‹ Psychologie de la croyanceChapitre 12 sur 25 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CROYANCE BT ACTION.

Nous venons de voir se constituer la croyance, nous en avons suivi la croissante complexité, l'ayant trouvée liée déjà à la perception sensible et l'ayant vu dépendre de l'effort volontaire. Dans cette analyse de ses conditions nous avons omis un important facteur de la croyance : l'action, à ce point essentiel, cependant, qu'on peut dire \ que la plupart de nos croyances résultent a posteriori de j nos actes.

Mais si, parmi les éléments formateurs de la croyance, nous n'avons pas étudié l'action, c'est que celle-ci nous semble impliquer déjà, (au moins implicitement), la croyance et notre façon de procéder se justifiera si nous

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parvenons à montrer que l'action n'étant que l'extériorisation de la croyance, en requiert tous Jes éléments constitutifs. 11 n'y a là qu'un même phénomène bilatéral ou plutôt deux aspects d'un seul grand fait : la Volonté. La croyaûce etl'actionsont substituts l'une de l'autre ; croire, a-t-on dit, c'est se retenir d'agir et agir, c'est traduire au dehors une croyance.

Une fois composée, comment et par quoi se manifestera la croyance? « Elle érige nos idées en principes ordonnateurs de nos actions (1). «Comme la volonté ne se sépare guère du mouvement, ainsi la croyance est presque synonyme de l'action; elle est elle-même une forme de mouvement qui tantôt se limitera à des processus internes, tantôt aboutira à des actes extérieurs, car sous l'empire d'une intense croyance, l'individu est, suivant l'expression vulgaire, « poussé à agir ». C'est qu'en effets nous ne cessons de le répéter, la croyance n'est pas un simple état intellectuel mais une sorte de mouvement vitale de sorte que, quand nous disons que l'action traduit la croyance, il faut bien entendre le sens de cette traduction. Elle n'est pas un fait contingent, qui pourrait ne pas être : l'action n'est autre chose que la croyance elle-même objectivée; il y a entr'elles équivalence, les actes inspirés par une croyance étant moins ses effets que ses parties constituantes.

Croire, c'est déjà agir dans le sens de ce que l'on croit. Les pratiques spirites nous permettent de le vérifier par une expérience assez suggestive : n'est-il pas curieux, en effet, que les tables ne tournent que sous \ les doigts de ceux qui croient qu'elles tourneront ?

(1) Hume, Essais sur V entendement^ 5.

Jamais un sceptique n'accoinplit le prodige. C'est qu'en effet, croire à la possibilité d'un mouvement c'est déjà le commencer et pour tes adeptes, croire que la table va tourner c'est faire tout ce qu'il faut pour qu'elle tourne.

Croire, c'est projeter sa conviction dans l'action, laquelle « fait descendre notre vie intime sur la place publique. Agir, c'est brûler ses vaisseaux (1)». Sans l'action, nous n'avons qu'une croyance décorporaltêée, (disembodied), qui est un non-être, car l'action est le corps de la croyance, « elle lui sert d'appui, elle est le support oii cette croyance renouvelle son énergie (2) ».

De cette équivalence entre la croyance et l'action résulte une conséquence capitale au point de vue métaphysique : c'est la réfutation du scepticisme absolu. En effet, s'il est absurde, impossible de supposer que nous puissions vivre sans jamais agir et si toute action implique une croyance, (implicite sinon explicite), on voit qu'il est non moins absurde et impossible d'exiger que nous soyons sceptiques absolument (3). Ne rien croire impliquerait non seulement l'immobilité complète, mais que l'on s'abstînt même de manger, car cet acte suppose la croyance que la nourriture est nécessaire à l'entretieu delà vie (4). C'est l'objection qu'il a toujours été aisé de

(1) Payot, De la croyance.

(2) 7d., op. cit.

(3) « Le grand destructeur du Pyrrhonisme, c'est l'action, c'est « le mouvement, ce sont les occupations de la vie commune » (Hume, Essai, X).

(4) Locke, Essai sur V entendement htmiain : « Celui qui, « dans les affaires ordinaires delà vie, ne voudrait rien admettre « qui ne fût fondé sur des démonstrations claires et directes, ne n pourrait s'assurer d'autre chose que de périr en fort peu de « temps. Il ne pourrait trouver aucun mets ni aucune boisson « dont il pût hasarder de se nourrir. »

faire au scepticisme, aussi ses partisans se sout-ils vus forcés de distinguer entre la croyance passive^ que nous imposent les phénomènes de la vie pratique, (la persuasion involontaire, de Sextus Ëmpiricus) et la croyance active (Fadhésion réfléchie à la vérité scientifique), à laquelle seuls ils se sont refusés (1). Puisqu'il fallait accorder la nécessité de l'action, les sceptiques ont accordé la nécessité d'un minimum de croyance, consistant à tenir l'action pour raisonnable, c'est-à-dire vraisemblable.

Cependant nous n'agissons pas toujours : cessonsnous de croire quand nous n'effectuons aucun mouvement appréciable? nullement et c'est en ce sens qu'on a pu dire avec raison que « Croire, c'est se retenir d'agir » : la différence entre les deux consiste en ceci, que la croyance est la forme potentielle de l'action, une continuelle « Thatbereitschaft », celle-ci étant la forme actuelle de l'autre, in actu perfectio. Que voulons-nous dire quand nous affirmons croire à l'honnêteté de tel homme? Nous voulons dire que nous serions prêts, le cas échéant, à agir à son égard comme envers un honnête homme, c'est-à-dire à lui faire crédit, etc. Croire qtïe l'alcool est un poison, c'est s'en abstenir, c'est-à-dire agir négativement. Croire que la monarchie constitutionnelle est le meilleur des régimes c'est, dans une apparente inaction, nourrir le désir de voir se réaliser cette forme de gouvernement, diriger ses pensées vers cette seule idée, ressentir les émotions en rapport avec elle et être continuellement prêt à agir. Le passage d'une telle croyance à l'action, ce n'est que celui de la force de tension à la force vive.

(1) Brochard, Les sceptiques grecs ^ p. 361.

Les œuvres où elles s'expriment nous seront ainsi un critère de la valeur des croyances, ce seront les fruits auxquels nous jugerons l'arbre. Admettons-nous,|en effet, qu'un homme croit à la beauté du sacrifice s'il vit en égoïste, sans rien s'imposer pour les autres? « La foi qui n'agit pas, demandait Racine, est-ce une foi sincère? » Douterons nous au contraire, si les martyrs chrétiens croyaient en ce Christ qu'ils confessaient au prix de leur viel

Comme elle nous renseigne sur les croyances d'autrui, l'action peut nous faire connaître la valeur de nos propres croyances : c'est l'acte qui sera le critérium de notre sincérité et manifestera nos plus intimes secrets, ceux qu'on se cache à soi-même et qui sont révélateurs du plus profond de soi. Celui qui voudra pratiquer la maxime socratique devra donc, pour se voir tel qu'il est, observer, non seulement ses pensées, mais ses actes.

« Comme on jette le loch dans l'eau obscure pour « mesurer la vitesse du vaisseau, ainsi les actions qui « émergent de la vie inconsciente nous doivent servir « à étudier les courants qui nous entraînent parfois à « notre insu. L'acte nous fournit une définition coo- « crête de l'idée qu'il exprime (1). » Méfions-nous donc des croyances que nous n'aurons pas essayées sur la pierre de touche de la pratique, elles « ressemblent à des causeries, sans efficacité, avec soi-même. » Ce sont des ombres qui s'évanouissent devant les sommations de l'action.

Bien souvent nous hésiterons sur nos propres sentiments jusqu'au jour où, invités à agir pour eux, nous

(1) BlondeJ, V action,

apprendrons leur exacte valeur. Que peut-on dire de son patriotisme tant qu'on n'a pas pris les armes pour défendre la patrie en danger? Sait-on bien comment on aime les siens avant le jour où il faut se dévouer pour eux?

Que de fois nous ne croyons ainsi qu'après avoir agi

Fet parce que nous avons agil On pourrait presque

/ dire que la croyance résulte a posteriori de l'action —

/ comme, suivant la théorie James-Lange, les émotions

/ ne résultent que des mouvements qu'elles provoquent,

la tristesse par exemple, des larmes versées.

Nous apprendrons ainsi que nous nous attribuons plus de croyances que nous n'en avons réellement car c'est seulement quand il y aura conformité entre notre conduite et nos soi-disant croyances que celles-ci mériteront ce nom.

Mais nous savons combien cela est rare et quelle difficulté nous rencontrons à réaliser cette conformité! La résistance que nous éprouvons vient des tendances contraires, qui nous sollicitent à des actes qui seraient la négation de notre croyance principale. Ces tendances sont elles-mêmes des croyances ébauchées et contradictoires : il y a donc conflit parce quMl y a en nous, non pas une âme simple mais un polypsychisme et que des activités subalternes rendent difficile le triomphe de l'activité supérieure et personnelle. Il faut que celleci l'emporte pour que la croyance qu'elle traduit soit digne de. ce nom.

L'équivalence entre la croyance et l'action a une importance psychologique capitale et nous permet de comprendre le mécanisme de la croyance volontairement acquise.

Comme la croyance s'extériorise dans l'action, ainsi, par une sorte de choc en retour^ celle-ci tend-elle à susciter la croyance dont elle est l'expression. « Action et croyance sont dans une réaction réciproque », dit J. Sully, l'acte accompli établit un courant fermé en vertu de quoi l'action fait croire et la croyance fait agir : nous verrons que c'est tout 1* « Abêtissez-vous » célèbre de Pascal.

On comprend donc que, lorsque la croyance n'arrive pas à se constituer (soit que, du point de vue logique trop d'objections se présentent, soit que manque un des éléments que nous avons vus nécessaires à sa formation), on puisse l'atteindre par le chemin de l'action. Quand il y a égalité entre deux valeurs, il est permis de poser tout d'abord le deuxième membre de l'équation pour retrouver le premier.

Le tout complexe qu'est la croyance, suivant une direction centrifuge, s'extériorise en un acte : si nous réalisons d'abord l'acte, nous sommes ramenés, suivant une direction centripète, à l'autre pôle ; nous avons commencé par la conclusion simple, après quoi les prémisses complexes s'imposent une à une.

Doutons-nous si nous aimons beaucoup un ami ? agissons comme si nous Taimions, faisons chaque jour quelque chose pour lui, appliquons-nous à avoir des attentions, imposons-nous systématiquement de petits sacrifices pour lui : par une sorte d'auto-suggestion nous nous ferons croire à notre affection. Puisque tous nos actes signifient cette croyance, elle s'imposeànousaj^arîe post. La croyance acquise par cette sorte d'interversion sera d'ailleurs parfaitement nôtre, nous l'aurons achetée et payée son juste prix par l'action qu'elle valait. Au plus

haut degré de complexité de la croyance, nous avons trouvé qu'elle exprimait la volonté personnelle : Tacte n'est que la traduction de cette volonté personnelle. Mais une fois posé, il redécompose la croyance qu'il traduit et en ramène, un à un, les stades moins complexes. Il force notre attention à s'arrêter sur lui, à rechercher les motifs qui peuvent mener à lui : or, nous avons vu qu'être attentif à ces motifs ce sera presque les croire légitimes. L'acte tend, en outre, à se reproduire, de sorte que la croyance est déjà une habitude avant d'avoir été examinée; enfin le geste réveille l'émotion, de sorte que l'acte nous fait remonter jusqu'au fond de notre croyance, jusqu'aux racines qu'elle plonge dans nos sentiments.

Une objection se présente : s'il y a équivalence absolue entre agir et croire, pourquoi, quand la croyance est impossible, l'acte est-il possible? pourquoi évoque-t-il, comme son synonyme, une croyance qui pourtant n'existait pas avant qu'il fût accompli?

C'est encore le problème capital de la croyance systématiquement acquise, où nous voyons l'abîme qui sépare l'homme de l'animal, le premier ayant seul le pouvoir d'agir volontairement sans être sollicité du dehors et sans avoir en vue une fin immédiate, mais à la seule fin médiate de susciter en lui une croyance. L'homme se sert ainsi de son acte, d'abord automatique, comme d'un moyen pour arriver à reproduire ensuite le même acte volontairement, en tant qu'expression de sa croyance personnelle.

C'est que le geste est un symbole ; comme tel il est un alors que la croyance est complexe et il est plus facile à exécuter parce qu'il n'implique pas forcément cette

croyance personnelle supérieure que nous ne pouvons pas momentanément constituer.

L'acte correspond également à tous les stades de Ja croyance, son « développement » est variable. Ce peut être, par exemple, une croyance religieuse très personnelle et très complexe qui nous fera tremper nos doigts dans Teau bénite — ce peut être aussi la foi du charbonnier. Mais si noug doutons, si nous souhaitons la foi sans y pouvoir atteindre, n'est-il pas plus simple, comme dit Pascal, de nous « abêtir », c'est-à-dire de nous discipliner en commençant par l'acte comme si nous avions la foi complexe qu'il traduit?

L'acte, pourtant, ne sera pas chez tous évocateur de la même croyance et nous retrouvons ici les conditions que nous avons partout rencontrées. Il n'y aura pas création ex nihilo, il n'y aura que passage du potentiel à l'actuel, le résultat final restant toujours subordonné à ce qui préexistait chez l'individu : images mentales, émotions, tendances, connaissances.

Ainsi, nous le voyons, l'action, nécessaire en un sens à l'acquisition de la croyance, n'en est cependant que l'extériorisation et en implique tous les éléments ; c'est ce qui nous en a fait réserver l'étude jusqu'au moment où nous aurions vu la croyance entièrement constituée. Action et croyance sont coextensives et leur évolution est parallèle, l'une comme l'autre présente tous les stades mais il n'y a croyance personnelle qu'au moment où il y a acte volontaire. Tant que l'action n'est qu'un moyen mécanique en vue d'une fin, il est vrai de dire qu'elle est encore automatique (1) et la croyance qu'elle évoque a

' (1) Rabier, Psychologie, t. IL

le même caractère. De même, quand Tacle n'est qu'une habitude, c'est-à-dire le résidu d'une volition passée, il n'est plus qu'automatique et telle est aussi la croyance qu'il traduit. C'est au moment où un acte nouveau est accompli pour lui-même, par suite d'une volition pré«sente qu'il est vraiment volontaire — et la croyance qui Ta suscité est bien alors personnelle.

L'acte accompli volontairement, encore qu'expression inadéquate de la volonté personnelle, en vue de l'obtention d'une croyance qui, une fois constituée, suscitera le même acte devenu expression adéquate de la volonté personnelle : voilà ce qui est le propre de l'homme et c'est à ce moment qu'atteint toute sa valeur une croyance qu'il peut tenir pour l'expression de sa personnalité tout entière.

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