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Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, II

développement d'une invention quelconque l'implante dans le monde réel, et la rend vivace, plus elle a de peine à garder son harmonie primitive, à ne pas se corrompre de quelque manière. Ce n'est pas d'ailleurs vers la déviation complète, qui serait la mort, que tend le développement concret, c'est vers un état moyen adaptant la création qui évolue à une réalité multiple et incohérente, en lui conservant assez d'harmonie pour qu'elle puisse continuer à vivre. Aussi voit-on des idées, des projets, des sentiments qui naissent mal conformés, surchargés d'éléments discordants, se régulariser, au contraire au fur et à mesure de leur développement. Et, en ce qui concerne l'œuvre littéraire ou l'œuvre d'art, s'il n'est pas rare que l'exécution détériore un peu la conception, il arrive souvent aussi qu'elle l'améliore sur plusieurs points. Certains illogismes, certains défauts frappent davantage quand l'œuvre a pris corps, et comme ils deviennent plus gênants, ils tendent à susciter une réaction qui les élimine. Le développement qui tend presque toujours à déformer une pensée, tend donc aussi dans une certaine mesure à la reformer. Le résultat dépend des circonstances rencontrées par le germe aussi bien que de sa nature primitive, mais il est généralement médiocre. En certains cas aussi, l'évolution paraît bien s'accomplir régulièrement, sans déviation notable.

Ce phénomène, assez aisément explicable, des déviations à peu près imposées à l'invention par le fait même de son développement, nous le retrouverions bien plus net si nous avions à examiner la question au point de vue sociologique. Une institution, un régime, tout en s'améliorant à un certain point de vue par la réalisation et la croissance, en devenant plus forts et plus aptes à vivre, deviennent aussi

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moins purs et descendent facilement à un niveail moral inférieur, tin fait qui par son exagération même, et quoique les causes en soient multiples, nous donne une idée dé cette déviation des phénomènes sociaux, c'est la discordance* c^u'on a si souvent relevée entre les programmes des candidats et Toeuvre des députés. Peut-être fàut-il aussi rapprocher de ces altérations du développement d'une invention, les différences qui se manifestent moins qu'on ne l'a dit, mais qui sont cependant réelles, entre l'enfant et l'homme, et, plus régulièt'emetit peut-être, entre les jeunes et les vieux animaux de la même espèce, le chaton et le matoii, lé poussin et la poule? D'un côté l'innocence (bien relative), la gaucherie, l'inhabileté, la grâce, de l'autre l'adresse, l'habitude, la prudence, Tabsence (relative encore) de naïveté, et une certaine corruption (en prenant le mot en son sens psychologique général). Il y aurait, je crois, quelque chose de fondé dans ce rapprochement. Une bonne part de la vieillesse mentale est due à des déviations, à des déformations, que l'éducation d'abord et la vie ensuite, avec ses spécialisations forcées et les conditions multiples et incohérentes auxquelles elle l'oblige à s'adapter, imposent à l'esprit. Il est possible aussi que la vieillesse physiologique et la mort prêtent à des considérations analogues.

Quand l'esprit est faible, quand la tendance directrice reste sans vigueur, la déviation a vite fait de détruire le germe d'idée qui vient de naître, et d'en éparpiller les éléments, à moins que des circons-

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tances exceptionnelles ne lo favorisent. Cela se passe continuellement, et c'est une des causes de Tavortement si fréquent des germes psychiques. Une idée originale, si elle ne se rattache pas à quelque croyance déjà affermie, à quelque sentiment assez fort, si elle n'est pas produite plusieurs fois de suite dans l'esprit par une combinaison de circonstances favorables, a contre elle presque toutes les chances. Aussi voit-on rarement se développer les idées que font éclore dans un cerveau mal préparé une conversation ou une lecture. Presque toujours elles dévient, se troublent ou se transforment par les associations que provoque tel ou tel de leurs éléments ou que suscite la pression de l'habitude et de la routine. La déviation est donc une cause très fréquente de ce qu'on peut bien appeler la mort et la décomposition des germes d'idées ou de sentiments. Ce qu'il y a de nouveau dans un état de conscience est généralement ce qui est le plus exposé à disparaître. A chaque instant, mille petites innovations, mille changements imperceptibles viennent rompre nos habitudes et modifier un peu notre vie, mais ces nouveautés, faibles par elles-mêmes et sans soutien intérieur ou extérieur, disparaissent sans laisser de trace appréciable.

Si l'esprit est souple et vigoureux, si la tendance directrice est subtile et exercée, cette même déviation devient, au contraire, une cause de fécondité, et même quelquefois une sorte de procédé de développement conscient et voulu, une sorte de méthode. Le jeu indépendant des éléments psychiques est très favorable à l'invention, bien qu'il semble devoir nuire à son développement, puisque celui-ci implique une logique assez grande; il peut lui servir souvent, à la condition d'être maintenu dans des

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limites variables par une influence suffisante . L'invention se développe alors, non point par une chaîne de conséquences presque immédiatement tirées du fait qui leur sert dé point de départ, non point par une série de réponses que la question posée provoque sans retard, mais par de singuliers enchevêtrements d'idées. L'invention sort à chaque instant de sa route régulière pour chercher fortune à droite et à gauche et toujours, au bout d'un certain temps, elle est remise dans sa voie, chargée du butin qu'elle peut utiliser, par la tendance directrice.

L'esprit, pour profiter de la déviation, peut la faire tourner au profit de l'invention même qu'elle tend à ruiner, ou bien y prendre le point de départ ou le complément d'une autre invention. Dans le second cas, nous avons un développement par transformation, une évolution greffée sur une autre, ou bien une sorte d'union de deux séries d'idées différentes par un lien nouveau, une jonction établie par un fait qui fournit à l'une de ces séries, pour qu'elle se les assimile, des phénomènes dont l'autre série a été l'occasion, mais qu'elle n'a pu s'assimiler. Les choses d'ailleurs ne se passent pas toujours ainsi, et parfois , il ne reste qu'une appareniîe de déviation. 11 se trouve plutôt alors que l'une des séries s'affaiblit, tandis que l'autre surgit dans la lumière de la conscience sans qu'on puisse trouver un lien entre les deux. L'esprit passe d'un sujet à un autre par un mécanisme assez obscur, que l'on peut cependant, je crois, restituer par analogie. C'est plutôt l'attention qui dévie, en* ce cas, que le système d'idées auxquelles elle s'attachait d'abord. Mais si nous considérons l'attention, avec tout son cortège de phénomènes psycho-organiques, comme étant une partie

intégrante du développement de l'invention, nous sommes conduits à rattacher les cas de ce genre au développement par déviation, quoiqu'il soit plus naturel d'y trouver, plutôt qu'une déviation, une substitution. En tout cas, les procédés, quoique semblables à certains égards, doivent être distingués, car la déviation, dans le cas qui nous occupe maintenant, peut n'être que passagère et le système d'idées momentanément abandonné pourra se retrouver, plus tard, intact et même mieux organisé.

Ce sont les formes de ce procédé que l'on retrouve, me semble-t-il, dans les observations de M. Souriau. M. Souriau, à mon avis, a, malgré ses réserves, un peu trop généralisé les faits observés par lui, d'ailleurs, avec beaucoup de netteté et de précision, et avec un sens extrêmement rare, et d'autant plus précieux, de la réalité psychologique. Nous avons pu constater, en effet, que l'invention se développait selon des modes assez différents, et si au fond ils ne vont pas sans de grandes analogies, s'ils se mêlent toujours et se combinent, si les éléments y sont peut-êtra identiques, le dosage et la combinaison de ces éléments et de leurs composés mêmes y varient assez pour qu'il y ait intérêt à ne pas les confondre et à reconnaître plusieurs formes de développement.

« Nous trouvons le plus souvent, dit M. Souriau, nos idées par digression. Ainsi, au moment où je commençais à écrire cet alinéa, je m'efforçais de trouver des exemples de cette déviation involontaire de la réflexion; et justement je me mis à penser aux rapports de là critique et de l'inspiration que dans mon plan j'avais rejetés beaucoup plus loin; ne pouvant me soustraire à cette obsession, je notai l'idée qui s'imposait à moi, à savoir qu'il était impos-

sible de faire à la critique sa part, et que dans le travail de la composition il ne pouvait y avoir que deux méthodes de développement, Tune rapide et absolument irréfléchie, Taulre tout h fait réfléchie et très lente... Mais lorsque j'eus écrit quelques lignes sur ce sujet, j'éprouvai cette sensation particulière qui nous affecte lorsqu'une personne que nous ne voulons pas regarder s'approche de nous. Je sentais revenir les idées que j'avais essayé d'écarter; ma pensée se retournait malgré moi vers mon premier sujet... Ainsi l'effort de réflexion que je portais sur l'idée de critique aboutissait à une idée relative aux distractions de l'intelligence, comme tout à l'heure en réfléchissant à ces distractions, je m'étais mis justement à penser à la critique... Je pourrais donner mille exemples de ce genre... Si j'analysais presque toutes les idées développées dans cet ouvrage, je pourrais montrer que chacune d'elles m'est venue au moment même où je réfléchissais à une autre; en sorte que si mes réflexions avaient un effet, c'était bien rarement celui auquel je m'attendais. En pareille matière, il serait téméraire d'attribuer à des observations personnelles une valeur générale. Je crois pourtant que le procédé de composition dont je me suis servi est le plus ordinaire et que par la réflexion nous trouvons plus facilement des idées à côté du sujet qui nous occupe que sur ce sujet même... Nous perdons ainsi une grande quantité de travail intellectuel, qu'il y aurait peut-être moyen d'utiliser, en menant pour ainsi dire de front toutes les parties d'un même ouvrage et même plusieurs ouvrages et la fois *. »

L'autre façon dont l'esprit peut profiter de la

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