CHAPITRE II
Inventions et excitations.
Le rapport entre Tinvention et l'excitation spéciale qui en est Toccasion peut rester beaucoup moins précis. En certains cas, la circonstance particulière qui détermine Téclosion de la pensée originale ne fait plus qu'offrir à la tendance déjà formée une banale occasion d'entrer enjeu; elle ouvre une issue à un courant dont la pression était déjà parfois appréciable. Il semble qu'une excitation diffuse, même peu différenciée, apporte un supplément de force utile ou nécessaire; elle est le coup de fouet qui fait partir l'esprit. Cet effet dynamogénique se constate souvent. Mais alors la tendance déjà organisée ou presque organisée est de beaucoup le plus important facteur du phénomène ; c'est d'elle, et presque d'elle seule, que tout dérive logiquement. Elle ne se borne pas à prendre de nouveaux éléments dans les perceptions qui se présentent; elle crée ces éléments en transformant ces perceptions, comme un nerf optique répond à une excitation mécanique par une sensation lumineuse, et elle crée en même temps le nouveau phénomène, la forme concrète qui est une
incarnation d'elle-même. L'esprit agit en quelque sorte ici à peu près comme lorsque, en entendant parler à côté de nous une langue inconnue , nous sentons s'éveiller en nous des idées ou des séries d'images suggérées par les mots que nous ne comprenons pas, mais qui, par de vagues analogies, souvent plus imaginaires que réelles, ou simplement par l'excitation nerveuse qu'ils provoquent, mettent l'esprit en mouvement et suscitent en nous des représentations ou des concepts.
C'est ainsi qu'une excitation comme celle que donne la musique éveille chez des gens qui ne sont pas musiciens des idées qui n'ont rien de commun avec elle et qui ne sont pas toujours d'accord avec le caractère du morceau qui les évoque. Darwin se plaignait que la nwisique le fatiguait en le faisant penser trop fortement à l'objet de ses recherches. M. Legouvé a rapporté quelques faits de même genre que j'ai déjà cités ailleurs *. Des excitants purement physiques peuvent agir aussi sur l'invention, et il semble bien que ce soit d'une manière sensiblement analogue au fond. Le vin, le café, le thé, certains médicaments, certaines injections le prouvent constamment. Il faut à, la vérité se méfier de beaucoup de ces moyens, et les créateurs d'idées s'en abstiennent souvent, mais ceci est une autre question. On recommande encore des mouvements physiques, les frictions au gant de crin, les promenades, etc *. « Lorsque j'étais jeune, me dit M. Tarde dans la lettre que j'ai citée déjà, les idées me venaient en marchant. » Les différentes circonstances extérieures