‹ Psychologie de la volonteChapitre 11 sur 55 · Anthropologie, II' partie, p. 277, trad. Tibsot · texte numérisé non relu

Anthropologie, II' partie, p. 277, trad. Tibsot

quente; m^ïs c'est la volonté type. Celui que le vulgaire lui-même appelle « un homme » au sens le plus fort du mot, c'est celui que nous appelons c( un caractère », c'est l'homme qui mène sa barque invariablement dans la direction qu'il a choisie. Sans doute, il n'est pas indifférent que cette direction soit bonne ou mauvaise, et il serait à désirer que la force d'ùme s'unît toujours à la justice et à la bonté. Cependant, Kantl'a compris et avant lui les Stoïciens : une volonté inflexible et indépendante est, par elle-même, un élément d'une haute valeur morale. Alors même qu'elle est malfaisante, alors même que nous la rencontrons chez un bandit, nous ne pouvons pas nous empêcher de l'admirer; et elle est réellement admirable. Comme on l'a d'ailleurs fait remarquer, il n'est guère possible, à part des exceptions très rares, de rester ainsi fidèle à ses principes si ces prinpes ne sont pas conformes à la vérité morale, à la nature et à la raison. C'est pourquoi les Stoïciens, si soumis, cependant, aux prescriptions de la sagesse, si confiants dans l'ordre universel et dans la raison, ont fini par remplacer le précepte fameux: « Vis d'accord avec la nature », par cet autre, qui suivant eux, le dominait et le supposait: « Vis d'accord avec toi-même. » S'efforcer de régler sa conduite selon la logique, c'est courir la chance de la régler selon la vérité.

La moralité est précisément la seconde qualité que gagne la volonté lorsqu'elle pai^vient au stade

supérieur de son développement. A mesure qu'elle progresse, elle prend de plus en plus pour objet les bonnes actions : elle devient la volonté morale. Elle repousse en principe tout acte qui est reconnu contraire au bien, à la moralité. On peut affirmer qu'elle est telle aujourd'hui chez la plupart des hommes adultes. Mais cette affirmation paradoxale a besoin d'être appuyée sur un examen scrupuleux des faits. N'arrive-t-il pas très fréquemment qu'un homme, après avoir hésité entre son plaisir ou son intérêt et son devoir et préféré à son devoir son plaisir ou son intérêt, s'excuse en disant : « ma volonté a été la plus faible », ou (f je n'ai pas eu la force de bien agir »? Il a mal agi après réflexion^ et cependant il ne confond pas ce qui a mal agi en lui, avec sa volonté, qui tendait au bien. Si étonnant que cela puisse paraître, la volonté normale de l'adulte a toujours cette orientation, à ce qu'il semble, dès que le problème pratique peut être considéré du point de vue de la moralité et que le motif moral entre en ligne de compte. D'où vient donc qu'on parle si souvent de mauvaise volonté ? Suivant Kant ^, il n'y a aucune chose « qui puisse être appelée bonne sans restriction, à part une seule : une bonne volonté ». Il admet donc implicitement qu'il en existe de mauvaises. Qu'est-ce donc qu'une mauvaise volonté ? N'est-ce pas une volonté qui veut le mal ? — Assurément, si nous

). Fond^ de la Mélaphys. des mœurs. !'• section»

examinons les actes des autres hommes, il y en a que nous qualifierons à la fois de mauvais et de volontaires. Il en sera de même si nous apprécions après coup ceux que nous avons accomplis nousmêmes : il est tel d'entre eux que nous blâmerons et dont nous nous considérerons bien, pourtant comme moralement responsables. Comment donc pouvons nous faire le mal volontairement si notre volonté tend régulièrement vers le parti le plus raisonnable ? C'est tout simplement parce qu'au moment de la délibération nous nous laissons abuser par tel ou tel désir. Notre volonté n'intervient pas à temps pour s'emparer de notre attention et diriger le débat. Celui-ci est troublé par des influences affectives. Bref le jugement final, auquel notre volonté se conforme ensuite est un jugement faussé. Sans doute, nous choisissons le mal : mais pour le choisir, nous devons le déguiser, au moins un instant, des couleurs du bien. Le criminel lui-même est capable de s'abuser ainsi'. Son esprit enfante des sophismes. Il se trompe sur son devoir ou sur son pouvoir, ou à la fois sur son devoir et sur son pouvoir. C'est peut-être ce qu'il y a de vrai dans le mot de Socrate : « nul n'est méchant volontairement», et ce qu'avait aperçu Platon, quand il faisait de la raison le siège de la volonté. Leibniz-

Page 1