M. Faguel
vait distraire de la Maison du berger^ de Vigny, tout le passage sur les chemins de fer pour en faire une pièce distincte. Cela eût été, si Vigny l'avait fait, un cas de développement greflfé sur un autre, d'évolution indépendante d'un élément de l'œuvre primitive, ]ine transformation d'espèce particulière, ou une évolution double, mais Vigny a laissé subsister la déviation.
Pourquoi ces déviations? Les causes en sont nombreuses et diverses, mais elles agissent toujours en favorisant la vie distincte et indépendante d'un des éléments de l'œuvre. Parfois on peut les prendre sur le fait, on yoit la circonstance particulière qui introduit dans J'œuvre le germe dont le développement sera toujours mal accordé avec le système dans lequel il s'accomplit et qui lui donne la force de vivre et de se développer. Alphonse Daudet, par exeipple, nous raconte ainsi la genèse d'un épisode souvent critiqifé de Numa Bqumestan, la mort d'Hortense le Quesnoy. C'est une circonstance accidentelle delà vie de l'auteur qui lui a imposé la déviation partielle de l'œuvre. « ... Pourquoi poitrinaire? Pourquoi cette mort sentimentale et romance, cette si facile anaorce à l'attendrissement du lecteur? Eh I parce qu'on n'est pas maître de son œuvre, parce que durant sa gestation,'alors que l'idée nous tente et nous hante, mille choses s'y mêlent draguées et ramassées du reste au hasard 4e l'existence comme des herbes aux mailles d'un filet. Pendant que je portais Numa, on m'avaitenvoyé aux eaux d'Allevard; et là, dans les salles d'inhalations, je voyais déjeunes visages, tirés, creusés, travaillés au couteau, j'entendais de pauvres voix sans timbre, rongées, des toux rauques, suivies du même geste furtif du mouchoir ou du gant, guettant la tache rose au coin des lèvres; de ces pâles appari-
lions impersonnelles, une s'est formée dans mon livre comme malgré moi, avec le train mélancolique de la ville d'eaux, son admirable cadre pastoral, et tout cela y est resté *. »
Souvent ainsi une impression un peu vive venant faire entrer dans l'œuvre en évolution les éléments qui Tout provoquée, Téveil par un élément de l'œuvre d'un sentiment déjà puissant, une occasion quelconque parfois, peuvent déterminer une déviation. On en trouve, chez les esprits les plus originaux, qui sont dues à la lutte de l'invention nouvelle et des anciennes habitudes que l'éducation, le milieu ou l'hérédité ont trop solidement ancrées pour qu'elles laissent aisément la place libre. De là les taches, les manques de logique qui déparent souvent les œuvres des esprits originaux puissants et plus souvent encore peut-être celles des précurseurs. J'ai déjà dit combien il était rare qu'un génie sût aller logiquement au bout de son invention et ne fût pas entraîné, d'une part, à outrer certaines idées personnelles, et, de l'autre, à garder sur bien des points trop de restes du passé qui amènent ou constituent autant de déviations d'une œuvre. J'ai rappelé, par exemple, la mythologie surannée de Baudelaire. Dans les œuvres de la seconde manière de Wagner, Tannhœusei\ Lohengrin^ on peut constater quelques déviations de ce genre. Au second acte de Lohengrin^ par exemple, après des scènes vraiment « vagnériennes », on retrouve des chœurs dans le goût de l'ancien opéra. Il arrive aussi, d'autres fois, que, dans les premières œuvres d'un esprit original, ce sont les tendances novatrices encore faibles, mal organisées, mal débrouillées par l'auteur même, qui déterminent une sorte de