‹ Psychologie de la croyanceChapitre 7 sur 25 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CROYANCB BT ACTIVITÉ AUTOMATIQUE DE l'bSPRIT.

Il est à peine besoin de dire que tçule croyance implique des opérations intellectuelles; sans doute cela ne suffit pas^ nous avons vu la nécessité d'éléments affectifs et nous verrons bientôt que la croyance s'identifie presque avec la volonté — mais si nous repoussons la théorie intellectualiste et faisons de la croyance un fait extra-logique, encore n'y faut-il pas méconnaître la nécessité d'opérations intellectuelles.

Nous n'insisterons pas sur chacune d'elles parce qu'elles sont les conditions générales de toute connaissance et ne servent ainsi que médiatement à la croyance.

Faut-il insister sur la nécessité de la Mémoire? Puisqu'elle n'est que le rappel des faits, les conditions de la présentation demeurent celles de la représentation. Il est évident que sans mémoire il ne peut y avoir de croyance : racontez à un individu tel événement de sa vie dont il a totalement perdu le souvenir, il n'y croira pas. Nous voyons, avec les amnésies continues, des cas où les faits ne s'enregistrant plus, l'individu n'a que des af&rmations momentanées sans pouvoir exprimer une croyance cligne de ce nom. Mais à supposer seulement que la mémoire soit affaiblie, les images imprécises, nous aurons des hésitations : ce seront les

doutes liés aux diverses dysmnésies. Ëofio, aux différentes perturbations de la mémoire se rattacheront des altérations correspondantes de la croyance que nous retrouverons sous les noms de folie du doute ou de « paramnésie de certitude »(1).

Delà complexité de l'acte de croyance résulte qu'il implique le temps, un temps pendant lequel en seront retrouvés les divers éléments, qui demandejit ainsi à avoir été conservés pour pouvoir être synthétisés en une résultante totale. 11 faut que la sensation laisse après elle l'image, il faut que celle-ci ne s'efface pas tout de suite afin que le cerveau soit suffisamment impressionné et que Témotion puisse s'éveiller ; il faut enfin que cette émotion ne soit pas oubliée à l'heure où s'effectueront les opérations intellectuelles proprement dites : la comparaison, le jugement, car, nous l'avons vu, c'est l'émotion qui fera pencher la balance et entraînera la conviction.

Et maintenant si Ton réfléchit que l'acte de croyance est un acte très difficile, — bien qu'en disent certains auteurs qui parlent d'une tendance si naturelle à croire que cette « fiance » serait l'état ordinaire et que le problème consisterait à expliquer comment nous ne croyons pas — , si l'on veut bien distinguer entre cette disposition et la croyance digne de ce nom, on verra que cette dernière ne pourrait se constituer sans la mémoire. Car si nous avons une « fiance » naturelle, songeons que nous avons aussi une « déQance » naturelle, due aux déceptions innombrables où nous a conduits la première. Tous et de très bonne heure nous sommes

(1) Sollier, Les troubles de la Mémoire,

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sceptiques, de sorte que chaque idée nouvelle se heurte eu nous à un courant contre lequel il lui faut lutter; il lui faut vaincre la méGance laissée en nous par une précédente erreur et, pour soutenir cet assaut, il lui faut le souvenir de toutes les expériences passées susceptibles de la renforcer. On nous dira, par exemple, que telle plante est salutaire : nous douterons, nous savons par expérience que tant d'autres, également attrayantes, sont vénéneuses! pourtant nous nous rappelons une lecture où étaient mentionnées les propriétés bienfaisantes de cette plante, nous nous rappelons avoir entendu vanter ses vertus et nous nous rappelons enfin avoir vu telle personne en manger les fruits impunément. Tous ces souvenirs plaident en faveur de Tassertion et nous croyons que cette plante est bienfaisante.

La mémoire est encore indispensable — et ici elle se confond avec Vhabitude — pour assurer à l'idée le renfort du nombre : c'est un multiplicateur. Pourquoi croyons-nous si fort qu'après l'été viendra l'automne et après cela l'hiver? — C'est que nous nous rappelons avoir toujours vu cette succession, autrement dit, c'est que nous avons l'habitude invétérée de la voir se reproduire.

Sur la force de cette habitude il est inutile d'insister : en y ramenant la causalité. Hume a suffisamment } montré sa puissance sur l'esprit (1); elle implante en \ nous graduellement les croyances, si bien qu'il faudra, pour les ébranler, une nouvelle habitude aussi prolongée que la première, mais dirigée en sens inverse.

Si on venait nous dire que notre vieux domestique

(1) Hume, Essais sur V entendement^ 5 et 6,

qui depuis quarante ans nous sert avec une honnêteté et un zèle parfaits, est voleur et infidèle, nous ne le croirions pas. A raffirmation nouvelle nous opposerions nos expériences journalières qui depuis tant d*années accumulées ont réalisé une sommation contre laquelle une assertion isolée demeure impuissante.

Rien n'estplus certifiant que Thabitude (1). De là le besoin que nous en avons, de là aussi le misonéisme, la crainte d*un dépaysement trop complet qui ferait de notre vie « un questionnaire au lieu d'un credo ».

Par l'habitude s'explique ce fait, que nous avons bien plus de croyances que nous ne savons en avoir. Tant que rien ne vient les contredire ou les mettre à répreuve, nous ne les sentons pas en nous, elles restent dans notre subconscience sans que nous nous les formulions à nous-mêmes. « Ainsi que nous ne saurions « dire si nous mettons d'abord chaque matin notre « soulier droit ou le gauche, ainsi nous avons des « croyances que nous ne saurions énoncer, mais par « lesquelles nous agissons ».

C'est encore l'habitude qui, sous le nom d'hérédité, nous apporte, toutes faites, certaines croyances.

Soit une famille dont plusieurs générations ont vécu dans la religion catholique ; une habitude de plusieurs siècles a façonné les pensées, les actes, conformément à cette foi Iraditionnelle, si bien que « le pli est pris » quand se développe le dernier né de cette famille. Tout enfant,

(1) « Les expériences répétées sont autant de sillons lumi- « neuz, dont le concours empreint les idées plus fortement dans <c rimagination, la monte sur un plus haut ton, lui donne une « influence plus marquée sur les affections et les passions et « produit à la fin ce repos, cette sécurité qui constitue la naa ture de la croyance et de Topinion » (Hume, Essais, VI).

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il grandira dans une atmosphère imprégnée de catholicisme, ce qu'il entendra, ce qu'il observera, tout portera la même empreinte : il ne lui sera donné de voir toutes choses que sous l'angle de la foi catholique. Quoi d'étonnant dès lors, si la croyance de ce jeune homme reste celle de ses pères? Il a été mis sur une route, il a vu tous ceux qu'il aimait marcher sur cette route : ce jeune homme a suivi la direction imprimée, il a prolongé la croyance héréditaire.

Prenons encore le descendant d'une famille royaliste : il aura été bercé avec les récits du dévouement de ses ancêtres à leur souverain, il aura grandi au milieu d'objets familiers qui se rattachaient à quelque souvenir de l'histoire monarchique ; enfin sa mère l'aura fait pleurer en lui racontant la mort de son grand-père sur Téchafaud, pendant la Terreur ; ce jeune homme verra, de plus, son père engagé dans la carrière politique pour la défense de ce qu'il appelle la « bonne cause » : les croyances politiques de ce jeune homme ne sont-elles pas tracées à l'avance? C'est là le principe de la tradition et qui ne voit qu'il rend compte de presque toutes nos croyances ?

Le symbolisme, si important pour la croyance, repose tout entier sur V association ^ sur celte loi en vertu de laquelle un objet incapable de nous « frapper » par luimême pourra nous devenir sensible par le fait de son association avec un autre. C'est ce que Hume a si bien montré (1). Les reliques nous rendent les Saints vivants : un homme qui a vu la Palestine et garde l'image nette de certains lieux, croit plus fermement aux miracles qui s'y sont passés. C'est grâce à une association par ressem-

(1) Traité de la nature humaine^ liv. I.

blance, comme le remarque W. James, qu'une photographie nous rend un instant présente une personne que nous avions presque oubliée. Le langage tout entier repose sur Tassocialion indissoluble de chacune de nos images mentales avec un mot qui en est le symbole. Une idée abstraite sera donc d'autant plus puissante, agira d'autant plus sur notre esprit, qu'elle aura, pour s'exprimer, plus de symboles, c'est-à-dire qu'elle pourra s'associer avec plus de signes extérieurs : mots, gestes, images visuelles, sensations de tous ordres.

Mémoire, habitude, association (car ce sont trois formes d'un même mécanisme) produisent en nous des tendances qu\ vont jouer un rôle important dans la croyance. Plus la répétition aura été fréquente, plus la tendance aura de force et plus la croyance sera rapide.

Nous aurons vu, je suppose, de nombreux exemples de fils d'alcooliques devenus à leur tour des ivrognes ; si l'on vient nous dire que tel individu (dont le père nous est connu comme alcoolique) s'adonne à la boisson, nous le croirons sans hésiter. Pourquoi, demande Bain, à la vue d'un ruisseau, croyons-nous que nous y pourrons apaiser notre soif? C'est en raison du souvenir d'expériences passées, des nombreuses fois où nous nous sommes désaltérés à un ruisseau et en raison de l'association qui s'est établie entre la vue d'un cours d'eau et l'idée de notre soif apaisée (1). Car nous sommes portés à généraliser, à distribuer les faits eu quelques grandes classes et à faire rentrer autant que possible les nouveaux dans des « cadres » (2) déjà préexistants. Ainsi s'établit,

(1) Bain, Emotions and the will (Belief).

(2) Hlrth, Pourquoi sommes-nous distraits ? trad. Ârréat.

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entre nos CFoyances isolées, une cohésion qui les constitue en un corps puissant, o Certains éléments ont le pouvoir « de conférer à Tensemble une structure définie, ces élé- « ments sont connus sous le nom de théories, hypothèses, « généralisations et forment des ex plicationsengénéral. Ils « représentent les croyances qui ont pour mission de co- « ordonner les autres croyances, ils fournissent la trame « pour le tissu du reste de la connaissance. Sans leur aide a la raison s'en irait à la dérive... Ces formules donnent « de la précision à ce qui serait indéterminé, une stabilité « relative à ce qui serait flottant: les idées nouvelles « proposées à notre croyance seront dès lors tordues de <c toutes les façons pour être introduites dans les niches « construites pour elles, celles qui seraient trop réfracta taires sont détruites et négligées (1). »

La croyance implique donc, elle aussi, « Tétablisse- « ment, entre les émotions éparses, de certaines associait lions dynamiques qui, par répétition, deviennent « aussi stables que les connexions anatomiques primi- « tives(2) ».

Voilà donc la cohésion introduite au sein de nos idées, elles tendent à s'associer suivant leurs affinités de nature, à s'organiser en systèmes dont la stabilité offre prise à notre croyance. De celte tendance à saisir les rapports, à généraliser, résulte une coordination croissante des phénomènes et, par suite, leur nombre se réduit, ce qui simplifie le travail proposé à notre croyance. Ces associations se font, d'ailleurs, suivant les deux lois : 1^ de systématisation (par laquelle une

(1) Balfour, Les bases de la croyance,

(2) Ribot, Les maladies de la mémoire^ p. 16.

idée tend à susciter et s'associer les éléments qui peuvent s'unir à elle pour une fin commune); 2» d'inhibition systématisée (par laquelle un fait psychologique tend à empêcher de se produire ou à faire disparaître les éléments qui ne sont pas susceptibles de s*unir à lui pour une fin commune) (1).

Ainsi tout nouveau fait à croire est mis successivement en relation avec un grand nombre de tendances qui essaient de se l'assimiler, l'éprouvent pour voir s'il peut « entrer comme élément dans un système coordonné dont elles font partie ».

Tel est le mécanisme de ce que nous appellerons la croyance automatique : elle semble adhérer à la sensation ou à son substitut, l'image, quand celle-ci est assez intense; elle se constitue sous l'influence d'émotions et à l'aide de ces tendances héréditaires ou organiques qui constituent noire équation personnelle physio-psychologique; elle implique enfin l'activité élémentaire de l'inlelligence : la mémoire, l'habitude et l'association. Mais jusqu'ici notre croyance n'est pas encore vraiment personnelle, nous la subissons, imposée à nous, soit par le fonctionnement automatique des centres médullaires et cérébraux inférieurs, — soit par la tradition, l'habitude, c'est-à-dire par ce que M. Balfour appelle 1' « autorité ». Nous n'avons encore que cette croyance « fille de Thabitude et non de la raison », de l'auteur. Nous allons voir que cela ne suffit pas encore et qu'il faut, dans toute croyance personnelle, faire leur part aux opérations supérieures de l'esprit, à son activité volontaire.

(1) Cf. Paulhan, L'activité mentale et les éléments de V esprit.

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N'oublions pas, cependant, que cette croyance automatique remplit presque toute notre vie; ce n'est qu'à de rares moments que nous la dépassons pour nous élever jusqu'à la croyance personnelle. Et n'est-il pas nécessaire qu'il en soit ainsi? l'activité humaine pourrait-elle être sans cesse créatrice et remettre sans cesse tout en question(i)? La pensée humaine serait ainsi condamnée à un continuel piétinement sur place sans jamais avancer. Tout progrès implique que ce qui est en deçà du point de départ soit admis : il faut un point d'appui ferme sur le passé pour marcher vers l'avenir et ainsi la « fiance » implicite devient la condition même de la croyance personnelle et explicite.

(i) « Je suppose qu'on doit accepter certaines choses de con- « fiance; la vie n'est pas assez longue pour qu'on puisse ré- « duire toutes choses en propositions d'Euclide avant d'y « croire » (T. Hardy, Jude the obscure^ p. 189). Cf. également Carlyle {Past and Présent, p. 140) : « L'employé né peut pas « passer sa journée à vérifier son barème, il doit le tenir pour « vérifié et pour juste. »

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