‹ Psychologie de la croyanceChapitre 6 sur 25 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Nous avons dit que l'image, comme la sensation, s'imposait d'autant plus à notre croyance qu'elle s'accompagnait davantage d'éléments affectifs. L'émotion est, en effet, un facteur essentiel de notre croyance, elle la colore, l'anime et lui communiquant la vie, la rend assimilable à l'être vivant que nous sommes. Une croyance qui n'engendrerait pas d'émotion serait, en effet, « un non-être, un mot vidé, dit M. Ribot, comme le chagrin sans pleurs reste un état intellectuel pâle et froid » (i). Nous ne sommes pas des esprits purs et le consentement logique est si loin de suffire à notre croyance, qu'on peut dire que l'idée qui ne traverse pas le sentiment reste lettre morte. L'intelligence propose, l'émotion entraîne : l'une est comme la lumière, l'autre comme la chaleur. « L'idée pure, avait déjà déclaré Malebranche, ne soulèvera jamais un fétu ».

Prenons telle proposition à laquelle il s'agit pour nous de croire, celle-ci, par exemple : <t A cette heure, un homme expire ». Nous accorderons que cela doit être vrai, car l'expérience et le raisonnement nous permettent de faire une induction et nous croyons bien qu'en effet,

(1) Ribot, Psychologie des sentiments^ p. 95.

à toute heure des vies s'éteignent. Pourtant nous ne sommes encore qu'en face d'une vérité générale, d^ine abstraction où nous a conduit un travail cérébral et qui n'amène de notre part qu'une affirmation, cérébrale elle aussi, c'est-à-dire un acquiescement logique froid et mort.

Pour comprendre que nous puissions croire avec une vivacité tout autre, supposons simplement que la proposition soit énoncée ainsi : « A cette heure votre meilleur ami expire. » Cette phrase nous bouleverse : une douleur profonde s'empare de nous, il ne s'agit plus d'une vérité générale, les mots prononcés devant nous évoquent un tableau précis, émouvant, agissant sur toutes les fibres de notre être, colorant nos souvenirs, pensées, désirs d'une même teinte de souffrance. Dans ce cas, l'affirmation que nous crayons cesse d'être un froid acquiescement logique : croire à la mort de notre ami, c'est croire aux changements, aux sentiments que nous percevons en nous. En un mot, il ne s'agit plus d'une croyance objective en certaine vérité existant en dehors de nous — c'est une croyance subjective en nos propres états de conscience, c'est-à-dire une croyance devenue nôtre, assimilée, vivant de la vie de notre Moi.

C'est là le grand principe qu'énonce d'une façon très significative la langue vulgaire qui dit que nous croyons ce qui nous totiche — c'est-à-dire ce qui arrive au contact de notre personne vivante, ce qui fait vibrer en nous le clavier humain. Il en résulte cette différence entre l'idée et l'émotion qu'on peut douter de l'une tandis que la croyance en l'autre est immédiate. C'est ce qu'avait très bien vu Descartes : Nous pouvons douter de nos perceptions, nous croyons toujours à nos émotions.

On peut avoir des hallucinations: « Mais encore qu^on i( soit endormi et qu'on rêve on ne saurait se sentir triste « ou ému de quelque autre passion, qu'il ne soit très vrai c( que rame a en soi cette passion (i) ».

Si profondes que soient nos convictions raisonnées, une vive émotion les fortifie. C'est l'A B C de la politique. Toutes les religions y recourent; elles savent le danger d'une croyance qui serait toute de tête : pareille foi, en effet, serait morte et tendrait à devenir bientôt un pur psittacisme. Combien sera vivante, au contraire, la foi en Jésus crucifié, en un Dieu sur les souffrances duquel nous nous serons émus! combien mieux nous croirons en lui après avoir sur lui versé des larmes !

Ne croyons-nous pas plus un prédicateur que son livre ? Nous verrons que toute foi religieuse s'alimente aux fontaines du sentiment et si nous trouvons plus de foi chez la femme que chez l'homme (comme d'ailleurs, plus de crédulité en général), n'est-ce pas en raison de l'émotivité plus grande chez celle-là que chez celui-ci?

Toute l'éloquence, qui tend à persuader, compte plus sur l'émotion qu'elle éveillera que sur les arguments logiques qu'elle exposera. Une bonne cause, pour un avocat, n'est pas toujours celle qui a de son côté le droit mais plutôt celle qui permettra d'attendrir ou de soulever Tauditoire.

Malheureusement cette puissance de l'émotion est aussi un danger et contribue à introduire dans les esprits bien des erreurs. Quand, par exemple, nous serons en présence d'une croyance absurde, si l'on éveille en nous

(1) Descartes, Traité des passions, I, art. 26, p. 517, éd. J. Simon.

une émotion qui aille dans le sens de cette idée fausse, elle se fortifiera, s'implantera en nous, indéracinable.

Ce qui fait si tenaces les sottes croyances populaires aux revenants, fantômes, etc.,. c'est la peur qu'elles suscitent en nous. « Nous voyons le pouvoir que pos- « sède une émotion, dit Bain (1), de donner non seule- « ment son caractère propre aux conceptions formées « sur tous les sujets, mais de faire croire à la réalité « des conceptions altérées. »

Le fait n*est malheureusement que trop fréquent, c'est Torigine de toutes les superstitions et l'on devine rétendue du danger si Ton songe à cette grande loi de la psychologie sociale dont nous parlerons plus loin : la contagion de la croyance. Qu'un homme vivant parmi ses semblables se soit mis en tête quelque idée absurde, l'idée, (pour prendre un exemple malheureusement historique), que pour faire son salut il faut s'enterrer vivant. Tant que cet homme se bornera à démontrer, à discourir de sang-froid, il n'ébranlera pas la raison de ses semblables; mais qu'une émotion violente vienne échauffer sa croyance (qu'il s'imagine, par exemple, entendre des voix le pressant de sauver ses frères et lui-même), sa folie va se communiquer et l'émotion de cet homme devenant contagieuse éveillera des croyances en rapport avec elle.

Ce que les beaux discours, les subtils raisonnements n'avaient pu faire, l'émotion le fera et elle sera le sûr instrument de cohésion qui unira tout un groupe d'hommes dans une même croyance (2). Voilà l'origine des

(1) Bain, Emotions and the Will,

(2) Hume. « €e qu'on Gicéron ou un Démosthène pouvait à

légendes, des récits merveilleux de la mythologie, Torigiiie aussi de toutes ces « épidémies » sociales et religieuses qui constituent un si curieux chapitre de la pathologie de la croyance.

Ce grand pouvoir de l'émotion, tant comme source d'erreur que comme auxiliaire de la croyance — tient à ce qu'elle opère « un accaparement » dans son sens : « Elle agit », dit fort bien Bain, « comme un accusé qui écarterait les témoins défavorables (1) ».

Voilà, très bien défini, le rôle de l'élément affectif : il opère un détournement à son profit de tout ce qui pénètre ultérieurement dans la conscience. Une passion vient-elle à prédominer en nous, elle joue le rôle de centre autour duquel tout vient graviter : toutes les idées introduites ensuite dans l'esprit seront acceptées ou rejetées suivant qu'elles s'harmoniseront ou seront en désaccord avec cette émotion. « Quand une émotion est « excessive, nous pouvons non seulement prédire les « actions mais pour ainsi dire les pensées des indivi- « dus qu'elle possède. Rien de ce qui est en désaccord « avec elle ne trouvera place dans l'esprit. Le courant « entier des pensées et des souvenirs reçoit une em- « preinte qu'il doit à l'émotion (2). »

Celle-ci est donc une source d'erreur en ce qu'elle constitue un verre d'une teinte spéciale au travers duquel tout sera désormais regardé et dont tout, par suite,

« peiae obtenir sur les auditoires de Rome ou d'Athènes, chaque « capucin, chaque missionnaire peut Tob tenir dans un plus haut « degré sur le gros des hommes, en remuant leurs passions vul- « gaires et grossières. >•• Essais sur Ventendement^ X.

(1) Bain, Emotions and the Will.

(2) /(i., op, cit.

prendra la couleur. Cette croyance qui s'attache fatalement à Tidée conçue avec une extrême émotion, c'est le « vertige mental » de M. Renouvier (1). Le mot est assez expressif : il désigae le vertigineux entraînement de la raison par Témotion et nous savons quel rôle on fera jouer au vertige mental dans la foi de Pascal.

Pourtant, les cas individuels seront rares et atténués, nous trouverons surtout le vertige mental dans les cas d' « épidémies » de croyances, alors que le nombre de ceux qui la partagent semble réaliser une multiplication de Vémotion.

Celle-ci ne se borne pas à fortifier en nous une idée déjà accueillie par l'esprit : elle est prédisposante et lorsqu'elle préexiste à l'idée, nous avons ce curieux phénomène d'une émotion engendrant quelque croyance qui la puisse justifier, qui puisse réaliser l'équilibre logique. L'idée n'est plus, en ce cas, qu'une justification a posteriori, une excuse que l'esprit cherche à se donner.

Supposons, par exemple, quesans cause connue de nous, nous soyons en proie à un grand trouble : nous cherchons en vain ce qui peut nous émouvoir ainsi, mais nous ne consentons pas longtemps à rester sans réponse, nous faisons des hypothèses, nous examinons les causes possibles de notre émoi et — d'après des motifs tout subjectifs — nous en choisissons une qui nous semble plus vraisemblable que les autres et qui, dès lors, est crue.

Nous penserons, par exemple, que notre émoi provient de ce qu'on a raconté devant nous la veille, une nouvelle effrayante — tandis que notre trouble est peut-être tout

(1) Renouvier, Psychologie rationnelle, 2« éd., t. II, p. 10 et suiv., 140 et suiv.

50 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE lil.

simplement d'origine physiologique. De même, en proie à quelque peur vague nous imaginerons devoir Tatiri* buerà telle lettre de menace reçue plusieurs mois auparavant et dent au fond, nous ne nous sommes jamais inquiétés — ou encore à ce que la veille nous étions treize à table ce qui, à la vérité, nous est fort égal.

On le voit, Témotion, comme l'imagination, en raison même de sa puissance risque de nous égarer. Les plus puissants facteurs d'illusion ce seront, on le devine, le plaisir et la douleur.

Tout paraît sombre à celui qui est triste et qui souffre, il trouve affreux les plus beaux sites, il croit hostiles ceux qui Tenvironnent, il ne reconnaît ni la douceur du climat, ni les charmes de tout ce qui Tentoure. £t si, à notre humeur chagrine, nous ne savons pas de cause précise, |que n'imaginerons-nous pas? 11 faudra à tout prix nous justifier devant notre raison et nous verrons les mélancoliques se faire un devoir logique — si je peux m^exprimer ainsi — de croire que leur état a pour cause une perte de fortune, par exemple; puis, quand on leur aura démontré qu'il n'en est rien, évoquer un échec et ce prétexte encore évincé, essayer de croire que tout s'explique par la mort d'un oncle,^elc., etc. (1).

Et quand nous sommes de joyeuse humeur ne sommesnous pas enclins à trouver toutes choses parfaites, à croire que ce monde est le meilleur des mondes possibles?

On sait le pouvoir déformateur de V amour maternel. Essayez de faire croire à une mère que son enfant est

(1) a Voyez comme je tremble, dit une mélancolique, tremblerais-je ainsi si je n'avais pas commis de crime ? » (G. Dumas, I^s états intellectuels dans la mélancolie^ thèse).

laid. Racontez à une autre la vie pea édifiante de son fils chéri : tous les faits se déforment merveilleusement dans son esprit, elle trouve touchant, admirable, tel fait honteux que vous lui rapportez. Un jeune homme a-i-il des insuccès dans ses éludes? le père est persuadé de rinjuslice des maîtres; donnez-lui toutes les preuves possibles de Tinintelligence de son fils, jamais il n*y croira.

Et ces parents trouveront des arguments qui sembleront leur donner raison : à leur argumentation il n*y aura rien à reprendre. Cette ingéniosité du cœur à nous duper nous-mêmes a été bien mise à nu par les profonds psychologues qu'étaient les solitaires de Port- Royal (1).

Et qui donc pourra persuader à un amant qu'il existe une femme plus belle que sa maîtresse?

La peur^ à son tour, prépare le terrain aux plus folles croyances : elle nous fera prendre les arbres de la route pour des brigands, elle nous fera accepter sans contrôle les récits les plus extravagants. Bain cite, à ce propos, le cas d'une armée qui, sous Tempire de la panique, crut les choses les plus invraisemblables sur la force et le nombre des ennemis.

La croyance aux revenants, si tenace chez les simples, est encore nourrie par la peur. Le voleur poursuivi croit, au moindre bruit, entendre les pas de ceux qui le recherchent (2).

(1) C. Nicole, Les sophismes du cœur; de la connaissance de soi. Essais, J, 6.

(2) Leuret (Fragments psychologiques) : « A celui que l'obscurité effraie tout paraît un géant ; au criminel tout semble un accusateur. j>

Cette émotion est surtout puissante dans le jeune âge alors que l'expérience manque pour eu corriger les effets. Aussi les sottes croyances que des domestiques ou des gens ignorants cherchent à inculquer aux enfants en leur « faisant peur », ont-elles les plus graves conséquences. L'enfant grandira, sa raison se fortifiera mais longtemps — toute sa vie peut-être — il gardera des peurs instinctives, irraisonnées, d'origine émotive et nombre de phobies, dont se plaindront des adultes névropathes, remonteront à une émotion trop forte dans la première enfance.

Quant à la jalousie, que ne nous mettons-nous pas en tête lorsqu'elle est une fois éveillée en nousl le plus insignifiant détail, « des riens légers comme l'air » deviennent des preuves convaincantes. Nous croyons avec une telle violence que nous arrivons à Thallucination : nous voyons le coupable, nous entendons les paroles traîtresses (1).

L'Othello de Shakespeare peut nous servir de modèle pour cette analyse des effets de la jalousie : lago dépose en l'esprit du héros les germes empoisonnés, mais il sait bien pourquoi sa diabolique entreprise réussira, il compte, pour être cru du Maure, sur l'amour jaloux de celui-ci pour Desdémona. lago sait très bien que s'il disait à quelqu'un qui ne soit pas amoureux de la belle Vénitienne (et par conséquent, ne puisse pas être jaloux) que Desdémona trompe son mari avec Cassio, il ne serait pas cru.

(1) Ethique^ partie III, propos. 35, Scholie. « C'est ce qui se « rencontre le plus souvent dans l'amour qu'inspirent les fem- « mes ; car celui qui se représente que la femme qu'il aime se « prostitue à un autre, est saisi de tristesse »

Emilia, par exemple, la femme d*Iago, repousse immédiaiemeDt les perfides calomnies de son mari. Mais celui-ci s*esi attaqué à Othello, à Thomme amoureux et jaloux : dès les premières insinuations lago s'applaudit, le Maure « roule les yeux, se ronge la lèvre ». « Je vois que vous êtes ému, je me tais », dit lago. Il le peut, l'émotion d'Othello est si forte que bientôt elle va amener une « attaque d'épilepsie ». Et désormais, il n'y a plus qu'à attendre : la jalousie transformera pour Othello les moindres faits en des pièces à conviction, lago ne mentira pas quand, à la fin du drame, cherchant à se disculper, il affirmera que c'est la jalousie d'Othello qui a tout fait : « Je ne lui ai rien dit, ajoute-t-il, que ce que lui-même a trouvé vrai et cru ».

Et lago eût pu être bien moins habile, insinuer des perfidies bien plus noires : Othello passionné et jaloux eût tout cru.

Nous sommes portés à croire aisément ce que nous souhaitons comme parfois aussi ce que nous craignons. Un violent désir renverse tous les obstacles, masque toutes les difficultés : un jeune homme très épris croit triompher sans peine de tout ce qui s'oppose à son mariage. Si nous nous intéressons de tout cœur à la réussite d'un ami, le jour de l'examen nous serons portés à croire à son succès. Cette tendance est dangereuse, elle introduit bien des erreurs dans nos jugements ; par elle, nous déformons les faits pour les faire répondre à notre désir et s'harmoniser avec nos théories favorites. Si nous cherchons, par exemple, à établir une loi scientifique, quel accueil empressé nous ferons aux faits qui sembleront la confirmer I que d'expériences nous tentons dans les laboratoires dont le résultat est déjà dé-

cidô à Tavance par noire désir de le voir tell Quod volumus facile credimus.

Pascal a démasqué notre involontaire supercherie dans sa lettre au P. Noël : « Le grand dérèglement de l'esprit, dit-il, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient » et non, comme le demande Bossuel, « par ce qu'on a vu qu'elles sont ».

Un exemple frappant de cette loi psychologique, c'est l'accueil différent que les hommes ont toujours fait à l'hypothèse de l'éternité du monde selon qu'il s'agissait de l'accorder à parle ante ou à parle posl. C'est qu'au fond, peu nous importe qu'il y ait eu création ex nihilo ou série infinie de créations et de destructions — tandis que nous répugnons à l'idée de l'anéantissement de notre monde et désirons penser que l'humanité, à défaut de Dous-mêmes, vivra éternellement.

Parfois aussi, c'esl l'inverse : certaines personnes défiantes ou d'humeur chagrine sont portées à croire que ce qu'elles craignent est précisément ce qui se réalisera : « Ce serait si fâcheux que certainement cela arrivera », telle est la formule usitée en pareil cas. La visite qu'on s'attend à recevoir, c'est celle de l'importun qu'on redoute — la déception sur laquelle on compte, c'est celle qui serait le plus cruellement ressentie.

Cette différence entre des attitudes qu'on pourrait appeler optimiste et pessimiste repose évidemment sur des raisons toutes subjectives et on observe non seulement des variations individuelles mais, chez un même individu, tantôt l'une, tantôt l'autre des deux tendances opposées, prédominera. Il n'y a donc pas de loi qu'on puisse poser d'unia façon absolue, tout ce qu'on peut dire c'est que la disposition à croire ce que l'on

désire apparaît dans les états sthéniques, alors que la personnalité fortement constituée, semble vouloir agir sur les événements et leur imposer la direction qu'elle souhaite. Au contraire, la tendance pessimiste à croire ce que l'on redoute accompagne les états asthéniques; elle témoigne d'une faiblesse de la volonté qui ne trouvant pas en elle la force de lutter, cède à la crainte et capitule, impuissante à combattre.

Nous en avons dit assez pour montrer Timmense ac* tion exercée par l'émotion sur la croyance. Nous comprenons dès lors ce fait qu'une même idée, chez un même individu, puisse être crue avec les intensités les plus variables sous l'influence d'une plus ou moins grande émolivité. Cela vaut surtout des vérités religieuses : les plus pieux n'ont qu'à de rares instants une croyance bien vivante et lorsque rien ne vient éveiller en eux d'émotions, ils se plaignent de ces « sécheresses de cœur » qui désolaient sainte Thérèse.

Nous parlions plus haut de la peur des revenants : mais, le même homme que la Huit elle affole, en rit le jour et ne croit pas le moins du monde aux sottes idées dont quelques heures après il ne pourra plus douter.

Pourtant, on pourrait se demander si l'élément affectif est indispensable et alléguer des cas où il semble bien que notre croyance nous soit indifférente.

Il y a là une illusion à dissiper : si désintéressée qu'elle nous paraisse, notre croyance ne l'est jamais entièrement, toujours elle rencontre en nous quelque tendance qu'elle satisfait ou combat — ou bien elle en éveille en nous à mesure qu'elle se constitue. Car elle s'accompagne d'une émotivité propre, cette « émotion de

croyaDce » dont parle Bagehot (1 ) et qui nous semble voisine du plaisir attaché à Tacte d'Âristote ; elle résulte, en effet, du sentiment d'un but atteint, c'est-à-dire d'un perfectionnement. Elle s'accompagne de joie parce qu'elle est la conscience d'une puissance plus grande, parce qu'elle témoigne d'un état sthénique, d'une augmentation du Moi. — Dans les états de misère, de déchéance psychologique caractérisés par la tristesse, nous verrons la croyance s'affaiblir jusqu'à cette impuissance si curieuse qui constitue la « folie du doute ». Hume, on le sait, rangeait la croyance parmi les phénomènes affectifs ; d'autres auteurs ont classé la croyance parmi les « sentiments correspondant à de purs rapports (2) ». Enfin M. Bourdon (3) reconnaît l'existence d'un « plaisir » et d'une « douleur » de certitude.

Récemment, M. Vorbrodt (4) montrait le rapport intime de la croyance avec la jouissance. Il faisait même de la croyance une forme d'amour, s'appuyant sur la philologie et faisant dériver le mot croyance (Glaube) du mot amour (Liebe). Il y aurait équivalence entre les racines « lieb », « lov » en anglais et « laub » : le préfixe ge = Gelaube — marquant l'intensité et exprimant la force du sentiment.

Dans les cas pathologiques où l'émotion est devenue impossible — ou du moins très affaiblie — (dans certaines formes de mélancolie), la croyance n'arrive plus à se constituer. Mais déjà à l'état normal ne savons-nous

(1) Bagehot, Emotion of conviction^ Literary studies, 1.

(2) Ch. Mercier, Nervous systein and mind.

(3) Bourdon, De la certitude, Rev. philos. ^ jauvier 1890. (4) Vorbrodt, Psychologie des GlaubenSy 1895.

pas combien il nous est difficile de croire à nos propres sentiments lorsque nous oe les éprouvons plus? Un amant a peine à croire qu'il ait adoré une personne qu'il n*aime plus : impossible de douter pourtant, sa mémoire est fidèle, il a des souvenirs précis, des preuves palpables même ; mais en lui la « flamme » s'est éteinte, l'ancienne idole lui est aujourd'hui indifférente et comme il n'éprouve aucune émotion en se répétant qu'il l'a adorée, il ne parvient pas à le croire. C'est qu'en effet nous ne sommes jamais indifférents à ce que nous pensons. « Parmi les qualités toujours multiples d'un objet, (( il en est qui^ par de mystérieuses affinités, nous plai- « sent et nous attirent davantage. Une sorte de choix « ou de sélection s'accomplit ainsi, guidé par les préfé- « rences secrètes qui échappent même à la conscience, « L'esprit ressemble, non à ces miroirs indifférents qui « reflètent également tous les objets, mais à ces plaques « de.verre que le chimiste rend sensibles à certaines cou- « leurs et qui en reçoivent l'empreinte à l'exclusion de <c toutes les autres (1) ».

Nous sommes moins des êtres logiques que des êtres de passion, nous n'accueillons jamais une idée en v spectateurs désintéressés i>, mais dans toute croyance nous nous révélons partiaux, en vertu de toutes les tendances, de tous les désirs qui s'agitent obscurs au fond de nous. Et cette importance de l'élément affectif sera capitale, car nos sentiments ont dans notre esprit des bases plus profondes que la pensée. « Ils sont ce qu'il y a de plus pro- « fond en nous, l'expression immédiate et permanente de « notre organisation. Nos viscères, nos muscles, nos os,

(1) Brochard, De Verreur, p. 219-20.

58 PREMIÈaS PARTIE. — CHAPITRE III.

« tont jusqu'aux éléments les plus intimes de noire « corps contribuent à les former (1). »

Aussi les sceptiques s*i!lusionnaient-iIs, quand ils pensaient atteindre Tataraxie par l'époque : l'époque (la suspension du jugement) ne serait possible que par Tadiaphorie (l'indifférence complète), qui jamais n'est réalisée (2).

Cette dépendance de la croyance à l'égard du fond iDconscient de nous-mêmes que constituent nos [tendances, nos désirs, nos besoins, nos habitudes organiques / a été reconnue et signalée par tous. « Nos croyances, \ (( écrit Maudsley, reposent pour la plupart sur des \ «< fondements auprès desquels la raison n'a pas d'accès, « sur les sentiments, les intérêts, les désirs et elles « changent sans raison quand le substratum des sentiu ments dans lequel elles sont enracinées change lui- « même (3). »

Pour Sully, « C'est toute notre expérience passée avec

ses émotions dominantes qui contribue à constituer notre

équation personnelle de croyance (4) ». Certains vont

jusqu'à penser que « la croyance est si bien attachée

! « aux sentiments et désirs du sujet qu'on pourrait prévoir

\ « sûrement à quelles croyances s'arrêtera un homme si on

) « connaissait toutes les conditions psychologiques dans

« lesquelles il se trouve à un moment donné (5) » .

(1) Ribot, Les maladies de la mémoire^ p. 94.

(2) Ce rôle capital de TémolioD, la priorité de celle-ci sur la connaissance nous expliquent encore pourquoi Tesprit scientifique, qui repose sur la froide observation des faits et exclut l'émotivité, n'apparaît que tard dans révolution des peuples.

(3) Maudsley, Pathologie de Vesprit.

(4) James Sully, Illusions des sens et de Vesprit»

(5) Brocbard, op, cit.

N'est-ce pas parce que certaines vérités se rapportent à nos tendances fondamentales qu'elles sont crues si aisément? « C'est parce que le pain satisfait la faim « que nous le croyons sans peioe bon à manger, au «contraire la majorité des hommes restent sceptiques « quant à des vérités scientifiques qui ne se rappor- « tent pas à leurs tendances naturelles (1). »

Des conséquences en résultent qui sont capitales pour l'interprétation des croyances abstraites. On ne pourra développer en nous les tendances élevées (religieuses, scientifiques], qu'en les greffant sur des tendances grossières primitives. On donnera des gâteaux à un enfant pour lui faire apprendre sa leçon ; on a dû promettre aux hommes le séjour dans l'Eden pour les porter à la vertu.

Mais ces sentiments, désirs, tendances qui constituent le fond obscur de notre moi, déterminent notre caractère, de sorte que la croyance vient reposer, en dernière analyse, sur une base biologique, notre « caractère », défini comme « Ce qu'il y a d'élémentaire dans « notre structure organique, dans la matière et dans (( les fonctions de cette coioaie d'organites qu'on nomme « un individu. La conscience n'éclaire presque jamais <c ces profondeurs inconnues de nous-mêmes où pion- « gent cependant les racines de notre existence psy- <« chique (2) ».

Rien ne sera plus instructif que les variatious de la croyance en rapport avec cette physionomie psychologique de chacun; rien n'est plus apte à détruire l'illu-

(1) Bourdon, op, cit.

(2) Soury, Les fonctions du cerveau, p. 141.

sion qui nous montrerait dans la croyance un simple fait logique, à en faire ressortir la part de subjectivité et à déceler dans toute croyance l'empreinte de la personnalité, la collaboration de tout le Moi.

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