‹ Psychologie de l'inventionChapitre 5 sur 54 · Mémoires de Hector Berlioz, I · texte numérisé non relu

Mémoires de Hector Berlioz, I

Padlhan. — Psych. de l'Invention. 2

comment la fantaisie d'un virtuose et Toccasion qui suscite une conception artistique unissent, avec des souvenirs de voyage et de lecture et des impressions d'autrefois, une idée technique, sous l'influence d'une tendance maîtresse très forte *.

Parfois la crise est plutôt interne et l'on ne distingue pas aussi bien en quoi les circonstances extérieures interviennent. Il semble qu'elles laissent simplement le champ libre aux luttes et aux combinaisons qu'engendrent le développement naturel et le contact des idées, ou qu'elles n'agissent que par l'excitation diffuse qu'elles provoquent et qui amène l'éveil et la combinaison des concepts. La part du hasard ne disparaît pas pour cela, car il y a du hasard dans l'esprit, moins il est vrai que dans le monde.

Je prendrai comme exemple la genèse d'une théorie philosophique. On peut puiser à volonté dans la science ou dans l'art et nous reconnaîtrons de plus en plus cette vérité que l'invention du poète et de l'artiste ne diffère pas, au fond, de celle du philosophe ou du savant. M. Tarde a bien voulu me donner quelques détails sur Thistoire de sa théorie de l'imitation. Elle est née d'une sorte de réaction, et, comme il arrive souvent, l'association par contraste paraît avoir eu une assez grande part dans la formation d'une association systématique considérable. M. Tarde fut amené à sa théorie de l'imitation par une doctrine

1. Le phénomène de la création intellectuelle, si on le considère dans toute sa complexité, synthétise souvent une masse très considérable de phénomènes sociaux, physiques ou psychiques représentés plus ou moins nettement dans l'esprit. Cela se voit plus aisément chez certains grands esprits qui sont à certains égards une sorte d'écho synthétique et vibrant des idées de leur temps. Hugo fut de ce nombre. Voir Brunetière : L'évolution de la poésie lyHque en France au XIX* siècle, et M. Souriau : La Préface de CromwelL

de sens opposé sur la différence universelle et la nécessité, pour une réalité quelconque, de différer de toutes les autres. A ce moment il était plutôt gêné par les similitudes et tâchait de s'en débarrasser en les traitant comme des minimade différence. « J'en étais là, m'écrit M. Tarde, et j'avais interprété à ce point de vue les principales sortes de similitude et de répétition que m'offraient les divers étages de la réalité quand un jour, en me promenant seul (et herborisant, je crois), sur une belle colline qui domine la vallée de la Dordogne aux environs de Laroque- Gajac, un matin, pendant les vacances de 1872, je fus frappé des similitudes que me présentaient entre elles les diverses catégories de similitudes que je venais de passer en revue. Je me souviens de cette matinée comme si c'était hier. Je vis très nettement que je mettais le doigt sur des idées d'une tout autre fécondité que celles qui m'avaient lui jusqu'alors et auxquelles cependant je ne renonçai pas tout de suite, mais que je pris le parti d'oublier quelque temps pour me livrer tout entier à la nouvelle venue. En» quelques heures de marche et de réflexion, m'arrétant parfois, m'asseyant au pied d'un arbre pour écrire des notes au crayon, j'esquissai le premier canevas de ce qui est devenu plus tard le premier chapitre de mes Lois de Vimitation^ intitulé la Répétition universelle. En somme il y a eu, ce moment-là, dans mon esprit une rencontre qui s'explique facilement par mes lectures et mes réflexions des jours précédents : peu de temps auparavant, j'avais lu une étude qui montrait que, au fond de tous les phénomènes physiques où l'on commençait à voir clair, on découvrait des ondes \ et en faisant de la botanique, en étudiant un peu la biologie générale, je voyais bien que l'individu vivant jouait le rôle d'une sorte

d'onde complexe, résoluble en ondes vivantes plus simples... Je vins à songer à la loi de Malthus généralisée par Darwin, à la tendance de chaque espèce vivante à une progression indéfinie par voie de gênéralisation^ et j'eus Tidée de remarquer que cette loi n'était pas sans analogie avec la tendance de la lumière et de la chaleur aussi bien que du son, de tous les phénomènes ondulatoires, en un mot, à rayonner sphériquement... »

A côté des traces laissées par d'anciennes circonstances dont l'influence ne se démêle pas très nettement, on remarque surtout ici, dans l'invention, la réaction d'un ensemble d'idées formé peu à peu, parallèlement à des idées rivales, profitant des mêmes circonstances qu'elles, longtemps opprimées cependant et n'existant presque que d'une vie latente. Un jour, la réflexion, — c'est-à-dire les relations toujours plus étroites des idées acquises, leur mêlée, leurs combinaisons et leurs heurts, leur effort vers une systématisation générale où les systèmes déjà formés ne peuvent entrer ensemble, — la réflexion arrive à leur donner l'occasion dese cooriiQniLer, d'arriver à l'existence et de combiner les éléments qui échappaient aux premières dominatrices. Elles s'organisent et soumettent immédiatement l'ensemble des connaissances et des opinions qu'elles arrangent en un ordre nouveau.

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