‹ Psychologie de la croyanceChapitre 21 sur 25 · PORTÉE SOCIALK DE LA CROYANCE · texte numérisé non relu

PORTÉE SOCIALK DE LA CROYANCE

Du point de vue où l'on s'était placé jusqu'ici pour l'étudier, on avait forcément négligé un des aspects du problème de la croyance, je veux dire son aspect social. Nous sommes amenés à l'envisager aujourd'hui d'abord par des raisons extrinsèques : la dernière née des sciences, en effet, la sociologie, a pris une importance énorme et une tendance en est résultée, à étudier les problèmes psychologiques, non plus seulement du point de vue individuel, mais encore social. Des raisoDS intrinsèques à notre sujet nous ont conduit au même terme : en étudiant la psychologie de la croyance, nous avons vu qu'elle exprime l'homme tout entier, implique la participation de tous les attributs proprement humains. Or c'est bien le propre de l'homme que d'être un zôon politicon et les vues modernes, suivant une double direction, nous montrent chaque ioiir en Uii, d'une part un produit de la société, devant la <. Cité moderne » — de l'autre, un des facteure j société, uo de ses <i symboles représentatifs ». double conclusion s'ensuit : la croyance d'un ne sera pas son œuvre à lui seul, mais sera eu léterniioée par une influence sociale; en revanche, oyance une fois constituée ne limitera pas ses effets

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au seul individu qui Taffirme, raais elle aura son contrecoup sur autrui.

Et d'abord y a-t-il lieu à une sociologie de la croyance? en un mot, lorsque plusieurs individus croyants sont assemblés, se produit-il quelque chose de nouveau, quelque chose s'ajoutet-il à la somme de leurs croyances? Nous n'en saurions douter, Texpérience journalière nous le démontre et c'est là-dessus que reposent tant d'institutions sociales, religieuses ou politiques.

Le premier phénomène qui se produit alors, c'est une sorte d'amplification de croyance, par suite de quoi chaque croyance individuelle se trouve renforcée par l'ensemble des autres et le quantum de croyance totale se trouve excéder la somme de ses éléments. C'est une loi qu'ont bien connue toutes les religions quand elles ont institué la réunion des fidèles. Prenons vingt croyants dont la foi atteigne chez chacun un degré donné ; assemblons ces individus dans un lieu où la présence de chacun témoigne aux autres de sa croyance : il se constitue aussitôt un fonds commun de foi — une sorte de caisse commune comme il en existe administrativement pour les titulaires de certaines charges, — où chacun puisera pour en retirer une quote-part bien plus forte que n'était son apport, quote-part qui représentera sa croyance individuelle renforcée, affectée, si je puis m'exprimer ainsi, d'un coefficient social.

Ce que l'on croit seul n'est jamais cru que faiblement : un homme politique qui monte à la tribune pour y exprimer des convictions qu'aucun membre de l'assemblée

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ne partage avec lui, qui, tant qu'il parle, se sent en dob^ conformité avec la foule et ne recueille d'elle qu'un silence glacial, cet orateur se trouve aCTaibli dans sa conviction personnelle. C'est ainsi que Tocqueville, après un discours chaleureux et prophétique auquel les événements n'allaient que trop donner raison, se prit à douter de lui-même quand il vit l'assemblée se refuser à partager ses convictions (i). Sans doute, l'isolement serfiit la vraie pierre de touche où s'éprouverait la croyance : mais combien résisteraient à l'épreuve? On n'a guère d'exemples d'hommes qui soient demeurés jusqu'au bout inébranlables dans des convictions qu'ils étaient seuls à avoir, et bien des martyrs n'ont montré taat d'héroïsme que parce qu'ils confessaient leur foi devant des frères qui la partageaient. A côté de cette amplification, il epuvient de faire place à la plus-value de croyance qui résulte, pour chacun, de l'action qu'il a exercée sur ftutrui. Il se produit une sorte de choc en retour^ en vertu duquel le surcroît de foi, par nous provoqué, s'ajoute à notre propre actif. C'est souvent pour avoir fait avancer les autres que nous sommes obligés d'aller de l'avant i nous sommes alors poussés par une force que nous avions placée chez autrui et qui s'y est développée plus vite que si elle était restée en nous. Cela vaut surtoutdes croyances religieuses où, comme l'a remarqué M. Murisier (2), « la foi du meneur dépend elle-même de l'action qu'il ejcerce sur le milieu où s'impose son autorité, car elle s'affermit en se commU" niquant, » Novalis déjà l'avait vu, c< une conviction n'acr quiert une grande force que quand un autre la partage ».

(1) Cf. Tarde, Logique sociale.

(2) Qp, fiit., p, 86.

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Ainsi, une certain^ induction réciproque s'établit dans toute assemblée, la somme des croyances d'autrui vient constituer pour chacuo un multiplicateur, è la suite de quoi il y a hausse dans chaque croyance individuelle. Comme il est naturel, ce renforcement sera d'autant plus grand qu'il" y aura plus d'uniformité entre les croyances individuelles; « dans les sociétés conformistes, nous dit encore M. Tarde, la coïncidence des esprits amène chez les croyants une intensité d'illusion qui tient de Thallucinatiop suggérée. C'est ainsi qu'un prêtre bouddhiste voyageant dans un pays de bouddhisme exalté, au contact de gens persuadés comme lui de la vérité de la Légende Sainte, verra grandir sa foi en les dogmes, jusqu'à trouver dans les incarnations de Bouddha un phénomène tout nature] (1), »

Jusqu'où ce renforcement de croyance peut atteindre, le fanatisme est là pour nous le montrer. Un vertige semble s'emparer de la foule des croyants dont aucun, sans doute, pris isolément, n'eût été capable des folies qui se trouvent accomplies par la totalité. L'observation de ces phénomènes, qui constituerait une vraie pathologie de la question que nous étudions, est particulièrement intéressante dans les lieux qui sont comme des centres d'attraction, des points de convergence pour les croyances : à Bénarès, à Jérusalem ou, plus près de nous^ à Lourdes.

Cette folie qui s'empare de la foule, l'incomparable puissance que prend une croyance collective, résultant d'une fusion de croyances individuelles, ont été très bien vues par M. Zola. « Ainsi une foule n'était plus qu'un être pouvant décupler sur lui-même, la puissance de l'auto-

(l)'Tarde, op. cit.

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suggestion... Dans certaines circonstances d'exaltation extrême, la foule devient un agent de souveraine volontfc forçant la matière à obéir (1). »

Ces phénomènes d'amplirication sont connus de tous; voici comme, à son tour, Maudsiey les décrit : « L'effet de la contagion morale, quand l'enthousiasme est enflammé, est de faire penser et hurler des multitudes ensemble, commeunemeiitedechacals.il en est commed'un incendie qui s'étend : la chaleur des parties qui brûlent élève la température des parties voisines à un degré qui permet au feu de s'allumer aisément et de même le premier fou fait plusieurs fons(3). »

Nous pouvons, en résumé, dire que la puissance d'une croyaDce est en raison directe du nombre des esprits sur lesquels elle agit, mais que la résultante excède infinimeot la somme de ses éléments constitutifs.

Lesphénomènesquenousvenonsdeconstaterdépendenl eux-mêmes d'une grande loi qui domine toute la questîoD dont nous nous occupons: la communication sociaU delà croyance. — Un préjugé intellectuaiisle nous porte à penser que l'homme agit sur l'homme, au moyen du raison- ^»^~»i. „»„„„ "'■""'""*, là l'intervention tangible, nous la cace, mais les arguments et les eu pour modifier autrui et autree insondable, est l'action de l'être — d'un vouloir sur un autre vou-

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loir, comme eût dit Schopenhaaer. Le problème est insoluble, pour le résoudre, on invoqua jadis le fluide magnétique, aujourd'hui on parle de suggestion : au fond, on se heurte toujours à Tlnconnaissable. Contentons-nous donc d'exprimer ce que nous constatons en termes modernes etdesignaler, dansla communication des croyances, une suggestion sociale à l'état de veille (1), ou une contagion par inàuction (^).

L'expression est heureuse, puisqu'elle nous reporte aux modifications du vouloir et établit ainsi un rapprochement entre la Croyance et la Volonté, qui, au fond, ne diffèrent pas l'une de l'autre. Car le fait de la communication des croyances, nous ne saurions trop y insister, est essentiellement un phénomène de suggestion et la règle applicable, quand il s'agit d'imposer une volonté, vaut encore quand il s'agit de communiquer une croyance : ce sont les plus forts qui suggestionnent les plus faibles. Quand plusieurs croyants sont réunis, il se produit une sorte de contagion, agissant insensiblement pour modifier chaque croyance individuelle, suivant la direction collective, laquelle est imprimée par ceux dont les convictions sont le plus énergiques. Il semble ainsi qu'un nivellement tende à se faire, rapprochant toujours davantage les faibles des forts.

La vraie nature du fait a d'ailleurs été bien vue par ceux qui l'ont observé. C'est la « Communication contagieuse des imaginations fortes » de Malebranche (3). « Certaine disposition de notre cerveau, dit-il, fait plus que la raison pour notre croyance ; cette disposition nous porte à nous composer de môme manière que ceux avec

(J) Cf. Tarde, Logiq%te sociale.

(2) Murisier, op. cit., 153.

(3) De la recherche de la vérité, liv. II, 3« partie, chap. I.

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qui nous rivons... Car enfin on homme pénétré de ce qu'il dit, en pénètre ordinairement les autres » — et déjà Malebranche signale que cette commtmication de croyance a surtout lieu des supérieurs envers les inférieurs. Mais expliquerons-nous comme lui le fait par « rinclinatioQ qu'ont tous les hommes pour la grandeur et TélévatioD », ce qui les pousserait à « prendre l'air des personnes de qualité »?

Je ne crois pas qu'il faille invoquer des raisons de cet ordre, et d'ailleurs te même Malebranche ne nous diUil pas plus loin : « La rhétorique d'un passionné ne laisse pas d'être persuasive, parce que Tair et la manière se font sentir et agissent ainsi, dans l'imagination des hommes^ plus vivement que les discours les plus forts prononcés de sang-froid, mais qui ne flattent point les sens et ne frappent paê Vimagination* »

Voici, enfin, quelques lignes bien caractéristiques :

« Si celui qui parle s^énonce avec facilité, s'il est suivi d'un grand train, il aura raison dans tout ce qu'il avancera, et il n'y aura pas jusqu'à son collet et êêê manchettes qui ne prouvent quelque chose! » (I).

Nous voyons combien peu sont rationnels les motifs qui nous font croire. Cette action d'une croyance sur une autre demeure au fond, nous l'avons dit, un problème de suggestion. Essaierons-nous pourtant, avec Tarde, de l'exprimer dans le langage scientifique du jour, de le ramener à un problème de mouvement? Saurons-nous quelque chose de plus quand nous aurons dit que « la croyance, comme tout phénomène psychique, est un mode de mouvement, que, réciproquement, les mouvements

(1) Malebranche, op, cit., éd. Jaoet, p. 1121.

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qui la manifestent peuvent redevenir des états psychiques chez autrui (1)? »

Cela ne nous avancera guère. 11 est vrai qu'une nécessité semble s'imposer à la longue de reproduire les mouvements qu'on voit faire, etqu'en prenant ainsi Tex pression d'autnii, Tétat d'âme correspondant s'insinue en nous. C'est ainsi que des époux, à. force de vivre ensemble, indépendamment de toute tentative de persuasion, arriveraient à avoir les mômes convictions, de la môme manière qu'ils arrivent à se ressembler, ainsi que le fait a été si souvent observé. La contagion se .ramènerait à l'imitation par suggestion réciproque.

Il arriverait ce que Malebranche a constaté en disant que notre croyance, quand elle est forte, se traduit à « l'air de notre visage, au ton de notre voix, au tour de dos paroles, anime nos expressions et prépare ainsi ceux qui nous écoutent et qui nous regardent à se rendre attentifs, à recevoir machinalement l'impression de l'image qui nous agite »«

C'est surtout par son côté émotif que la croyance est ainsi contagieuse, comparable en cela à l'ivresse qui peut se communiquer de ceux qui boivent à ceux qui ne boivent pas*

Ainsi, nous le voyons, notre croyance, laquelle nous exprime tout entier, n'est cependant rien moins que créée de toutes pièces par nous* Sans parler de l'hérédité, dont nous n'avions pas à nous occuper ici, une influence sociale s'exerce à toute heure sur nous, et nous la subissons d'autant plus fortement que, pour y résister, nous avons moins de volonté. En ce sens, il est presque vrai de dire

(1) Tarde, Lois de l'imitcUioA,

avec M. Mûllerque « bien souvent notre foi n'est qu'une foi en la foi de quelqu'un d'autre (1) ».

Le phénomène s'observe dans la vie journalière : c'est par une semblable action que s'explique la mode. On dit communémentquecertainespersonnestt lancent» lamode : mais pourquoi leurs goûts s'imposent-ils à nous? pourquoi adoptons-nous les innovations introduites par d'autres et ne doutons-nous pas qu'elles ne soient excellentes ? n'est-ce pas que ceux qui ont « lancé » la mode ont exercé sur la foule une force d'attraction due à l'intensité de leur vouloir, c'est-à-dire de leur croyance en la valeur de ce qu'ils introduisaient? Ils ont imposé aux autres leur conviction, suivant le mot de M. Tarde, par une « suggestion prestigieuse ». Et ainsi lancée, « la mode a beau violer les lois de la raison, c'est une loi plus sainte et inviolable que celle que Dieu avait écrite de sa main sur les tables de Moïse » (2).

On invoque la loi d'imitation pour expliquer la mode, mais l'imitation elle-même, est-ce autre chose qu'un fait de suggestion sociale amenant l'accord entre les croyances, d'où l'accord entre les usages?

Jusqu'où peut aller cette suggestion sociale, la pathologie mentale est là pour nous le montrer. Nous savons combien les persécutés, par exemple, arrivent à faire partager leur idée délirante aux personnes qui les entourent et de même que les aliénistes admettent, en cas de contagion réciproque, une « folie par transformation », nous sommes autorisés à convenirque la suggestion sociale peut réaliser une « croyance par transformation ».

(1) Cité par W. James, Principlett of psyehology, t. II, chap. XXVI, p. 579.

(2) Malebranche, op. cit., p. 123.

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Avant de nous demander quelle est la valeur de la croyance en tant que facteur de révolution sociale, nous voudrions nous arrêter un peu et voir comment elle vient se refléter dans le langage.

Le langage, c'est pour ainsi dire le véhicule social de Ift croyance. Le mot est représentatif de celle-ci, il en est le substitut, façonné par les rapports sociaux : à un mot surtout ce rôle est dévolu, c'est au verbe. En ce sens, on peut dire que les linguistes étudient les courants de foi comme les mythologues et on a même pu écrire que « la langue dans son évolution n'est qu'une somme d'actes de foi en train de croître ou de diminuer » (1).

Le langage» cependant n'est pas adéquat à la croyance, d'abord parce qu'il est collectif et qu'elle est individuelle et par suite parce qu'il est immobile, tandis qu'elle est essentiellement instable. Comment, en effet, le langage s'est-il formé? Il est allé du général au particulier, du simple au complexe; né du besoin qu'ont les hommes les uns des autres, il était condamné par son caractère téléologique à n'exprimer que ce qui pouvait être entendu de tous, à ne refléter de l'homme qu'une sorte de schème fait des traits communs à tous* La vie de communauté, eu effet, a impliqué dès le début un fond de croyances communes s'exprimant dans une langue commune, sans quoi l'on ne se serait pas entendu, c'eût été une nouvelle tour de Babel. A ce stade primitif, il n'y avait guère plus dans l'esprit de ceux qui parlaient que les groupes d'images fournis

(1) Tarde, Logique sooiàU.

B. iû

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par ces mots en les développant — images qui étaient tout ce que croyaient ceux qui parlaient.

A cette époque, il n'était besoin de rien d'autre parce que rindividu se différenciait peu de Tespèce, voire de Thumanité entière. Cette uniformité primitive des croyances se traduit dans le langage par la formation des adages, des proverbes, expressions de vérités générales sur lesquelles raccord est universel.

Mais le propre du mot, c'est qu'il gardera toujours cette propriété de nous faire participer à cette fraternité, à cette communauté et cela même le condamnera, car rhumanitè évolue, sa croyance avec elle, et tandis que la formule demeure la même, insensiblement le contenu s'en modifie. Qu'y a-t-il encore de commun entre le contenu du mot « soleil » et les groupes d'images-idées qu'évoquait ce mot chez ses adorateurs de l'antiquité ? L'écart toujours croissant entre le mot et la croyance à laquelle il sert de substitut, vient de ce qu'il est, suivant la jolie expression de M . Barrés, « un murmure de la race figé à travers les siècles en quelques syllabes ». Cet écart, au reste, est variable : plus nous avons un fort contingent de croyance à fournir, plus il peut être grand; il sera moindre, par exemple, pour un axiome mathématique que pour une formule métaphysique, mais on a pu aller jusqu'à déclarer « la pensée incommensurable avec le langage (1) ».

Cela nous explique assez l'inefficacité du langage quaud il s'agit de modifier les croyances d'autrui. Le mot est le résultat d'une abstraction, il est l'extrait, pour chacun, de ses expériences personnelles, et par conséquent son contenu varie avec chaque individu ; un même mot, pour

(i) Bergson, Essai sur les données immédiates de la oonsoiencCy p. 126.

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