‹ Psychologie de la croyanceChapitre 18 sur 25 · CROYANCE ET INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

CROYANCE ET INTELLIGENCE

Le type des connaissances certaines est d'ordinaire cherché dans les mathématiques : cependant elles renferment encore une part de relativité. Platon les faisait intermédiaires entre le sensible et l'intelligible. Descartes, ne jugeant pas suffisante leur nécessité intellectuelle recourait à la véracité divine, jusqu'à ce qu'enfin Kant ait démontré le caractère synthétique a priori de leurs principes. Et l'on sait que les mathématiciens actuels, poursuivant dans cette voie, réduisant sans cesse les postulats, ramenant la nécessité à la commodité, les axiomes à des conventions, sont arrivés à concevoir une géométrie non euclidienne, un espace à n dimensions, à déclarer même « qu'on fait la géométrie avec de l'espace comme avec de la craie » (i).

Mais il est une certitude qui semble encore plus inattaquable et il semble bien, cette fois, que la croyance n'ait plus rien à voir avec la logique. C'est là encore une erreur. Lesloisdela logique syllogistique non seulement renferment quelque chose de plus que celles de la logique pure, mais encore, dans une certaine mesure, elles s'en écartent (2).

Les choses ne sont pas complètement conformes à la pensée, de sorte que, si l'esprit s'obstine, il ne pourra sortir de la logique formelle, ne pourra rien affirmer touchant le' réel. La valeur, la possibilité du raisonnement syllogistique reposent sur la croyance, grâce à laquelle l'esprit comble l'hiatus entre les choses et lui. Et la méthode syllogistique elle-même, NewmanTa très bien mon-

(1) Dunan, Théorie psychologique de V espace et Poincaré, op. cit., p. 29.

(2) Boutroux, L'idée de loi naturelle dans la science et la phi" losophie, p. 15.

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tré. ne ci:tiiiiii.-a jamais qj» des probabilités, parce que d'une part '^ cûQ.::u=i':ns ne [K-rteol jamais que sur l'atelraii et q'Jé dé l'autre, les pnémiaaes oe sonl jamais démonlné^. â '.eure bases fionl toujours des postu- , . ■. — u,-.^ d'évidents «juand od ne peul plus les

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r le moi que les Néo-Kantiens font re- L'èvidence, dit Henouvier, ne doit pas ir une intuition mais par un instinct, i notre nature (2).

: « C'est évident », remarque fort bien iigoe bien plutôt une croyance qui s'oblyance qui se justifie. » {De Verrevr,

que « le vrai nom qui convienne aui ui d'impéraUfs logiques "(3), coDClut

l'avouer : la croyance est un genre qui

Î68-69. C'éUûl déjà le point de vue d'Ansint de d*p»rt de li science de» postoltta ind^ jsqnela il réclamait une intuition inUlleolneUe. 'tychologte rationnelle, ■yanae et r^jiile, p. 26.

GKOTÂNCt £T IIIT£UI6ElfGE. 131

comprend la connaissance. Si Ton peut croire sans être certain, on ne peut être certain sans croire ; en vain nous exigerons, pour croire, d'être certains : dans notre certitude entre encore une part de croyance. « On croit être certain », dit fort bien M. Renouvier, <( il n'y a pas de certitude mais seulement des hommes certains ».

Paudra»t-il donc désespérer ? de ce que toute certitude est entachée de croyance, faudra-t-il déprécier notre connaissance et conclure que nous n'atteignons jamais la vérité ?

Non, certes. Pourquoi la certitude logique perdraitelle de son prix parce qu'il s'y mêle des éléments extralogiques?

Extra ne veut pas dire anti, — ni même infra. La connaissance rationnelle ne se suffit pas à elle-même, mais la croyance qui la dépasse ne la contredit pas. Le « credo quia absurdum ^ de TertuUien n'est pas nécessaire, il ne serait qu'une faiblesse ; la raison n'a pas â abdiquer en apprenant qu'elle est toujours surpassée par la volonté. N'est-il pas, au contraire, consolant de penser que, s'il ne dépend pas de nous que la vérité soit, « d'une certaine manière elle n'est pour nous que si nous le voulons »? (1). Renan a donc tort de dire que « les choses auxquelles on croit, on n'en est jamais bien sûr» (2). 11 serait plus juste de dire qu'on en est plus sûr que si l'on en était certain.

Notre siècle ne croit-il pas à la science et cette science est-elle dépréciée pour s'être construite à l'aide d'hypothèses et de principes indémontrables? Qu'est-ce qui fait, cependant, la certitude de la science, sinon la loi

(1) OUé-Laprune, De la certitude morale^ p. 124.

(2) Renan, L'eau de Jouvence ^ p. 54.

de causalité u laquelle n'atteint que la probabilité, jamais la certitude et ne justifie que la croyance» (1)?

Pourquoi, d'ailleurs, se refuser un espoir optimiste, pourquoi ne pas supposer que, dans ce fond obscur où plonge le vouloir pour déterminer Tintelligence, règne déjà quelque raison confuse? « Peut-être la vie « animale est-elle déjà pénétrée d'une sorte de virtua- « lité rationnelle, peut-être les tendances spontanées « ne font-elles, en arrivant à la conscience personnelle, « qu'y trouver avec plus de lumière plus de force et « d'exigence » ? (2). Une sorte de raison régnerait ainsi jusqu'à la limite de l'automatisme psychologique, préparant l'activité volontaire.

Si la critique modexne, en dévoilant les éléments extralogiques de la connaissance, vient réhabiliter la croyance, une tendance demeure cependant à penser que les progrès de Tintelligence lui sont meurtriers. Qu'y a-t-il là de fondé et avons-nous vraiment lieu de tenir l'exercice de la raison pour fatal à la solidité de la croyance ?

Remarquons d'abord que l'intelligence peut fort peu de chose sur un phénomène qui se constitue à de bien plus grandes profondeurs et n'apparaît sur le domaine intellectuel que déjà prêt à y éclore. Les premiers assauts de la raison demeureront donc impuissants : « La « réaction qui s'opère après une révolution montre « souvent le peu de solidité des effets du mouvement. « Les résultats auxquels la conscience est arrivée ne « prennent vraiment racine qu'après avoir opéré in- <( consciemment, être passés dans le sang. L'intelligence

(1) Brochard, Scept. grecs^ p. 404.

;2) Blondel, De faction.

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« n'a qu'un rôle de pionnier, il faut aussi que le méca- « nisme inconscient soit mis en mouvement (1). >>

Il est incontestable, cependant, que rintelligence exerce un effet d'inhibition sur la croyance en ce qu'elle multiplie les points de vue, pose à côté des motifs d'affirmer des motifs de douter, modère l'élan des passions. Aussi nos croyances ne se construisent-elles que pendant notre jeunesse, dans la fougue de l'âge, elles se relâchent dans la vieillesse alors que l'intelligence l'emporte sur l'action. Ce qui explique la remarque de Griesinger (2) que tout ce qui ravive la croyance, la joie, par exemple, fait en même temps qu'on se sent plus jeune.

Mais le scepticisme où conduit la raison n'est qu'une étape vers une croyance nouvelle: les arguments en lutte n'ont, en effet, pas tous la même valeur et l'esprit se ressaisit bientôt pour en organiser la hiérarchie et aboutir à une croyance nouvelle. Le doute ne provient pas d'un excès de raison mais d'un défaut de volonté car une intelligence plus puissante, au lieu de se laisser réduire à la neutralité par le conflit des motifs, les subordonnerait et prendrait un parti.

On peint le scepticisme sous d'attrayantes couleurs : — il faut bien dorer sa pauvreté. — Au fond, c'est un arrêta mi-chemin, car tout problème a une solution et si nous ne nous décidons pour aucune, ce n'est pas excès d'intelligence, mais bien faiblesse de vouloir.

« Le plus souvent, dit M. Brochard, le scepticisme « n'est qu'une forme de la paresse » ; — il trahit, dironsnous, notre insuffisante puissance de synthèse mentale.

(1) Hôffding, Psychology^ trad. aDgl., p. 76.

(2) In James, op. ott., chap. XXI.

Ce qui reste vrai, c'est que Tintelligence nous complique raction de croire, elle fait Tépreuve de notre force ; mais pour cette force il existe toujours une croyance où elle peut aboutir — fût-ce une négation, car nous avons vu que rincroyance est encore une forme, souvent une forme supérieure, de la croyance.

La réelle action de Tintelligence sur la croyance, ce sera donc tout simplement d'en assurer l'évolution : au fur et à mesure des progrès de la science, certaines croyances se trouveront impossibles qui seront délaissées — mais à mesure naîtra la possibilité de croyances nouvelles : ici encore la mort sera condition de la vie, la croyance comme toute chose progressera : le quantum en restera fixe. « Nous quitterons la belle et douce lumière des croyances spontanées pour nous enfoncer plus avant, guidés par la science; mais à l'ouverture opposée de ces abîmes, nous reverrons les étoiles, comme dit le Dante(l) ».

Pour s'en persuader, qu'on évalue le quantum de croyance que nous offre notre siècle, dit incroyant, et l'on verra que la science, soi-disant destructrice, a produit une somme de croyance aussi forte que celle dont les siècles dits croyants pouvaient se prévaloir.

Le conflit que Ton pensait voir entre la raison et la croyance n'existe donc pas, — du moins ne s'impose-t-il pas avec une nécessité logique, puisque précisément (nous nous sommes efforcés de le démontrer) — nous n'avons point affaire à deux antagonistes de même nature, mais à deux sources de connaissance dont l'une déborde l'autre.

Aussi les formules pourront-elles changer : si les conditions sont modifiées dans l'intelligence seule, Taboutis-

(1) Jaurès, De la réalité du monde sensible (Thèse).

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