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IV. Croyance au passé et au futur

A l'état normal, nous ne tenons pas seulement pour réels les événements présents à mesure qu'ils se déroulent, notre croyance porte encore sur le prolongement du présent : en arrière, sur le pass^ et, devançant les événements, sur le futur.

La mémoire, qui nous conserve les faits, les enregistre avec le caractère de réalité qu'ils eurent lors de leur présentation et quand nous nous « rappelons » avoir rencontré hier notre ami, nous croyons bien en même temps qu'il en fut réellement ainsi. Faut-il des preuves de cette loi? notre conduite de tous les instants nous en fournit : presque chacun de nos actes implique notre croyance à des faits passés et trouve dans ceux-ci sa raison suffisante. Pourquoi faisons-nous provision de chauffage en automne, sinon parce que nous croyons que l'hiver, comme chaque année, va revenir? Pourquoi désirons-nous retourner en certains lieux sinon parce que nous croyons que nous nous y plairons comme par le passé?

Mais le sentiment de réalité rétrospective peut s'affai-

blir indépeDdamment du souvenir, le doute quant à la réalité du passé peut coexister avec une mémoire parfaite (i). On se rappellera, par exemple, la journée précédente dans ses moindres détails mais on demandera : <' Est-ce bien vrai que ces faits ont réellement eu lieu? » Cela nous montre que la croyance à la réalité du passé implique quelque chose de plus que la conservation des images, elle implique un apport, de la part de l'individu, que celui-ci pourra n'être plus capable d'ajouter comme un dernier surcroît, à la conservation mécanique de ses souvenirs.

Cette croyance au passé fait rarement défaut et de fait elle est de nécessité vitale, puisqu'elle conditionne, non seulement notre conduite avenir mais encore la présente. En outre et réciproquement, elle se renforce à tout instant par nos actes présents desquels, a posteriori, nous déduisons la croyance implicite au passé.

Cependant notre croyance en la réalité du futur n'estelle pas plus vive encore? « Elle semble plus facile et naturelle que la croyance au passé », dit M. Sully, « car, dans l'anticipation, notre imagination partant du présent se meut le long de la série des expériences dans leur ordre réel et non dans l'ordre inverse ». Mais la vraie raison de cette facilité plus grande nous semble plutôt, que la croyance au futur va dans le sens de notre désir ; ce qui fait sa force, c'est qu'elle est une forme de cette espérance, de cette attente (expectation) que nous analysions plus haut.

Cependant, malgré ce privilège et en dépit de l'apparence, la croyance au futur semble moins solide que celle

(1) Cf. p. 107.

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accordée au passé. Dans celle-ci, nous n'a\ons besoin que d'être passifs vis-à-vis de nos souvenirs, ils nous reviennent affectés d'un caractère de réalité rétrospective dû à ce que cette réalité fut déjà présente. La croyance en l'avenir réclame plus de nous, elle implique notre activité, notre vouloir que les choses imaginées soient; nous sommes ici créateurs, car il s'agit de choses qui jamais encore ne furent et qui réclament de nous un effort pour être tirées du possible et amenées à la réalité. Croire qu'hier le soleil s'est levé, se confond pour nous avec se rappeler le fait : croire que le soleil se lèvera demain, bien qu'une tendance créée par l'habitude nous y pousse, c'est un effort qui demeurera vain si nous n'avons pas la force de l'accomplir.

C'est pourquoi, malgré l'apparence, j'hésite à partager l'opinion de M. Sully et à tenir la croyance au futur pour plus forte que celle enlaréalité dupasse. Cela pourra être sans doute, dans bien des cas, mais ce sera surtout à cause de ïémotion éveillée en nous par la représentation du futur. Chez une jeune fille, par exemple, l'idée de son premier bal auquel elle ira dans huit jours amène une croyance plus vive que celle attachée aux faits insignifiants de la veille, parce que ce bal l'intéresse, qu'à côté de cette image tous les souvenirs paraissent ternes. Mais, en règle générale, ce qui demande un effort étant plus difficile que l'activité automatique, notre croyance dans le futur est moins solide que celle dans le passé. Et je n'en veux d'autre preuve que l'ordre môme de régression de nos souvenirs : les malades doutent s'il y aura un lendemain avant de douter si le jour précédent fut réellement.

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