CROYANCE ET IMAGE
de la table sur laquelle est posé le livre — et ces « réducteurs » de l'image la redressent, la ramèneot à ses justes proportions. En fait, au lieu d'images antagonistes, ce sont souvent des sensations qui viennent servir de réducteurs à l'image et la réduction est alors d'autant plus sûre qu'une sensation est plus puissante qu'une image. Nous avions posé au début la presque identité de l'une et de l'autre quant à leur rôle essentiel dans la croyance. Ceci reste vrai tant que nous nous bornons à étudier en eux-mêmes, théoriquement, les deux faits psychologiques. Mais une différence nous apparaît quand nous passons à la pratique et elle consiste en ceci : une sensation ou un groupe de sensations règne en maître dans la conscience sans y rencontrer d'ennemi à qui il lui faille céder la place et s'y maintient jusqu'à ce qu'un groupe nouveau vienne à lui succéder — au contraire, pour ce qui concerne les images, non seulement le conflit entr'elles est inQni (car elles peuvent surgir indépendamment de toute cause extérieure, c'est-à-dire sans le frein du Temps qui impose au nombre des sensations une borne), mais ces images trouvent en outre, à tout instant, dans les sensations, des réducteurs à qui elles doivent céder le pas. Nous nous complaisions, je suppose, à évoquer les images laissées en notre esprit par un séjour en Afrique : c'étaient des visions de déserts brûlants, des paysages ensoleillés défilaient devant nos yeux et nous croyions, en étendant la main toucher un palmier... brusquement, la sensation d'un meuble, à côté de nous, en nous ramenant à la réalité enraie le tableau de notre fantaisie et fait s'envoler les images comme une troupe d'oiseaux. La sensation, venant ainsi disperser nos images mentales, amène de continuelles non-croyances
et par là même assure la possibilité de la croyance.
L'image, précisément par suite de sa tyrannique puis-: sance, de sa nature hallucinatoire, est à côté de la sensation à la base de toute croyance et Ton conçoit que son maniement méthodique soit un auxiliaire précieux quand il s'agit d'engendrer telle croyance précise. C'est là le principe jésuitique. La discipline psychologique, dans le jésuitisme, repose toute sur la direction méthodique de l'imagination en vue de la croyance. C'est une illustration permanente du texte proposé à la foi, c'est une vivification des mots par un défilé de scènes : une lanterne magique donnant la vie concrète aux idées abstraites.
On choisira d'abord des images susceptibles d'entretenir l'esprit dans l'ordre d'idées voulu, ces images s'imposeront à lui d'une façon continue, accaparant ainsi l'attention et monopolisant la conscience du sujet. Ces images seront, en outre, choisies telles qu'elles frappent l'imagination, c'est-à-dire que le caractère affectif y domine et que, par l'émotion engendrée, elles péoètrent plus profondément en l'âme qu'il s'agit d'influencer. Tous les sens seront requis. C'est ainsi qu'on suscitera des images visuelles, mettant sous les yeux du sujet des tableaux qui lui rendront visibles les lieux et les hommes dont il est parlé dans la religion. — Des images audl' tives : « 11 faut entendre par l'ouïe intérieure ce que « disent tous les personnages, par exemple les personnes « divines conversant ensemble dans le ciel sur le rachat « du genre humain.... Il faut entendre par l'imagination « les plaintes, les sanglots, les hurlements qui éclatent « en enfer contre le Christ et les Saints (1).. »
(1) Ignace de Loyola, Exercitia spiritimlia.
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Uodin^at aura sa part aussi : « Il faut respirer par « rimagioatioa la fumée, le soufre et la puanteur d'une « sorte de sentine ou de boue et de pourriture (1). » — Les images gustatives viennent ensuite : « Il faut « goûter en imagination les choses les plus amères « comine les larmes, Taigreur, le ver de la conscience. »
Enfin les images tactiles cloront la liste : « Il faudra toucher ces feux dont le contact consume les âmes. »
Comme dit très heureusement Taine : « Chaque dent de Tengrenage mord à son tour, la répétition et la persistance du choc approfondissent l'empreinte (2) ».
En étudiant plus tard la croyance religieuse nous reviendrons sur le rôle de Timagination dans la foi, montrant qu'il n'est pas restreint au jésuitisme mais qu'il tient une place prépondérante dans toutes les religions. Nous l'avons étudié dans la discipline jésuitique parce qu'il est là plus grand que partout ailleurs et surtout parce que nous trouvons là, avec une parfaite compréhension du pouvoir de l'imagination, une utilisation méthodique de cette force. L'emploi qu'on en fait témoigne d'une connaissance sûre de la nature de l'image, amenant à voir en elle un substitut de la sensation, capable de nous rendre présent un objet absent et susceptible de fortifier en nous rillusion en nous affectant des mêmes émotions que nous aurions de l'objet présent. « L'homme, en effet, peut « être affecté d'une impression de joie et de tristesse « par l'image d'une chose passée ou future comme par « celle d'une chose présente (3) ».
(2) Taine, Voyage en Italie, I, 289.
(3) Spinoza, Ethique, 3* partie, prop. 18.