‹ Psychologie de la croyanceChapitre 13 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Si la croyance est un phénomène aussi complexe que nous le pensons et si, à des degrés différents de « composition », il se trouve impliqué à tous les stades de notre activité mentale, nous sommes amenés à nous demander quelles sont les limites de son extension et à soupçonner que nous croyons bien plus de choses que nous n en savons croire. Nous allons voir, en effet, que la croyance est coextensive de notre vie psychique et que nos croyances explicites sont peu de chose auprès de nos croyances implicites.

Et d'abord il ne faut pas oublier, dans cette récapitulation, que la négation est une manière de croyance tout comme Taffirmation. Ce sont les deux pôles d'une . même sphère (1), car le contraire logique de la croyance c'est le doute et non la négation. Bacon a dit qu'il faut plus de crédulité pour être athée que pour croire en Dieu : nous n'irons pas si loin mais nous pouvons affirmer, sans paradoxe, qu'il faut souvent une plus grande force de croyance pour nier que pour affirmer, l'inhibition étant toujours plus difficile que l'action. Ces hardis précurseurs des savants modernes, qui furent

(1) Qu'y a-t-il cridentique au fond de l'affirmation et de la négation, si ce n'est la croyance ? (Tarde, Logique sociale).

brûlés au moyen âge comme hérétiques, dira-t-on qu'ils ne croyaient pas ? Et ne fallait-il pas à un Michel Servet plus de croyance pour nier ce qu'alors la religion imposait à la foi de tous — que pour partager une croyance commune? Ne faut-il pas plus de force pour remonter un courant que pour le suivre ?

Les grands négateurs, les grands destructeurs de la foi reçue sont en ce sens les plus grands croyants : « Le nihilisme, a dit Saisset, n'est qu'un dogmatisme en délire (1). »

Ainsi notre croyance s'étend, non seulement à tout ce que nous affirmons, mais à tout ce que nous refusons de croire.

Une autre cause d'erreur peut induire à trop restreindre le champ de la croyance, c'est que d'ordinaire nous ne la considérons qu'où elle est explicite, où elle s'énonce par des affirmations, par des jugements qui, nous le savons, sont des actes volontaires. A^^is nous oublions que cette croyance volontaire nous est apparue comme le simple couronnement d'une croyance spontanée, infiniment plus étendue, automatique ou implicite. C'est ce que Dugald Stewart appelle la croyance « instinctive »; elle remplit toutes les fonctions de l'autre et porte sur un champ immense.

Nous n'en avons pas conscience à l'état normal, cependant, pas plus que nous ne sentons notre corps à l'état de santé parfaite. Et c'est ici surtout que la pathologie nous est d'un précieux secours en nous-montrant des cas où ces croyances instinctives se dissolvent, en nous faisant assister à leur régression, ce qui nous

(1) Saisset, Le scepticisme.

permet de comprendre leur importance et leur étendue à Tétat normal. Nous en concluons que cette étendue est celle même de notre vie psychique, mais que nous faisons presque toujours « de la prose sans le savoir », c'est-à-dire que la plus grande part de notre croyance est implicite.

Nous n'en savons pas l'existence parce que rien n'entre en lutte avec elle et qu'il lui faudrait s'opposer à quelque chose pour qu'elle nous devînt consciente ; mais, informulée, elle n'en est pas moins réelle et traduite par des actes; il en est d'elle comme de la station immobile, qui implique un grand nombre de mouvements.

Avant d'examiner sur quoi portent, ces « croyances communes », comme les appellent les Anglais, remarquons qu'elles sont déjà, par suite d'une nécessité vitale, la condition indispensable de notre activité élémentaire. Une croyance implicite est attachée à nos instincts : nous avons déjà eu occasion de la signaler en parlant de l'équivalence entre la croyance et l'action.

Une tendance nous pousse à agir, dont l'origine remonte au point de départ de la vie. Au commencement n'était pas seulement le Verbe de l'Évangile : « Anfangs war die That », déclare le Faust de Goethe. Or agir implique croire, exprime une croyance. Si nous attendions de savoir pour agir, qu'est-ce qui nous prouverait qu'il est en notre pouvoir de le faire? « On ne pourrait pas croire à la suite d'un choix, dit M. Fouillée (i), s'il n'y avait pas déjà line certaine croyance spontanée au delà de laquelle l'analyse ne peut descendre. Aussi ne peut-on que résoudre le complexe en simple, montrer

(1) Fouillée, Tempérament et caractère»

une conscience primitive d'agir, de tendre, de vouloir. » Puisque nous ne pouvons ni faire un mouvement, ni même manger sans croire, force nous est d'admettre, à la base même de notre vie, une « croyance par provision » qui serait l'analogue de la morale par provision de Descartes. Elle est implicite, disons-nous, inconsciente, mise en nous mystérieusement par la nature qui veut la vie et dans ce but « soutient notre raison impuissante et l'empêche de douter de tout ». Nous avons vu que celte croyance implicite, postulat de la vie, était la « vraisemblance » des sceptiques. C'est encore celle contenue dans les « principes de pratique », que Locke oppose aux principes de connaissance; c'est la « raison expérimentale » de Hume, c'est-à-dire « une espèce d'instinct dont les principales opérations ne sont jamais dirigées par ces rapports ou comparaisons d'idées qui sont les objets propres de nos facultés intellectuelles (1) ». C'est enfin la «croyance réelle » que Newman nous montre toujours mêlée, soit à l'action à laquelle les objets nous sollicitent, soit à celle qu'ils exercent sur nous (2).

En dehors de cette forme d'activité élémentaire, conséquence d'une sorte d'impératif vital, nous trouvons la croyance implicite comme condition de chacun des phénomènes psychiques qui nous ont paru nécessaires à la constitution de la croyance explicite.

C'est ainsi que nous avons déjà reconnu la nécessité d'une croyance de perception. Nous avons constaté, en efTet, que la perception sensible impliquait la collabo-

(i) Hume, Essais sur V entendement^ IX.

(2) Cf. Newman, Grammar of Asseni.

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ration active du moi. C'est par une série de perceptions que se constitue Texpérience, ce puissant auxiliaire de notre croyance, mais Texpérience ne tire son autorité que du fait que toutes les perceptions qui la composent ont été crues. On considérerait comme un abus de langage de dire qu'on croit que le soleil brille et pourtant, dans rintelligence naissante, tout cela a commencé par être croyance (1). On peut même dire qu'il n'y a rien en nous que nous n'ayons lieu de croire, car rien dans le monde extérieur ne ressemble à nos perceptions. Chacune est une invention de notre esprit qui tire parti de la nature extérieure pour construire des synthèses selon ses propres aptitudes (2).

C'est en ce sens que Secrétan déclare la perception du monde extérieur une affaire de croyance {Philosophie de la Liberté).

Dans la mémoire, la croyance est encore impliquée. Que servirait, en effet, la présence du souvenir, si ce souvenir n'apportait pas avec lui le sentiment du réel? Il n'y a mémoire que quand on croit à ce dont on se souvient — or, la pathologie nous le montrera, il y a des doutes de mémoire. Nous verrons, par exemple, tel malade douter indéfiniment s'il a bien fermé son tiroir, quoiqu'il retourne indéfiniment s'assurer du fait. Il n'y a pas alors d'amnésie, les événements sont exactement et minutieusement remémorés, mais les malades ne sont pas sûrs que ce qu'ils se rappellent soit vrai.

Tous nos sentiments, enfin, s'accompagnent de croyance : nous avons même vu qu'ils sont, par excel-

(1) Spencer, Principes de psychologie, I, 4« partie.

(2) Pai:^han, Revue philosophique, 1898.

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lence, les faits psychologiques auxquels adhère noire croyance. Nous croyons toujours à nos émotions, dit Descartes, si Ton est joyeux il faut bien croire à sa propre joie. C'est ce qui permet à Wundt de rétablir la part de la volonté jusque dans les sentiments : a Notre perception directe des sentiments, par l'activité interne de Taperception, incline à attribuer à ces derniers une relation avec la volonté (1). »

Enfin nous allons voir la croyance implicite porter sur certaines notions à elle propres et, sous ces aspects nouveaux, elle sera encore impliquée dans toute croyance explicite.

Ces croyances communes auront pour objet : 1** la réalité du moi (qu'elles déborderont sous forme de croyance à l'existence des autres hommes et à celle du monde extérieur); 2° la réalité du présent (qu'elles déborderont sous forme de croyance au passé et au futur).

Nous avons ainsi « ces croyances inévitables », dont parle Balfour, « qui nous guident tous, enfeints, sauvages et philosophes dans la conduite ordinaire de l'existence journalière et qui, étendues et généralisées, nous fournissent quelques-unes des présuppositions importantes sur lesquelles l'édifice tout entier de la science paraît logiquement basé (2). »

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