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P. Souriau, Théorie de Vinvenlioji, p

déviation pour développer ses idées, se rattache à une classe de phénomènes très nombreux et très fréquents, dans laquelle prendraient place la métaphore, la comparaison, et même un grand nombre de procédés littéraires et de figures de rhétorique, Tattention artificielle, les procédés mnémotechniques, etc. Il s'agit, avec tout cela, de fixer dans l'esprit une idée qui ne s'y accroche pas d'emblée, et qu'on parvient à y installer en faisant intervenir, un peu artificiellement, mais d'une façon plus ou moins instinctive ou plus ou moins voulue, des systèmes psychiques auxquels on peut incorporer plus facilement l'idée que l'on veut retenir, et qui d'autre part sont assez étroitement unis aux idées habituelles ou aux sentiments dominants pour pouvoir être aisément rappelés ou mis en activité. On supplée par un artifice à la faiblesse de l'esprit en général ou à celle de l'état de conscience que l'on désire préserver. On enferme une idée dans une métaphore, une maxime dans un apologue, on rattache un travail à faire à la récompense qu'on obtiendra, on associe ainsi un état faible à des tendances vigoureuses qui lui permettent de vivre et de se développer. Le moyen peut échouer, dans la métaphore l'image éclipse l'idée, on prend de la fable sa partie littéraire et on néglige la moralité, etc., mais il réussit quelquefois. Lorsqu'il réussit, le système qui a accueilli l'élément et qui le rend ensuite fortifié, qui lui a servi d'appui, a été l'occasion d'une déviation véritable qui était le seul moyen de retrouver la bonne voie.

De l'immense quantité des moyens divers d'utiliser une déviation spontanée ou de provoquer cette déviation, on peut conclure à la fréquence des cas où la faiblesse de l'esprit est utilisée par lui et

tourne à son avantage, où il se sert d'une infirmité pour se fortifier. Cela, en effet, est de tous les instants. Au reste, un exemple montrera très bien le mécanisme de cette opération, et nous en avons un très remarquable : c'est le cas d'un auteur dramatique, M. de Curel, recueilli par M. Binet*. Ici la déviation devient un procédé conscient et même voulu, malgré la distinction qu'on verra indiquée par M. de Curel, le fondement d'une véritable méthode.

M. de Curel présente à un haut degré le type Imaginatif. La tendance à la rêverie est excessivement développée chez lui, et la rêverie s'accompagne presque toujours de la déviation des idées; c'est même une des qualités qui la caractérisent. On en sait les dangers, et M. de Curel les a expérimentés. « La rêverie, dit-il, peut être en moi spontanée ou voulue.

« Spontanée, elle assiège mon esprit dès qu'il est occupé : lecture, travail, réflexion. Quel que soit l'intérêt d'une lecture, il me faut un effort pour achever une page sans aVoir été distrait, et ines distractions sont produites par mes rêveries... Chaque fois que je cherche à fixer mon esprit, je suis excessivement gêné par ces rêveries parasites. Elles ont été le fléau de mes études de collège, et plus tard de mes autres travaux. »

L'inconvénient est très net 6t la déviation ordinaire bien visible. Voici maintenant comment ce défaut a été utilisé pout* le développement d'une œuvre.

« La rêverie voulue, continue M. de Curel, est

1. A. Binet, F. de Curel {Année psychologique^ I, p. 152 et suiv.). Je recommande la lecture de toute Pobservation.

chez moi de tout autre nature. — Je suis en train de faire le scénario d*une pièce : la Figurante, Tout est à peu près arrêté, sauf un point de mon deuxième acte. Je sais que ce deuxième acte aboutit à une scène capitale, voulue par Faction, de laquelle dépend tout mon troisième acte. Mais la façon dont j'amène ma scène importante ne me plaît pas. Allons y réfléchir, et pour cela faisons un tour de jardin. < Je sors. Il ne faut pas croire qu'à peine au jardin je me mette à réfléchir à ce qui m'inquiète. Pas du tout. Dès ma première pensée, plusieurs rêveries parasites surviennent, et je fais deux ou trois tours avec la volonté de réfléchir, mais sans exécution. Enfin, parmi les rêveries parasites, voici qu'il s'en établit une qui me transporte dans les couloirs du Vaudeville pendant le deuxième acte de ta Figurante, Tout à coup, je m'arrête. Quelqu'un pousse des cris de désespoir : c'est Sarcey, que Jules Lemaître cherche à calmer. « Non, ça n'est pas du théâtre, s'écrie Sarcey, je n'admettrai jamais qu'une femme », etc. Et il s'établit une discussion entre Lemaître et Sarcey, précisément au sujet de ma grande scène si difficile à amener. J'écoute le débat, j'y dis mon petit mot. Naturellement, je finis par avoir raison ; le troisième acte se termine par un triomphe, puisque toutes mes rêveries sont optimistes; mais peu importe, au bout d'une heure je rentre à la maison éclairé sur mon deuxième acte. Ma rêverie a donné un cadre à mes réflexions et, grâce à elle, je tiens mon scénario complet.

« Je m'aperçois que le mot de rêverie voulue est tout à fait impropre. L'analyse seule m'a prouvé que cette forme de rêverie était souhaitable. Lorsque je quitte mon travail, je ne dis pas : Allons rêver à ma pièce, mais : — Allons y réfléchir. Tout est là. Ma

réflexion se dramatise d'elle-même et d'une façon si heureuse que je la croyais voulue... après coup.

« Cette variété de rêverie utile est très développée chez moi et vient sans cesse à mon secours dans les cas les plus différents. »

La volonté se sert ici de Tinstinct pour le subordonner à ses propres fins, différentes de celles de l'instinct; elle est encore en formation dans ce processus, la volition ne correspond pas très bien à ce qui arrive en eflfet, mais il est assez naturel de penser qu'elle finira, qu'elle peut finir par s'y conformer et que la rêverie sera voulue en tant que telle; en un sens elle l'est déjà. Surtout, l'observation de M. de Curel met en pleine lumière le rôle de la déviation. Nous y prenons sur le vif la vie indépendante des éléments psychiques, nous voyons comment elle produit à chaque moment des arrêts et des déviations, et aussi comment une tendance directrice sait la tolérer et même l'encourager, afin de pouvoir ensuite la diriger à son profit. Des digressions incessantes, entraînées par le développement anormal de tel ou tel élément, écartent l'esprit du sujet de ses réflexions, puis l'y laissent revenir plus riche et mieux pourvu. A chaque moment, de nouveaux centres d'association se forment et tandis que ceux qui ne peuvent rien donner à l'invention qui se développe disparaissent peu à peu, les autres récoltent des idées, des images ou des perceptions qui seront bientôt utilisés par l'idée qui évolue, mais que cette idée n'aurait pas su faire venir directement à elle. Et dans les petits systèmes secondaires qui constituent la déviation, cela seul est généralement durable qui peut être utilisé, les autres éléments sont insensiblement éliminés; après avoir fait dévier l'invention ils l'ont servie et finalement ils dispa-

raissent, plus ou moins complètement, devant elle.

Une des caractéristiques de ce procédé, c'est de transporter pour ainsi dire à Fintérieur de Tesprit les combinaisons fortuites qui se présentent au dehors et qui servent souvent à fournir des matériaux à ridée directrice par l'intermédiaire des sensations et des perceptions. Nous avons reconnu que le hasard fournissait à l'esprit des éléments, qui, saisis par ridée directrice, vont produire un germe ou un développement d'invention. La découverte de la photographie nous en a donné un exemple. Si l'opinion de M. Souriau : l'invention est la rencontre de la finalité interne et du hasard extérieur, est trop absolue, elle n'en signale pas moins un fait profondément vrai. Mais il y a du hasard aussi dans l'esprit, c'est-à-dire des séries de faits qui ne sont pas ou qui sont mal coordonnées entre elles, et ce hasard-là — extérieur à quelque degré à la tendance directrice — peut devenir, comme l'autre, une occasion d'inventer ou de développer une invention. Aussi peut-il y avoir intérêt à ce que les séries mal systématisées se multiplient dans l'esprit pour que Tidée directrice finisse par trouver dans l'une d'elles l'élément dont elle a besoin. C'est à cela que répond l'activité indépendante des éléments, et c'est ce que réalise la rêverie voulue de M. de Curel. Dans les cas de ce genre, ce sont les images et les idées éveillées par le jeu indépendant des éléments psychiques qui remplacent les perceptions données par le monde extérieur. Le hasard interne remplace le hasard externe ou vient s'ajouter à lui.

Nous sommes, en apparence, aux antipodes du mécanisme direct et simple décrit par Edgar Poë et par M. Sardou. Qu'on relise le récit de Poë et celui de M. de Curel on sera frappé par des diflerences

considérables. Nous avons vu toutefois qu'on passait d'un cas à l'autre par des nuances presque insaisissables. Et même les différences entre les cas extrêmes, pour grandes qu'elles soient, le sont moins qu'elles le paraissent. Au fond c'est toujours la même opération qui se produit. D'une part le jeu indépendant des éléments psychiques n'est pas complètement annulé dans le développement spontané, quasi instinctif, et dans l'évolution par raisonnement, d'autre part, l'influence de l'idée maîtresse, de la tendance dominante est encore très nette et très forte dans le développement par déviation, puisqu'elle arrive non seulement à ne pas se laisser entraîner par les déviations qui se produisent à chaque instant, mais encore à les provoquer, à les diriger quelque peu et à s'en servir. Et dans les cas extrêmes les plus opposés, comme dans tous ceux qui les séparent, nous retrouvons le mécanisme de l'invention toujours identi(Jue avec ses conditions générales toujours les mêmes.

Ce qui s'oppose au développement par évolution comme au développement par transformation ou par déviation, c'est l'avortement des germes. Parfois une idée pousse dans un esprit — ou dans uii peuple, — puis languit et meurt sans avoir fleuri et fructifié. Elle était trop faible pour subsister dans l'intelligence ou l'intelligence était trop faible pour la nourrir. Nous avons vu que la transformation et la déviation amenaient souvent de ces morts d'idées. Il est des esprits chez qui elles sont singulièrement fréquentes. Ils conçoivent parfois vivement, leur imagination brille et s'éteint vite. Les idées ne naissent pas viables, elles sont sans cesse remplacées par d'autres que le hasard suscite et que l'esprit laisse encore disparaître, sorte de pluie d'étincelles qui brillent plus qu'elles n'éclairent et qui ne réchauffent pas. Mais la mort des idées

— parfois suivie d'une résurrection — peut se remarquer dans tous les esprits. Et ce que nous appelons le développement d'une invention est un composé plus ou moins systématique d'évolutions, de transformations, de déviations et d'avortements. Même un procédé de développement, lorsqu'il domine, n'est jamais bien pur. La déviation s'introduit parfois, et sans être convenablement utilisée, dans les évolutions spontanées et j'ai pu en signaler une dans les six vers de Lamartine que j'ai donnés comme exemple. Réciproquement une déviation se compose d'évolutions discordantes, et un développement par déviation contient d'ailleurs des parties où c'est l'évolution qui domine. Mais il n'est pas douteux que la proportion de ces formes de développement ne varie beaucoup selon les esprits et aussi selon les cas, et qu'il n'en résulte, dans la marche de J'invention, des allures assez différentes pour qu'on puisse former des catégories distinctes intéressantes pour le psychologue.

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