CHAPITRE II
CROTANGB ET IMA6B.
Toute sensation suscite une image qu'elle laisse derrière elle de sorte que, consécutive ou ressuscitante, rimage c'est encore la sensation. C'en est le résidu ou, selon la dé&nitionde Taine : « Larépétition, la résurrection^ la substitution », capable même, dans certaines circonstances anormales, d'égaler l'intensité de la sensation.
Après la croyance sur présentalion (sensation) nous sommes donc amenés à étudier celle sur représentation (image) qui en offrira tous les caractères essentiels, support elle aussi, de l'édifice entier dé nos croyances.
La sensation et l'image, disions-nous, ne diffèrent que du plus au moins. La première laisse en nous des traces mais à mesure que ces traces deviennent plus nettes, plus profondes, l'objet dentelles ne sont que l'image tend à devenir, lui aussi, plus net, à s'approcher de nous et si une cause quelconque vient renforcer encore l'image, il nous semble que l'objet est capable de nous toucher, de nous blesser : l'image s'est intensifiée jusqu'à la sensation, elle est devenue hallucination (1).
(1) Descartes a bien décrit ces rapports de Timage à la sensation : « U reste à remarquer qae les mêmes choses que Tâme « aperçoit par Tentremise des nerfs, lui peuvent aussi être repré- Q semées par le cours fortuit des esprits, sans qu*U y ait autre
CHOTANCE ET IMAGE. 37
On peut, en effet, poser celte loi que toute image mentale suffisamment intense est perçue comme sensation : « Elle est projetée au dehors comme une sensation extérieure... l'image mentale est perçue et interprétée comme si elle était une sensation rétinienne (1). » Partant, tout ce que nous avons dit des conditions générales de la croyance sensorielle vaudra pour celle qui suit l'image à savoir : intensité et netteté suffisantes de cette image qui, soumise elle aussi à la loi de V habitude, se trouvera renforcée par la fréquence de son apparition.
Nous disions qu'on ne pouvait croire à la réalité de sensations qu'on ne pouvait pas éprouver : l'identité foncière des deux phénomènes psychologiques, sensation et image, trouve sa vérification dans ce fait qu'on ne peut avoir d'hallucination d'un sens qui n'a jamais fourni de sensation. Par exemple : un aveugle-né qui n'a jamais vu de couleurs n'aura jamais d'hallucination visuelle.
De même que la croyance s'attachait presqne fatalement à une sensation trop intense, de même, nous la voyons suivre presque nécessairement une image mentale trop vive ou obsédante.
Les exemples sont nombreux de ces écrivains qui, s'identifiant avec leurs créations, les projettent, pour ainsi dire, sous une forme corporelle dans l'espace et
a dififérence, sinon que les impressions qui viennent dans le cer- « veau par les nerfs ont coutume d'être plus vives et plus ex- (t presses que celles que les esprits y excitent : ce qui m'a fait dire « en l'article 21 que celles-ci sont comme l'ombre et la peinture « des autres. Il faut aussi remarquer qu'il arrive quelquefois que « cette peinture est si semblable à la chose qu'elle représente « gu'on peut y être trompé.,. (Les passions de Tâme, 1, 26). (1) Binet, Vision mentale, Revue philos.^ avril 1889.
les y perçoivent : tel Flaubert qui vivait si bien la vie de ses personnages qu'il arrivait à croire à leur existence réelle et, selon la phrase célèbre, « sentait le goût du poison de M* Bovary ». La pathologie nous fournira d'autres cas : celui, par exemple, de cet agent qui surveillant Texhumation d'un cercueil déclara sentir déjà Todeur de décomposition, alors que le cercueil était vide (1)1 tant étaient vives en lui les images (image olfactive, en particulier) qu'il avait en l'esprit par anticipation. Voilà un cas maximum, mais, à côté, nous pourrions placer celui de Michel-Ange, se représentant avec une telle intensité ce qu'il lisait, qu'à mesure les images apparaissaient devant ses yeux et qu'il illustrait le Dante au cours de sa lecture.
Cela nous amène à envisager le rôle de l'imagination dans la croyance. On conçoit sans peine qu'elle en soit un auxiliaire puissant, mais par cela même susceptible aussi de nous induire en des erreurs dont nous sommes dupes les premiers.
Certains imposteurs, comme les somnambules, se trompent eux-mêmes par une sorte d'auto-suggestion qu'exerce sur eux une image trop intense; ils sont sincères, ils ne font que nous livrer le contenu de leur conscience, mais nous, en les accusant de mensonge nous oublions que « la conscience témoigne de ses états, non de ses causes ».
Quand une image devient en nous trop forte, elle entraîne fatalement notre croyance par un mécanisme où notre volonté n'a rien à voir. Ainsi pourrait s'expliquer la bonne foi des Tartarins : dans le délit de « gascon-
(l) Garpenter, Mental Physiology,