui, assimilés par l'œuvre en évolution, réagissent sur elle et la transforment plus ou moins; tantôt enfin l'œuvre reste à peu près intacte, mais elle arrive à se rattacher à des sentiments très diflFérents de ceux qui l'avaient d'abord inspirée. Datis tous ces cas, il y a une transformation. Le développement ne se poursuit pas toujours dans la même direction, il change de sens, sans que l'œuvre définitive se trouve déséquilibrée.

Les exemples de ces diverses transformations sont très nombreux. Rousseau préparant son discours sur

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rinfluence des lettres et des arts et en modifiant complètement le sens en donnerait un assez curieux si seulement nous savions mieux comment les choses se sont passées. La fantaisie d'un grand artiste, Frederick Lemaître, fit, comme je fai déjà rappelé, transformer un drame assez sombre en une sorte de parodie sinistre. Berlioz, furieux contre miss Smithson qui ne répondait pas assez vite à son amour, épris lui-même d'une autre, compose sa Symphonie fantastique et s'imagine y mettre l'expression de sa haine et de son mépris pour elle. Abandonné par l'autre, plus épris que jamais de miss Smithson, il lui fait accepter sa symphonie comme une expression d'amour passionné. Au reste, la nature même et les conditions de la transformation nous disent combien elle doit être fréquente, et même, à certains égards, universelle.

En somme, la transformation est une évolution composée de parties successives incohérentes, ou plutôt elle comprend deux ou plusieurs évolutions non systématisées entre elles ou contradictoires qui se succèdent Tune à l'autre et qui se remplacent. C'est souvent l'évolution particulière d'un des éléments de l'œuvre qui vient troubler l'évolution de l'ensemble auquel il appartient; elle en détruit l'harmonie jusqu'au moment où l'équilibre se rétablit par la continuation de l'évolution nouvelle et l'élimination des premiers éléments qui ne peuvent y trouver leur place. C'est cette évolution nouvelle qui alors dirige le mouvement général et devient l'évolution de l'œuvre, oti l'élément d'abord secondaire a pris le

rôle prépondérant, à moins qu'une autre combinaison ne se forme où il ne tient encore qu'une place subordonnée.

Parfois aussi c'est la tendance générale qui inspira l'invention, parfois encore c'est la personnalité même qui viennent transformer l'œuvre et changer le sens de l'évolution, si l'œuvre ou un de ses éléments arrive, en se développant, à se trouver par trop en désaccord avec la tendance inspiratrice ou avec la personnalité. Il arrive qu'un politicien, un penseur même recule devant les conséquences des idées qu'il a laissées d'abord se développer et se refuse à suivre sa pensée où elle voudrait l'entraîner. Un romancier, un auteur dramatique peuvent se laisser détourner de la conclusion logique de leur œuvre par le désir du succès, par la crainte du scandale. Ce sont autant de transformations de la même espèce.

Les raisons diverses qui décident les transformations d^une œuvre sont trop fréquentes pour que cette transformation ne soit pas, au moins pour quelques détails d'une OBUvre, sinon toujours pour l'ensemble ou pour des parties importantes, une chose ordinaire et presque obligatoire. Il suffirait pour le prévoir de se rappeler le rôle que nous avons dû attribuer, dans l'invention et son développement, à l'activité indépendante des éléments psychiques, et l'irrégularité presque constante de l'évolution même la plus régulière, et, en un sens, la plus instinctive. L'expérience confirme cette prévision. Le développement d'une invention est toujours mêlé de transformations parielles. On voit continuellement, dans la genèse d'une œuvre quelconque, des idées, des images apparaître, se développer, puis être rejetées de l'œuvre, pour être quelquefois reprises dans une autre. Quand la transformation ne porte que sur des détails, elle

paraît négligeable, mais la forme générale même de Tœuvre s'altère souvent. On pourrait peut-être soutenir que le plus mince changement dans un détail suffit pour la transformer quelque peu, mais en laissant de côté les cas qui prêteraient à la discussion, il en reste assez d'autres. Et les cas où la transformation est presque complète, ceux où elle est importante, ceux où elle porte sur des détails, ceux où elle est imperceptible forment une série régulière et graduée qui se prolonge indéfiniment jusque dans les processus évolutifs les moins imparfaits que nous connaissions.

D'autre part, la transformation n'est jamais complète. Elle laisse généralement subsister une partie de la forme et de la matière primitive, et, en tout cas, elle respecte une bonne partie des phénomènes qiii constituent la tendance inspiratrice, cette tendance qui, en s'incarnant dans l'évolution, non seulement se précise, mais parfois se modifie avec elle, et qui ne saurait changer absolument de nature sans un bouleversement complet de la personnalité, tl peut se faire, il est déjà arrivé qu'un auteur commence des recherches pour soutenir une opinion à laquelle il tient et que, au bout de quelque temps, l'œuvre déjà commencée, il s'aperçoive que sa croyance est fausse. S'il est sincère, il y, aura liiië transformation très grave de l'œuvre même, et iiôh seulement de l'œuvre, mais des sentiments qui l'ont inspirée; mais cette transformation laisse intacts d'autres sentiments qui s'alliaient d'abord à ceux-ci, l'amour de la vérité, je suppose, ou le besoin de prosélytisme, bien mieux, ce n'est qu'avec l'aide de ces sentiments, de ces tendances puissantes et profondes que l'œuvre et les autres sentiments qui l'avaient inspirée pourront se transformer. Sans eux c'est un

avortement qui se produirait ou même une continuation hypocrite du premier développement. Ainsi c'est parce qu'il y a quelque chose de stable dans Tesprit que quelque chose s'y transforpie; ce qui détermine la transformation d'une œuvre, c'est la force persistante d'une part des idées ^t des sentiments qui en avaient déterminé la naissance et qui sont assez vigoureux pour éliminer ce qui les gêne et, au prix d'une révolution, continuer en un sens nouveau le développement commencé. Nous ne pouvons donc opposer la transformation et l'évolution sans reconnaître non seulement qu'elles sont en fait intimement mêlées, mais qu'elles le sont aussi logiquement. C'est, nous le voyons, l'évolution encore que nous trouvons sous la transformation, et la transformation n'a qu'une fin, c'est d'assurer l'évolution. A un autre point de vue, en allant moins au fond des choses, la transformation n'est qu'une complication de l'évolution, un assemblage d'évolutions diflférentes en apparence, divergentes et incompatibles, sous la forme concrète qu'elles ont prise et dont l'une doit céder devant l'autre. Elles sont des incarnations inconciliables d'une même tendance.

La transformation est composée d'évolutions comme l'évolution était composée d'inventions, seulement tandis que révolution impliquait la systématisation logique des inventions successives, la transformation implique, au contraire, plus d'incohérence et d'opposition entre elles. Mais en somme c'est donc l'invention qui se trouve à la base de la transformation. C'est ainsi le même élément que nous retrouvons partout. Selon la façon dont il s'enchaîne avec ce qui le précède, avec ce qui l'accompagne, ou avec ce qui le suit.

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c'est le développement régulier qui va se produire, ou c'est la transformation. Une faut pas, bien entendu, ne voir que de Tinvention dans tous les phénomènes qui se produisent ainsi ; l'invention est partout, mais nous avons vu qu'elle ne saurait exister sans la routine et sans l'imitation.

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