H. Vogel. La photographie et la chimie de la lumière
découverte, due en apparence au hasard presque seul.
Souvent les faits n'ont pas cette netteté. La préparation est moins visible. Les systèmes préexistants, auxquels Tinvention va faire prendre une forme spéciale nouvelle sont des tendances générales moins conscientes, des désirs plus vagues, des dispositions parfois mal reconnues, des idées moins bien définies qui ne montrent aussi visiblement ni leur nature, ni leurs défauts. On ne rencontre pas ici une lacune précise qui ne pourra se combler que d'une façon déterminée, le système définitif peut prendre bien des formes différentes, le problème comporte plusieurs solutions très différentes, la tendance générale peut s'incarner, se préciser en des systèmes de faits psychiques bien divers. L'invention se dégage alors d'un ensemble un peu confus qui ne la faisait pas spécialement prévoir. A un moment donné l'étincelle jaillit, la synthèse s'opère, l'organisation se fixe et, le principe directeur établi, le reste s'ensuit logiquement, mais ce principe directeur lui-même, jusqu'au dernier moment, restait indécis, il aurait pu se constituer autrement. Ou bien encore la crise est moins évidente, la création est continue (d'une manière relative), l'œuvre ne commence pas par une période de préparation trouble. suivie d'une crise, mais par une série de petites inventions d'importance à peu près égale et d'où sort brusquement un centre d'attraction imprévu mais puissant, et qui s'impose.
Le procédé de l'invention n'en demeure pas moins identique. Toujours une synthèse nouvelle se produit, qui élimine certaines parties des éléments en présence pour unir les autres et se trouve presque nécessairement précédée ou accompagnée d'un travail d'analyse. Nous pouvons, pour l'étudier, considérer
indifféremment une œuvre scientifique, artistique, philosophique ou littéraire. Voici, pour varier mes exemples, l'histoire d*un roman d'Alphonse Daudet. Les tendances préexistantes sont, ici, assez faciles à distinguer; ce sont simplement les habitudes et les qualités .générales de l'esprit de M. Daudet, son amour de l'observation, son impressionnabilité, d'autres encore que ses œuvres révèlent assez et qu'il n'est pas nécessaire d'examiner ici plus à fond, et aussi son désir du succès. Voici, d'après Daudet lui-même, la petite crise et les circonstances qui l'amenèrent : « La première idée de Fromont jeune me vint pendant une répétition générale de VArlésienne au théâtre du Vaudeville... En face de cette féerie passionnée qui me charmait, moi méridional, mais que je devinais un peu trop locale, trop simple d'action, je me disais que les Parisiens se lasseraient bientôt de m'entendre parler des cigales, des filles d'Arles, du mistral et de mon moulin; qu'il était temps de les intéresser à une œuvre plus près d'eux, de leur vie de tous les jours, s'agitant dans leur atmosphère; et comme j'habitais alors le Marais, j'eus l'idée toute naturelle de placer mon drame au milieu de l'activité ouvrière de ce quartier de commerce. L'association me tenta; fils d'industriel, je connaissais les tiraillements de cette collaboration commerciale..., je savais les jalousies de ménage à ménage... A Nîmes, à Lyon, à Paris, j'avais dix modèles pour un, tous dans ma famille, et je me mis à penser à cette pièce dont le pivot d'action devait être l'honneur de la signature, de la raison sociale » *. La crise est déterminée en partie, dans ce cas, par une réaction. Le besoin de produire une œuvre, le désir de plaire aux lecteurs, le sentiment
1. Daudet, Trente ans de Paris. Histoire de mes livres, p. 298.
des goûts du public viennent se combiner avec les souvenirs d*enfance et les réalités journalières de la vie pour suggérer l'invention, pour faire naître Tidée synthétique. Nous verrons plus loin comment s'accomplit et comment se trouble l'évolution déterminée par la naissance de ce germe.
Voici maintenant Thistoire d'un œuvre musicale. Berlioz reçoit un jour la visite de Paganini, qui |lui dit : « J'ai un alto merveilleux, un instrument admirable de Stradivarius, et je voudrais en jouer en public. Mais je n'ai pas de musique ad hoc. Voulezvous écrire un solo d'alto? Je n'ai confiance qu'en vous pour ce travail. » Après quelques difficultés, Berlioz accepte : « J'essayai donc, dit-il, pour plaire à l'illustre virtuose, d'écrire un solo d'alto, mais un solo combiné avec l'orchestre de manière à ne rien enlever de son action à la masse instrumentale, bien certain que Paganini, par son incomparable puissance d'exécution saurait toujours conserver à l'alto le rôle principal. » Le morceau ne plut pas à Paganini, il y trouvait trop de pauses pour l'alto. « Reconnaissant alors que mon plan ne pouvait lui convenir, je m'appliquai à l'exécuter dans une autre intention et sans plus m'inquiéter des moyens de faire briller l'alto principal. J'imaginai d'écrire pour l'orchestre une suite de scènes auxquelles l'alto solo se trouverait mêlé comme un personnage plus ou moins actif conservant toujours son caractère propre; je voulus faire de l'alto, en le plaçant au milieu des poétiques souvenirs que m'avaient laissés mes pérégrinations dans les Abruzzes, une sorte de rêveur mélancolique dans le genre du Ghilde-Harold de Byron. De là le titre de la symphonie Harold en Italie * ». Et l'on voit