‹ Psychologie de l'inventionChapitre 41 sur 54 · A. Daudet, Souvenirs d*un homme de lettres, p · texte numérisé non relu

A. Daudet, Souvenirs d*un homme de lettres, p

déviation, et nuisent à la régularité de Tœuvre présente, tout en promettant pour Tavenir des œuvres supérieures. Le génie personnel est déjà assez fort pour troubler Timitation et la routine, il ne Test pas assez pour les dominer. C'est ce qu*on peut observer dans les premiers recueils poétiques de Victor Hugo.

Le début des évolutions, Tétat « primitif » est fécond en déviations étranges dues à l'indépendance des éléments, à leur incohérence, au développement exagéré de Tun d'entre eux. L'esprit est encore mal formé, la tendance directrice trop incomplète ou mal organisée ne sait pas conduire un ensemble en subordonnant convenablement les détails. Les enfants, les peuples primitifs, en s'essayant à des œuvres d'art, se trompent bien souvent en ce sens et juxtaposent des détails qui ne peuvent s'accorder. Un des éléments de l'œuvre devrait en éliminer d'autres, mais ils subsistent tous les deux, c'est une déviation. Certains dessins d'enfants, par exemple, représentent des maisons dont l'intérieur et l'extérieur sont également visibles; on voit des hommes plus grands que leurs habitations, un œil de face dans une figure de profil, incohérence longtemps conservée sur les monnaies d'Athènes, etc. Dans l'art égyptien, des déviations de ce genre ne sont pas rares, et elles sont devenues une sorte de routine, dont l'invention de l'artiste devait subir continuellement la pression. Les éléments d'une œuvre, dans de pareils cas, sont traités à part les uns des autres, et se sont développés individuellement; le lien qui les a reliés est assez lâche pour permettre les déviations.

Dans les civilisations avancées, les faits analogues sont encore assez fréquents. Cela est dû pour une part à l'influence de la routine, pour une autre grande part à l'invention elle-même. L'homme qui

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invente est toujours èi quelques égards un primitif, et celui qui imite, Test souvent aussi. Il est relativement très rare qu'un homme ait assez de génie pour conserver de }a routine et de l'imitation tout ce qu'elles ont de bon, pour inventer beaucoup et pour inventer d'une manière si régulière et si fortement organisée que son œuvre soit complètement harmonieuse. Cela est un idéal à peu près irréalisable. Aussi nos arts, nos QBuvres littéraires, nos raisonnements témoignent souvent d'une barbarie dont on ne se méfie pas assez et qu'on ne remarque pas autant qu'on le devrait. Quelques méprises, parmi pelles qu'on s'amuse h relever, ne sopt pas 4'ailleurs des déviations bien intéressantes, ni de beaucoup de portée. Je n'insisterai donc pas ici sur les erreurs de perspective des peintres, ni sur leurs fantaisies astronomiques ou physiques, la tendance de certains à tourner vers le soleil couchant les cornes du croissant de lalunie, ou à indiquer des ombres que contredit la position du soleil dans le tableau. Je ne parlerai guère non plus des phrases incohérentes qu'on recueille chez quelques écrivains. La déviation s'y marque souvent par l'incohérence qui résulte de la juxtaposition de mots tendant à faire supposer à côté d'eux d'autres mots, ou derrière eux d'autres idées que celles qu'y a mises l'auteur*. Mais voici un cas assez curieux par lui-même, et qui en même temps nous laisse entrevoir la cause et le

1. Pour le dire en passant, et pour montrer la déviation dans la critique et la routine qui s'ensuit, on reproche constamment à Scribe des phrases qu'il n'a pas écrites ou qui sont à peu près passables et on n'en relève jamais chez lui qui sont bien plus extraordinaires. (Par exemple, celle-ci, extraite de Robert le Diable et que je n'ai jamais vu citer : * Je n'espère qu'en toi, du moins tu l'as juré ».)

mécanisme de toute une série de déviations. C'est de Delacroix qu'il s'agit.

« Il s'abandonnait trop à lui-même, dit Maxime Du Camp, et ne résistait pas assez à cet emportertient interne qui est la fièvre du travail. Un jour j'étais chez lui, dans son atelier... nous nous taisions et il avait oublié que j'étais là. Il peignait uùe Fantasia de petite dimension. Un cavalier au galop a lancé son fusil en l'air et lève la main pour le rattraper, pour le saisir au vol. Delacroix était très animé. Il soufflait bruyamment; son piiiceau devenait d'Une agilité surprenante. La main du fcavalier grâtidissait, grandissait, elle était déjà plils grande que là tête et preilait des proportions telles què je m'écriai : « Mais, mon cher maître, que faites-vous? » Delact*oix jeta Uû cri de saisissement, comme si je l'eusse réveillé en sursaut; il me dit : « 11 fait trop chaud ici, je deviëtis fou... »

« Quelques minutes après, nous marchions côte à côte sans parler. Rue Laffittè, il s'arrêta devant la boutique d'un marchand de tableaux et regarda longtemps à travers les vitres iltie toile de lui... Il me dit : « Dehors je vois mes tableaux, chez moi je ne les vois plus. Comme Sanchô daiis l'île de Bâràtaria, j'aurais besoin d'un médecin qui ine toucherait de sa baguette quand je vais me donner ùiie ifadigestioh. » Nous avions repris notre routé, je l'écoûtais : « Quelle misère que la hôlreî Voir des chefsd'œuvre dans son esprit, les contempler, lès rendre parfaits par les yeux du cerveau, et quand on veut les réaliser sur la toile, les sehlir s'évanouir et devenir intraduisibles! Être comme Ixion, se pi'écipiter pour embrasser la déesse et ne saisir qu'un nuage! Quand je fais un tableau, je pense à un autre; alors j'obéis à la rêverie qui ni'einporte, comme vous

Tavez vu tout à l'heure. Oa dit que le travail est un enivrement; non, c'est une ivresse, je le sais bien* ». Nous saisissons ici une des conditions les plus fréquentes de la déviation d'une œuvre, c'est sa réalisation, qui n'est d'ailleurs qu'une forme du développement. Elle consiste essentiellement, en efifet, dans l'adjonction au système primitif de synthèses d'images, d'idées et de mouvements dont une bonne part au moins la met en rapport avec l'ensemble d'états de conscience qui est en nous 1|^ représentation de la vie réelle et du monde extérieur. Cette introduction de nouvelles synthèses met souvent en contact avec l'ancienne, avec l'idée première, des éléments mal disciplinés qui se développent irrégulièrement. En s'enrichissant, en se réalisant, l'idée se trouble. Pour arriver à l'existence concrète, pour se traduire dans le monde extérieur, elle doit perdre une partie de sa pureté, et parfois ce qu'elle a de meilleur en elle-même. Il faut voir combien est fréquente cette triste opposition de la pureté et de la vie. Elle éclate bien souvent dans le développement de l'invention. Tant que l'idée, tant que le sentiment reste vague, abstrait, aussi peu réel que possible, il ne comprend guère, parfois, que des éléments peu nombreux, mais très étroitement liés, sans altération, sans mélange d'impuretés; dès qu'il tend à préciser et qu'il se développe, il est obligé de s'allier à d'autres systèmes, de s'annexer des éléments qui, presque fatalement, le surchargent de scories ou font dévier sa marche. De là les regrets du poète se plaignant que le meilleur de sa poésie demeure en lui-même, l'opposition continuelle du rêve et de la réalité, de l'idéal et du réel. Plus le

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