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CHAPITRE IV

Le développement de Tinvention, rimitation et la routine.

Sous ses diverses formes, évolution, transformation, déviation, le développement est toujours une même chose : une systématisation croissant plus ou moins régulièrement, une « cristallisation » de la pensée autour d'un noyau primitif, d'un petit système qui va se complétant peu à peu. Chacun de ses progrès est marqué soit par l'harmonie plus grande des éléments, soit par l'augmentation de leur nombre. Dans tous les exemples que j'ai donnés on retrouve aisément ces caractères généraux. Et pareillement l'arrêt de développement ou Tavortement que la transformation ou la déviation peuvent produire, se traduit toujours, sous ses diverses formes, par le non-accroissement ou par la diminution soit du nombre des éléments, soit de la systématisation de leurs rapports. Souvent le développement et son contraire se produisent à des degrés divers dans un même ensemble psychique. Telle invention se développe sur un point, s'arrête sur un autre, et par ailleurs s'amoindrit, de sorte que les gains et les pertes

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semblent se compenser k peu près, et quereffet total est parfois difficile à apprécier avec justesse.

Le développement consiste essentiellement en une série, plus ou moins droite ou tortueuse, de petites inventions toujours semblables, au point de vue du mécanisme abstrait, à elles-mêmes et à la première, si Ton connaît celle qui mérite ce rang. Quand les inventions qui viennent après la première et en constituent le développement sont systématisées régulièrement entre elles et avec la première, c'est une évolution qui se produit, sinon c'est un développement par transformation ou par déviation.

Le développement nous donne quelques nouvelles distinctions entre l'invention, l'imitation et la routine. L'invention seule peut, à proprement parler, avoir un développement. Sans doute une routine se développe, en ce sens qu'elle devient plus parfaite, plus automatique, plus routinière en un mot, mais ce développement de la routine, précisément en ce qu'il contient un changement, implique un minimum d'invention. L'acte par lequel nos pensées et nos actes s'associent plus étroitement et plus régulièrement et éliminent les éléments gênants et parasites est encore une invention où nous retrouvons tous les caractères que l'analyse nous a permis de trouver dans l'invention : la tendance dominante et sa combinaison nouvelle avec un élément qu'elle rencontre. Ici la rencontre est préparée par la systématisation déjà opérée, par conséquent la régularité est très grande et la nouveauté très petite. Mais cette part de nouveauté est une petite invention et c'est elle qui constitue le développement. Rendre une routine plus routinière, un automatisme plus automatique, c'est encore inventer à quelque degré. Et réciproquement on peut dire que toute invention pré-

pare un automatisme futur, qu'elle en estle point de départ. Et même on peut aller jusqu'à considérer l'invention comme une déviation de la routine qui produira plus tard une nouvelle routine supérieure à la première. L'invention brise l'habitude, mais elle en conserve les fragments, et l'innovation qu'elle va instituer se répétera si elle est bonne, si elle n'est pas éliminée, et en s'épurant, en se régularisant elle deviendra routine à son tour. Nous avons vu que l'invention pouvait se développerpar des déviations; la routine se développe aussi par cette déviation, l'invention, qui ne la brise que pour l'élargir et la faire reparaître sous une forme perfectionnée.

L'imitation se développe en ce sens qu'on arrive h reproduire de mieux en mieux le modèle que l'on imite volontairement ou non. Mais ce développement se distingue suffisamment de celui de l'invention en ce qu'il n'a pas son principe en lui-même, et ea ce qu'il a sa route tracée d'avance, du point de départ au point d'arrivée. Il implique d'ailleurs généralement une certaine part d'invention dans l'amélioration des procédés psychologiques ou autres qui permettent de mieux imiter, invention qui aboutit vite à la routine, car c'est généralement la routine qui facilitera l'imitation et la rendra plus fidèle.

On le voit, nous sommes toujours ramenés à un mélange intime d'invention, d'imitation et de routine, d'évolution, de transformation et de déviation. Il n'y a là ni un accident ni une complète irrégularité. Ce mélange est nécessaire. Les conditions psychologiques et sociales de la vie que nous connaissons sont telles que l'invention n'est qu'une sorte de déviation de l'imitation et de la routine et ne peut germer que sur un terrain préparé par elles. Le développement de l'invention nous en donne une

preuve nouvelle, toutes les inventions qu'il comprend et, pour une bonne part, le lien même qui les rattache sont soumis aux mêmes conditions. En ce qui concerne, par exemple, la création intellectuelle, le savoir acquis par renseignement, qui est dû en grande partie à l'imitation cristallisée peu à peu dans la routine, et le savoir acquis par Texpérience personnelle qui se transforme aussi en routine et doit bien quelque chose à l'imitation sont des conditions nécessaires — quoique non suffisantes — de rinvention. Dans quelle mesure doivent-ils intervenir pour favoriser le plus possible lïnvention et son développement? Il est impossible de le dire avec quelque précision, parce que, entre autres raisons, cette mesure n'est pas la même pour les différents esprits. Nous en connaissons tous qui n'ont pu donner leur mesure parce que la routine et l'imitation ont été insuffisantes chez eux, parce qu'il leur a manqué les réserves sur lesquelles devait se nourrir l'idée neuve. Ils avaient peut-être les tendances directrices, ils ont inventé quelques germes, mais ils n'ont pu les faire grandir; le hasard extérieur n'y suffisait pas, les rencontres intérieures étaient trop rares et trop mesquines. Quelques-uns ont pu développer leurs idées, mais mal, au prix de déviations sans compensation et sans utilité, elles sont restées maigres et chétives et n'ont pu porter leurs fruits que lorsque des esprits mieux pourvus — et parfois moins originaux — les ont recueillies. En revanche nous connaissons aussi des intelligences qui ont été comme étouffées sous le poids des routines et des imitations accumulées sur elles, et qui lorsqu'elles ont eu fait toutes les provisions nécessaires n'ont jamais su produire l'idée capable d'en profiter. Quelques-unes peut-être auraient pu inventer,

plus OU moins, mais la discipline imposée dès l'enfance aux idées, à tous les éléments de l'intelligence, leur a ôté toute initiative. Et c'est un fait assez visible que les uns portent facilement un fardeau d'érudition, une somme de connaissances et d'habitudes intellectuelles sous laquelle d'autres seraient écrasés. C'est un fait aussi que chez certains esprits originaux les idées neuves semblent pouvoir vivre avec un minimum très réduit d'imitation et de routine, de résultats acquis, tandis que chez d'autres, l'idée sèche très facilement si le terrain n'est pas soigneusement préparé. En fait il est probable que tout le monde souffre k la fois de l'excès et du défaut de l'imitation et de la routine. Aucun esprit ne doit pouvoir pousser à bout ses idées, parce que personne n'a au degré suffisant ni toutes les connaissances qui pourraient lui être utiles, ni toutes les habitudes, toutes les routines, tout le métier qui lui seraient nécessaires pour donner au développement de son invention la forme parfaite qu'il rêve. Inversement il n'est aucun esprit dont l'originalité ne soit quelque peu diminuée par l'apprentissage qu'il fait des idées des autres, par les habitudes qu'il s'est données à lui-même ou qu'il s'est laissé imposer. Et tout homme en est réduit, dans les meilleures et les plus rares conditions, à sacrifier au moins une partie de son originalité pour pouvoir tirer parti de l'autre. Quelle est celle qu'il vaut mieux sacrifier, quelle est celle qu'il faut conserver et développer et tout prix, c'est le problème qui s'impose à l'éducation et dont la difficulté excuse jusqu'à un certain point l'insuffisance des solutions données. Au reste, ici encore la réponse à la question doit être compliquée et multiple; chaque esprit devrait être traité d'une manière spéciale. Mais ceci regarde plutôt l'étude des types intellectuels que la psychologie de

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rinvention, et nous n'avons à retenir ici que le fait général : la nécessité de la routine et de l'imitation, en quantité variable selon les esprits, pour que rinvention puisse naître et prospérer.

Quant au mélange des trois formes de développement de rinvention, il nous parait être une conséquence forcée de ce jeu indépendant des éléments psychiques que nous avons reconnu pour une des conditions nécessaires de l'invention. A mesure que cette indépendance diminue, l'activité mentale se rapproche de l'instinct, et l'invention, toutes choses égales d'ailleurs, y diminue. Mais à mesure qu'elle augmente, nous voyons aussi la transformation et la déviation se substituer à l'évolution régulière. En tant qu'il y a de l'invention partout dans l'esprit on peut conclure que la déviation et la transformation y sont forcées, ce que d'autres raisons encore autorisent à croire.

pAULHAN. -r Psych. de l'Invention. H

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