I. — Croyance en soi
Si la réflexion subjective est postérieure aux spéculations sur le monde extérieur, c'est cependant la croyance
(1) Wundt, Physiologische Psychologie^ 1, 356 (trad. franc.).
(2) Balfour, op, ciU
implicite que nous avons en notre propre exisleûce qui s'impose tout d'abord à notre analyse, parce qu'elle est à la base, non seulement de notre vie pratique, mais de toute connaissance dans Tordre spéculatif. Si Ton pousse, en effet, le relativisme jusqu'à l'idéalisme absolu, on se refuse la possibilité de rien connaître, sinon par rapport à ce Moi, seule réalité et auteur de toute connaissance.
En ce qui concerne notre vie pratique, il est assez évident, après ce que nous avons dit de l'activité, que nous ne saurions faire un mouvement, satisfaire un besoin, sans que se trouve impliquée la croyance en notre possibilité d'exécuter ce mouvement — ou en l'existence de notre corps, qui a éprouvé ce besoin.
C'est sur ce sentiment de l'existence de notre corps (c'est-à-dire sur une croyance en ce qui est nôtre) que repose, sous ses formes les plus complexes, la croyance en soi.
D'où nous vient ce sentiment de l'existence de notre corps ?
La notion s'en constitue tout d'abord par un apport constant de sensations internes qui, jamais interrompues, forment le fond du tableau sur lequel celles venues du dehors paraissent et disparaissent. Ce groupe permanent de sensations et d'images constitue le sentiment de notre corps (cénesthésie), ce que Condillac appelait « le sentiment fondamental de Texislence » et Biran, le sentiment « de l'existence sensitive (1) ».
(1) L'importance de ces sensations internes nous apparaît d'autant plus grande qu'on peut les faire remonter à la vie fœtale et admettre, dès avant la naissance, un vague sentiment du moi et du non-moi. Cabanis est le premier à avoir appelé l'attention sur les sensations internes et à avoir montré la portée psychologique de la vie fœtale.
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« C'est par lui que le corps apparaît sans cesse au Moi comme siea et que le sujet spirituel se sent et s'aperçoit exister, en quelque sorte localement, dans l'étendue limitée de Torganisme (1) ».
La cénesthésie, cet ensemble de sensations viscérales, musculaires, articulaires, met donc en nous implicitement la croyaoce que nous avons un corps, que nous existons. Et nous nous en convaincrons en voyant des malades, chez qui la cénesthésie est gravement troublée, demander s'ils sont morts et parler d'eux-mêmes comme d'êtres ayant cessé de vivre.
L'importance de notre corps et des sensations qu'il nous fournit est bien mise en relief par l'expérience de Strilmpell sur un jeune garçon qui, totalement ânesthésique, ne pouvait avoir de sensations que par un œil et une oreille: si Ton venait à fermer son œil et k boucher son oreille, ce jeune homme déclarait : « Je ne suis plus ».
Une remarque curieuse de W. James nous montre bien que notre corps est l'origine de toute croyance en nous-mêmes. L'auteur fait observer que nous nous identifions avec nos vêtements qui sont en contact direct avec notre corps, si bien que le vieux dicton qui fait consister la personne humaine en trois éléments : une àme, an corps et des vêtements — « serait mieux qu'une plaisanterie » (2).
Non seulement la croyance à notre existence en général, mais celle plus précise que nous accordons à notre Moi pensant, voulant : celles, en un mot, qui, réunie»
(1) Beaunis, Sensations internes^ p. 153.
(2) James, Principles of PsyehoU>gy, I, 292<
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forment la croyance en notre personne, dérivent encore de Qotre corps. La croyance en un Moi pensant n'est fondée que sur le fait d'avoir un corps « et au lieu de dire que noud nous souvenons de nous-mêmes, il serait plus exact de dire que nous ne nous souvenons que de notre corps... Nous avons de notre pensée une conscience organique (cérébrale) autant qu'intellectuelle (i) ».
Il est même à remarquer que cette « conscience organique » de notre pensée précède tout jugement d'existence et c'est encore sur elle que repose le Cogito de Descartes. Qu'est-ce que son : Je pense, sinon la conscience qu'il a d'être pensant? «. Car nous ne pouvons pas penser sans sentir notre Moi corporel comme siège de la pensée (2) ». Sur ce point, Cabanis se révèle, une fois de plus, grand psychologue en proposant de transformer la formule cartésienne suivant la direction condillacienne et de l'énoncer ainsi : Je sens (je me sens pensant)* donc je suis (3).
W. James, comme déjà Hume, nous refuse tout sentiment de force, de pouvoir autonome et nous ramenant à des processus centripètes, rattache notre croyance en nous-mêmes à « un ensemble de mouvements se passant entre la tête et la gorge ». Nous renvoyons, d'ailleurs, à son intéressante analyse. Du moins ces mouvements céphaliques seraient-ils les éléments d'activité interne dont nous sommes le plus conscients.
Quant à la notion de notre personnalité, elle se constitue par la synthèse de ces éléments que nous avons
(1) Jaurès, De la réalité du monde sensible, thèse.
(2) James, op. cit, ^
(3) 1«T Mémoire sur les rapports du physique et du moral.
(4) James, op. cit., t. I, ch. x.
VUS nécessaires à la constitutioa de la croyance, de sorte qu*on peut dire que la personnalité est d'autant plus solidement constituée que l'individu est susceptible d'une croyance plus fortement synthétisée. Ces personnes qui doutent, demandent : Est-ce bien moi qui ai fait ceci ou cela? Suis-je le même qui ai commis tel acte? — sont des individus qui ne peuvent synthétiser en une même croyance personnelle des éléments trop disparates, lesquels cependant ont dû être chacun l'objet d'une croyance spontanée.
La difficulté, on le conçoit, va croissant avec le développement intellectuel de l'individu : plus il s'enrichit, plus se forment en lui de systèmes différents entre lesquels la difficulté sera plus grande de mettre de l'unité. Nous avons donc plusieurs Moi qui se contredisent et nous savons les conflits qui s'élèvent entre le Moi privé et le Moi social, le chrétien et le savant, l'amoureux et l'ambitieux. Que de fois nous avons assisté en nous-mêmes à de pareilles luttes, nous demandant où était notre vrai Moi parmi ces combattants I Au moment oîi l'un parvient à se subordonner les autres, il devient « le Moi » et si aucun changement ne survenait, les mêmes causes ramenant toujours la victoire au même groupe (c'est-à-dire au plus puissant), le Moi s'apparaîtrait comme une unité. Mais en réalité Téchiquier de nos tendances se modifie continuellement avec nousmêmes, c'est parce que le changement est insensible que nous ne le remarquons pas, mais s'il se fait trop brusque ou qu'il aboutisse à un écart trop grand entre le passé et le présent, le Moi qui passe au premier plan nous apparaît sans lien avec le précédent et les doutes surgissent. Il y a étonnement, la reconnaissance ne se
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fait plus du Moi d'autrefois 'dans celui d'aujourd'hui, ridentifîcation semble impossible.
De même, toute altération de la mémoire influe sur ridée que nous nous faisons de notre personne : rappelons qu'à Talternanoe des mémoires est lié le dédoublement de la personnalité.
On pourrait maintenant se demander si nous n'abusons pas des mots et s'il y a lieu de parler de « croyance » quand il s'agit de la connaissance intuitive que nous avons de nous-mêmes. Nous le pensons. Et d*abord si, comme le veut James, la conscience de soi a son origine dans des « réactions motrices », il n'y a pas d'expérience proprement interne, mais toute expérience est objective. « L'existence du Moi pensant devient un postulat logique au même titre que l'existence de la matière. » Mais en outre, une intuition, une évidence nous dispenseraitelle d'un acte de foi? Nullement et c'est ce que M. Ollé- Laprune a fort bien montré : « Que l'on considère, dit-il, notre existence personnelle. Pour chacun de nous c'est une vérité évidente et pourtant cela n'empêche pas que cette affirmation n'exige de notre part je ne sais quelle confiance. En quoi? en la sûreté de notre propre vue intérieure dont, après tout, nous n'avons pas de preuve, en la sincérité native de notre propre intelligence dont, après tout, nous n'avons pas de garant. Aussi peut-on dire indifféremment : « Je sais que j'existe » ou « Je crois à ma propre existence. Si je me défiais de tout, je n'affirmerais rien, pas même mon existence personnelle (1). »
Nous voudrions, en terminant, nous arrêter un instant sur une forme intéressante de la croyance en soi : la fiance en soi.
(1) Ollé-Laprune, La certitude morale.
Nous rencontrons dans le monde deux catégories de gens bien différents : les uns sont les timides, les autres ne doutent de rien. Et nous sommes parfois étonnés que le succès vienne donner raison à ceux qui ont « cru en leur étoile ». Suffirait-il donc de croire en la victoire pour la remporter? Alors, ce serait bien simple.
Malheureusement cela n*est pas aussi simple que cela le paraît. On ne croit pas sur commande à son succès, il y a là un mécanisme psychologique intéressant à démonter.
Un homme croit qu'il réussira dans son entreprise : qu'est-ce à dire? Cet homme a conscience qu'une certaine aptitude est en lui, il sent qu'il peut lutter contre les obstacles, fortifié qu'il est dans cette confiance par le souvenir de ses succès antérieurs et sa réussite finale est déjà en germe dans la croyance qu'il a de la voir se réaliser. M Le fort ne se trompe pas en affirmant sa force ni le clairvoyant en affirmant qu'il voit clair » (Renard). Audaces fortuna juvat, dit-on, mais l'audace, c'est une forme de la force dont la fortune n'est que le triomphe. Il n'y a donc là qu'une transformation de la force, laquelle s'est extériorisée, passant de la forme interne de fiance à la forme externe de succès et nous ne devons pas plus nous étonner que lorsque nous voyons une femme enceinte porter, à quelque temps de là, un enfant dans ses bras.
Il faut bien d'ailleurs qu'il en aille ainsi et que l'étoile portechance de certains, ils la possèdent en eux car (i)
(1 ) « Avoir conscience de soi-même, pour les hommes les plas grands, c^est avoir conscience jusqu^à un certain point, de son étoile ou de sa destinée. Ils connaissent une partie de leur avenir parce qu'ils sont déjà une partie de cet avenir même. Us ont confiance en eux parce qu*ils savent dès aujourd'hui ce que les
d'où leur vient ce ton d'assurance qui nous rend parfois ces personnes insupportables? De ce que les expériences passées leur ont donné raison ; si ces individus avaient été déçus, leur confiance eût faibli ; mais précisément elle se renforce par les victoires antérieures. Mais alors si tout est succès pour les uns tandis que tout est défaite pour les autres, les individus ne sontils pas responsables (psychologiquement, sinon moralement) de ces différences? Cela est incontestable et dans le même sens oCi La Rochefoucauld disait que « Le bonheur d'un homme dépend au moins autant de son humeur que de sa fortune », nous pouvons dire que le succès d'un homme dépend au moins autant de lui-même que des événements.
Cette croyance en soi est suspendue, selon Fichte, au pouvoir de produire une force, elle résulte du sentiment que nous avons de pouvoir agir, amener un fait réel (non pas de produire des concepts). C'est dire qu'elle repose sur nos sensations musculaires et cela est juste, mais elle nous semble plus complexe encore, modelée par notre cénesthésie tout entière. C'est ce que paraît bien confirmer la loi qui gouverne cette fiance et la fait varier incessamment : si son origine est moins rationnelle que viscérale, on comprend que le baromètre de cette fiance ait mille causes journalières de changement. Ne savons-nous pas qu'elle est plus grande quand nous sommes en bonne santé et s'affaiblit dans tous les états de dépression?
Nous avons fait, je suppose, telle longue marche il y a vingt ans, mais malgré le souvenir de notre pouvoir
événements deviendront dans leur âme. » Maeterlinck, Sagesse et Destinée f p. 24.
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passé et bien qu'aucune expérience n'ait été tentée dans rintervalle, qui nous ait appris à douter, aujourd'hui nous ne croyons plus être capable de faire la même marche. Pourquoi ? c'est que nous sommes plus vieux, plus fatigués et ne sentons pas en nous la force potentielle qu'il nous faudrait faire passer à l'acte dans Tépreuve proposée.
Nous pouvons même aller plus loin et admettre que dans certains cas où la croyance en soi-même ne serait pas l'équivalent adéquat du succès, elle en serait encore un des facteurs essentiels. C'est qu'en efiet, il est faux que nous soyons passifs à l'égard d'un Fatum, nous collaborons aux événements de notre vie, de [sorte que / notre foi au succès devient un auxiliaire de noire réussite. ' « Quand le succès n'est pas garanti, la foi que nous avons par avance est bien souvent la seule chose qui fait que le résultat se vérifie. Si, lorsqu'il s'agit de sauter d'une hauteur prodigieuse, nous avons confiance, nous aurons le pied ferme et nous serons sauvés. Si nous ne croyons pas assez, nous tomberons, nous serons perdus (1). »
L'analyse de la croyance sous cette forme spéciale, nous la montre très proche de VEspérance, que l'on peut définir « une tendance à croire »que ce que l'on désire arrivera ».
Au fond, les deux phénomènes ne diffèrent pas l'un de l'autre ; espérer implique encore une force que tous n'ont pas au même degré et le fait que l'espoir se réalise n'est pas plus mystérieux que l'évolution de la puissance à l'acte.
(1) W. James, The will to believe.
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