‹ Psychologie de la croyanceChapitre 11 sur 25 · DU TEMPS DE GROTANCE · texte numérisé non relu

DU TEMPS DE GROTANCE

pas y croire ». Est-ce le sens des mots que nous ne pouvons pas saisir? la difficulté réside-t-elle dans Topération intellectuelle? c'est inadmissible, car c'est précisément parce que nous entendons très bien ce qu'on nous dit que nous ne pouvons y croire.

Et d'ailleurs la même phrase serait crue infiniment plus vite si elle rencontrait en nous des tendances préexistantes allant dans le même seos qu'elle. Ainsi, on nous déclare : « M..X... est mort hier m, nous n'y pouvons pas croire parce que nous avons vu ce monsieur avant-hier en parfaite santé; il faudra du temps pour détruire en nous l'idée installée et lui suppléer une idée contraire. Mais si on nous déclare : « Madame X... est morte hier » et que, sachant cette dame depuis longtemps malade, nous nous soyons attendu à l'événement, nous croirons presque instantanément ce qu'on nous dira.

Si la croyance exige un certain temps, à quoi reconnaîtrons-nous que nous croyons? nous reconnaîtrons l'arbre à ses fruits : c'est V action qui nous guidera. Une idée sera « crue » quand elle aura mis en branle un mécanisme, qu'elle sera devenue une force agissante, une cause produisant des effets ou plutôt une puissance se réalisant en des actes. Le temps de croyance aura pour durée l'intervalle qui s'étend entre la compréhension de l'idée et le moment où notre conduite se manifeste modifiée, façonnée conformément à l'idée assimilée.

S'il en est ainsi on comprend qu'il soit impossible de donner des chiffres et de parler de durée moyenne ; on ne peut que s'en tenir à cette règle générale : « Le temps de croyance est directement proportionnel à la résistance que rencontre en nous l'idée à croire, résis-

tance faite des tendances préalables à direction contraire et qu'il s'agit de vaincre ».

La nécessité d'un temps de croyance ne constitue pas pour nous une infériorité : c'est, au contraire, une conséquence de notre supériorité sur l'animal. Celui-ci ne croit pas, parce qu'il ne dépasse pas Tinstinct et n'agit pas avec réflexion, tandis que l'homme possède au contraire l'intelligence et la volonté personnelle : l'intelligence, c'est-àdire le pouvoir de délibérer et d'ajourner l'action par le jugement; la volonté, c'est-à-dire le pouvoir de réprimer l'automatisme, (lequel aurait l'instantanéité de la fatalité) et d'imposer à la réaction un long circuit, une « déclinaison », comme disait Épicure, par quoi l'acte final, en même temps qu'il devient nôtre, se trouve différé.

Et cependant il est incontestable que ce fait psychologique passe inaperçu de la plupart de nous et que presque tous nous jugeons la croyance immédiate. Il nous reste donc à nous demander ce qui nous induit en illusion?

\ La cause de notre erreur doit être cherchée dans le j langage, ce grand coupable en matière de connaissance I psychologique. Notre croyance, en effet, ne se traduit : que rarement par des actes, il lui faut pour cela les nécessités de l'occasion, mais jusque-là il lui suffit de s'exprimer par des mots. Or, ces mots, nous les trouvons déjà tout faits dans le langage, nous pouvons nous en servir avant d'en avoir développé le contenu et vérifié si, pour notre propre compte, nous le vivions vraiment. 5 Les mots peuvent nous duper nous-mêmes, car ce ne sont que des symboles morts, des formes vides et combien sont-ils, ceux d'entre nous qui descendent jusqu'au fond du sens des mots? Nous nous en servons comme

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de signes commodes et, de fait, ils nous suffisent pour nous faire entendre de nos semblables. Mais pour combien de gens serait-il vrai de dire que les mots par lesquels ils la formulent sont Texpression adéquate de leur croyance ? •

11 y a entre les mots et la chose un écart que ces gens découvrent seulement quand l'action les somme de réaliser les symboles dont ils usaient; ils apprennent alors qu'on a plus tôt fait de dire : « Je crois » que de croire. Ils constatent qu'ils usaient d'un papier-monnaie mais qu'ils n'ont pas en eux les fonds représentés et, dans leur conduite, ces individus se révèlent traîtres à leur croyance, ou, du moins, leur en coûte-t-il de longs efforts pour agir d'accord avec elle.

Chacun de nous peut faire l'expérience sur soi-même : analysons-nous soigneusement dans un de ces cas, par exemple, oii un événement important est survenu dans notre vie; nous surprendrons au fond de nous-mêmes, informulées, des phrases comme celles-ci : « Je ne peux pas le croire ». — « Je n'y crois pas encore », etc. — Une personne frappée d'un grand malheur disait : « Je n'ai pas fini d'y croire » — mot profond! D'ailleurs, les poètes l'ont déjà remarqué, on ne croit à la mort d'un être cher qu'après quelque temps, alors que notre vie s'est modifiée en conséquence, que nous avons senti nos habitudes changées.

C'est ainsi encore qu'une personne qui vient d'hériter d'une forte somme ne croit pas tout de suite à sa fortune; elle en parle cependant, raconte à tous qu'elle est désormais très riche — mais, si elle sait regarder au dedans d'elle-même, elle s'apercevra qu'elle ne croit pas encore et c'est seulement après avoir fait de grosses

dépenses, en un root après avoir « agi en personne riche » qu'elle se croira Têtre.

Et dans l'ordre des idées abstraites il en va de même :. après une découverte scientifique bouleversant les idées jusque-là reçues, chacun en parle comme d'un article de foi — pourtant les plus savants n'y croient que faiblement, ils connaissent qu'il en va ainsi, mais en eux l'habitude d'un état de choses contraire l'emporte encore; c'est seulement lorsqu'ils auront vécu et affirmé leur conviction nouvelle par des actes en rapport avec elle, qu'ils croiront en elle. Nous pouvons nous résumer d'un mot et dire qu'on « croit croire » bien avant de croire. Ces paroles de Biran nous serviront de conclusion : « Il faut que les vérités s'incorporent à nous et nous pénètrent longtemps, comme la teinture s'imbibe peu à peu dans la laine qu'on veut teindre. Il faut une pénétration lente de chaque jour, une « intassusception » de la vérité (1) ».

(\) Journal intime^ Ed. Naville, p. 312.

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