‹ Psychologie de la croyanceChapitre 15 sur 25 · II. Croyance en l'existence des autres hommes · texte numérisé non relu

II. Croyance en l'existence des autres hommes

A côté de la croyance eo soi, qu'on pourrait appeler « croyance simple », celle en l'existence des autres êtres constitue ce que M. Sully appelle la « croyance composée »>. Elle n'est !que l'extension de la première, car l'aspect social est encore un des aspects de notre Moi. Parmi les éléments de celui-ci, en effet, il faut tenir compte de ce Moi social, dii sentiment que nous avons de faire partie d'un tout, de n'être complet que par les autres, unité vivante au milieu d'unités semblables.

Une tendance aussi profonde que celle qui nous pousse à satisfaire les besoins de notre corps nous pousse . à rechercher la société, à attirer l'attention d'autrui. C'est cette tendance de l'homme, Çûov ttoXitixov, qui nous paraît l'origine de sa croyance en l'existence de ses semblables. Si même cette croyance est plus forte que celle en la réalité du monde extérieur, c'est qu'elle nous est plus indispensable et que nous sommes trop sociaux pour ne pas la vouloir de toutes nos forces (1).

En un autre sens encore, la « croyance composée » nous semble l'extension de la « croyance simple ». Il semble que le Moi, par sa propre force d'expansion, tende à « projeter d'autres Moi pour les rapprocher de lui et se prolonge en eux afin d'avoir ainsi accès dans une synthèse plus large (!2) ». Notre action ne paraît s'achever que dans la coaction avec autrui.

(1) James, op^ ctU^ t. II, 318.

(2) Blondel, De Vaction.

Ces vues sont justes, elles nous montrent la croyance qui nous occupe d'autant plus vive que la personnalité est plus puissante, capable d'une plus grande expansion : notre croyance en la réalité des autres hommes varie d'intensité suivant notre besoin. L'homme de génie, le créateur, travaille pour l'humanité : la totalité de ses semblables est pour lui quelque chose d'aussi réel que l'existence de tel de ses proches. Au contraire, pour les individus peu développés ou qui n'ont qu'une faible puissance de synthèse, il semble que l'univers se rétrécisse : pour ces individus il n'y a de bien réelles que les personnes liées immédiatement à leur vie, à la satisfaction de leurs besoins élémentaires. L'existence de l'humanité reste une idée vague qui n'éveille rien de vivant, ne suscite aucune action.

Quant à sa genèse, cette croyance semble le -résultat d'uoe induction toute naturelle, presque invincible. Une opération si familière que nous ne la remarquons pas, nous fait juger des autres par nous et attribuer des effets pareils à ceux que nous produisons, à des causes pareilles à nous, qui les. produisons. De l'existence d'autres personnes, nous ne pouvons cependant jamais avoir de certitude. Comment saurions-nous, par exemple, avec évidence ce que nos semblables pensent? il faudrait pour cela que leurs pensées appartinssent à notre conscience. Il y a donc lieu de notre part, ici encore, à un acte de foi. « Quand nous sommes assurés de la présence d'autrui, nous dit un auteur déjà cité, la croyance se mêle au raisonnement et à la perception (1). » Et il ajoute que ce fait remarquable est trop peu remarqué.

(1) OUé-Laprune, De la certitude morale.

GKOUNCES IHPUCITBS. Ii9

Malebraacbe, cependant, avant les Écossais l'avait àé^à souHgoé et il proposait d'appeler « coDJecture « la certitude que nous avoDS de l'existeQce de nos Bemblables, ayant vu que parmi ses éléments il y a un raisonnement et une croyance.

Ayant son origine dans une tendance liée i. un besoin d'autant plus intense que la personnalité est plus fortemeot organisée et ne pouvant se constituer sans que D0U8 nous y prêtions, la croyance en l'exielence des autres bommes nous offre donc le même caractère que nous avons partout rencontré au cour» de cette étude et il est vrai de dire avec M. Fouillée, que u noua passons à l'aflîrroation d'autres êtres en vertu d'un déploiement de l'activité volontaire {1} »

in. Croyance en l'existence du monde extérie

La foi en &oi, du moins en un Moi corporel, est la condition préalable de la croyance en la réa monde extérieur.

La réalité du monde sensible fera le sujet d'été discussions théoriques (2). Mais imagine-t-on ii ciété qui donnerait le pas à la spéculation sur 1 et s'amuserait à résoudre les difficultés mélaphy avant d'ajouter foi aux choses matérielles ? Cette thèse, heureusement, ne menace pas de se réaliser je ce serait la mort.

informulée, la croyance au monde extérieui existe pas moins chez tous, (malgré les mêmes tions individuelles que nous présentent les di

(1) Fouilléo, Liberté et déterininitmt,

Çt) JtniAa, De la réalité du nufnieitnn^le, thàx?.

croyances implicites) ; elle est la condition de l'activité et de la vie. Si nous Tanalysons, sur quoi trouvons-nous qu'elle repose?

Selon Fichte, se rapprochant en cela d'Hamilton, elle se fonderait sur la croyance en la possibilité des sensations que produira en nous le inonde extérieur. Les premières expériences laisseraient en nous une attitude expectante avec tendance à croire en la venue des suivantes. Cela est juste, mais ne nous paraît pas suffisant pour rendre compte du caractère indéracinable de notre croyance en l'existence du monde extérieur.

Spencer l'explique par sa distinction des tftats forts et des états faibles ; les premiers s'accompagnent du sentiment du réel, les seconds nous fournissent nos idées. C'est la distinction de Hume entre Vimpression (perception sensorielle) et l'idée ou pensée (qu'a l'âme quand elle se replie sur ses sensations).

Dès lors l'idéalisme, qui doute de la réalité du monde extérieur, résulterait d'un affaiblissement du sentir, d'une impuissance à éprouver des états forts. Mais psychologiquement, le réalisme est indémontrable et Spencer reconnaît qu'on n'échappe à l'idéalisme absolu que « par un acte de foi ignorant de son contenu (i) ».

Et, de fait, c'est bien à notre Moi qu'il faut demander la raison ultime de notre croyance au monde extérieur. Le vrai motif nous en échappe, il doit être cherché « dans les postulats de notre nature en vertu de quoi nous croyons à ce qui les satisfait (2) ».

Cette croyance, c'est en grande partie sur des ten-

(1) Spencer, Psychologie, p. 473.

(2) James, op. ott., t. II, p. 317.

CR0TASCK8 IMPIICITES. i»l

dances, sur des besoins pratiques qu'on doit la faire reposer : c'est la faim et la soif qui fondent notre croyance en la réalité du pain et du via. La qualité de réalité, en elTet, n'est pas comme les autres, c'est une relation a notre vie émotive et active. Elle signifie que nous adoptons les choses, que nous nous en soucions {!). Elle est en rapport avec notre vie active, car nous répondons à la stimulation des choses par des mouvements, par des actes : c'est donc aux mouvements par nous accomplis qu'il faut surtout demander compte de ta croyance en la réalité du monde extérieur et de la profondeur avec laquelle elle est implantée en nous. Nous pouvons définir le seuLimcnt du réel : « La conscience que nous prenons des mouvements effectifs par lesquels notre organisme répond aux excitations. »

Les impulsions au mouvement ne nous fournissent cependant qu'une partie de l'explication, car si elles ne rencontraient pas d'obstacle, elles n'engendreraient pas la croyance en un monde distinct du Moi qui éprouve les sollicitations. 11 faut encore faire intervenir la r^istance à notre mouvement pour expliquer notre croyance en la réalité du monde extérieur. On sait que Condîllac l'expliquait toute par là. Le mot objet lui-même, d'ailleurs, (en allemand Gegenstand), signifie résistance exercée contre nous (i). « Quand le mouvement volontaire est arrêté par un obstacle, la sensatioi différente de ce qu'elle est lorsqu'elle est arrêtée pa

(l)7d., 569. Voirchap. VI, Lapatkologie de la croyance

(ï) HoffdiDg, Psychology, tr^d. angl,, p. 207-208. L'autoui

Dit le rdel : Ce qu« nous ne pcuTOua doub empêcher d'appi

tra Beule voloaté. Il y aune marque dans la conscience, la terminaison éprouvée nous surprend, d*où notre croyance c< à quelque chose en dehors de nous qui a arrêté le mouvement » (1).

Ce serait donc le sens de la résistance (2) qui serait le principal agent de cette croyance et avec lui le sens du toucher, ce qui n'est pas pour nous surprendre car nous avons vu que les sensations tactiles étaient celles qui imprimaient en nous la plus forte croyance perceptionnelle. Comme elles ont l'avantage d'être moins va-, riables, elles confèrent plus de stabilité à l'idée qu'elles évoquent, les autres sens n'étant que des « anticipations du toucher » (Berkeley).

A Tappui de cette assertion que les sensations de tact et de résistance sont bien l'origine de la croyance au réel, HôfTding fait remarquer que les hallucinations de la vue et de l'ouïe n*impliquent pas celles du toucher ni du sentiment de résistance, tandis que celles-ci impliquent les autres et sont par suite les plus désastreuses pour notre santé intellectuelle.

Mais c'est ainsi notre mouvement, c'est-à-dire notre activité volontaire (le contact et la résistance), qui nous procure ces sensations et par là nous sommes ramenés à la conclusion où partout nous avons été conduits, ne faisant pas différer la croyance de la volonté. Nous voyons, en effet, quand le mouvement devient possible, le sens du réel s'affaiblir ou môme disparaître. Et de même

(1) Beaunis, op. cit., 1.30.

(2) Od peut faire remonter ces sensations de résiatance à la Yie fœtale, comme les sensations internes, de sorte que dès lors

nons auriona le « aentii^^ent » dp Tezlatence 4u mondç e^t^ rieur.

GROTANGES IMPLICITES. 423

la croyance en la réalité des objets étant en proportion de leur efficacité à stimuler la volonté, lorsque celle-ci viendra à s'affaiblir le doute apparaîtra : nous verrons, en effet, à Taboulie lié le curieux délire du doute.

De sorte que la raison ultime de notre croyance en la réalité du monde extérieur, que W, James place dans des postulats d'ordre pratique, peut être dite, en langage plus métaphysique : notre volonté que ce monde soit.

Page 1