Hist. de la Philos., p
les différents aspects que la volonté est susceptible de présenter et à en définir l'évolution. Le mot volonté prête à confusion parce qu'il a deux acceptions différentes : il signifie tantôt l'acte de volonté, tantôt la fonction volitionnelle : il est peut-être préférable de lui réserver ce dernier sens, qui est le plus usuel. On s'interdira alors toute comparaison de la volonté avec le désir, puisque celui-ci est un fait de conscience et celle-là un pouvoir d'action; seule la tendance pourrait être logiquement rapprochée de la volonté.
L'énergie que la volonté est capable de dépenser au moment où elle s'exerce et le temps que peut durer chaque fois cette dépense sont d'abord fort variables et semblent dépendre d'une foule de conditions physiologiques et psychologiques, sur lesquelles nous aurons à revenir, en particulier de dispositions soit innées, soit acquises ou augmentées par l'exercice.
Il y a ensuite des volontés chez lesquelles « les impulsions prédominent », d'autres chez lesquelles « les inhibitions l'emportent ^ ».
Il y a des gens qui prolongent la délibération outre mesure, qui hésitent et demeurent indécis : d'autres, au contraire, sont prompts à adopter un ])arti. Parmi ces derniers, il en est qui se déterminent à la légère, à l'étourdie, sans avoir pris la peine
1. W. James, Causeries pédar/ogiques (Paris, F. Alcan), j). Ii6 sq.
de réfléchir suffisamment ; d'autres ont la pensée vive comme l'éclair, mais sûre néanmoins, et ne se décident qu'en connaissance de cause.
A certains, l'initiative fait défaut ; ils ne s'engagent pas volontiers dans une entreprise nouvelle et redoutent les occasions de prendre parti. L'action même parfois leur répugne. Ils ont peur de l'action inédite : ils sont « misonéistes » à cet égard ; volontiers ils reprennent un chemin déjà parcouru, le sentier de la routine. Ils reçoivent passivement les influences et suivent les autres comme les moutons de Panurge. Ils sont plus aptes à exécuter des ordr:s qu'à en donner.
Il y a des volontés ignorantes ou mal servies par une intelligence peu lucide. A celles-là s'opposent les volontés éclairées ou naturellement très clairvoyantes.
On rencontre des volontés mobiles et versatiles, sans esprit de suite, sans orientation durable, des volontés de papillons, souvent à la merci d'impulsions capricieuses. D'autres sont constantes et cohérentes, obéissant à des principes invariables. Cette disposition ne suppose pas toujours la vivacité de l'intelligence ni même la force de volonté ; à côté de la persévérance iigne de ce nom il y a l'obstination, l'entêtement aveugle.
Enfin Ton trouve de bonnes et de mauvaises volontés, c'est-à-dire des volontés morales et des volontés immorales, dirigées, les unes vers le bien, les autres vers le mal.
Entre les formes extrêmes, il est clair qu'on observe une infinité de nuances et de degrés. Les défauts de la volonté, en s'exagérant, font les volontés malades. Cette exagération peut avoir pour origine des conditions physiologiques anormales soit des lésions ou des vices de conformation, soit des troubles pathologiques ; elle peut aussi résulter de conditions psychologiques défavorables. Il ne faut pas oublier que celles-ci entraînent bien souvent celles-là. La folie elle-même est quelquefois un phénomène psychologique avant même d'être un phénomène organique : l'abus de l'alcool, la débauche, la poursuite immodérée des richesses ou des honneurs épuisent évidemment le système nerveux et peuvent amener une psychose caractérisée. Les qualités de la volonté, au contraire, rendent celle-ci d'autant plus saine et normale qu'elles s'accusent davantage.
La volonté ne présente donc pas un aspect unique. Il n'y a pas une volonté, il y a des volontés. Cependant on peut dire qu'elle tend normalement, en évoluant, à se rapprocher d'un certain type y qu'on a dès lors le droit de considérer comme la volonté plus proprement dite, comme la volonté parfaite et arrivée à son complet dévolop-
DESCRIPTION DE l'aCTIVITÉ VOLOxMAIRE 27
pement, les autres formes n'en étant que des ébauches.
La volonté est un devenir; elle progresse d'ordinaire et se fait de plus en plus forte, apte à l'inhibition comme à l'action, capable de décision rapide et d'initiative, réfléchie, perspicace et éclairée. Ce n'est pas tout; elle acquiert graduellement deux qualités sur lesquelles nous allons maintenant insister, la consistance et la moralité.
V unité et la stabilité font défaut à l'âme humaine dans les premières années. Si nous en croyons M. Payot, (( à part des exceptions dont l'éducateur peut atténuer l'inharmoi-ie, les enfants sont sensiblement semblables en ce que chacun d'eux est une anarchie d'appétits et de penchants, parmi lesquels on peut créer une coordination et une subordination plus ou moins stable... Parfois un appétit, une tendance prennent dès les premières années une prépondérance marquée, inexplicable par le milieu et l'éducation ; évidemment dans ce cas la prépondérance est de nature héréditaire. Si l'éducateur n'intervient pas habilement, cette tendance deviendra un centre d'organisation et peu à peu sa puissance grandira, et par subordination des forces de même direction, et par annihilation des forces de direction contraire ^ » Mais c'est là un phénomène assez rare : « chez l'enfant sain, comme chez le sau-
1. Revue Philos., Éducation du caractère, 1899-1902, t. XLVIII, p. 603.
vage, les appétits et les penchants inférieurs apparaissent en quelque sorte d'une façon explosive, ils se succèdent rapidement, sans prédominance très marquée d'aucun d'entre eux. » Petit à petit cette confusion cesse; le chaos se débrouille, l'ordre s'établit. Certaines tendances prédominent et font régner dans la conduite certaines maximes auxquelles elles sont liées, certains principes généraux. L'individu, lorsque cette évolution s'opère heureusement, acquiert du caractère, devient un caractère. « Avoir du caractère, absolument, c'est, dit Kant*, posséder cette propriété de la v^olonté par laquelle le sujet s'attache à des principes pratiques déterminés, qu'il s'est invariablement posés par sa propre raison. Bien que ces principes, parfois, puissent être faux et vicieux, cependant la disposition générale de la volonté à agir suivant des ])rincipes fixes, et non à sauter tantôt ici, tantôt là, comme les mouches, est quelque chose d'estimable et qui mérite d'autant plus l'admiration que c'est plus rare. Il ne s'agit pas là de ce que la nature fait de l'hommti, mais de ce que l'homme fait de lui-même. » Kant a raison, si ce n'est qu'il ne faut pas trop séparer ici l'œuvre de l'homme de celle delà nature : l'homme ne fait que comprendre la nature et ses lois, celles du devoir en particulier, et collaborer avec elle. Quoi qu'il en soit, la volonté ainsi achevée n'est peut-être pas très fré-