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Cf. Logiq. des Sent., p

6i PSYCHOLOGIE DE LA VOLONTE

dispositions affectives et appétives; et des différences d'organisation individuelle résultent des variations dans l'estimation des valeurs, comme des qualités communes aux individus d'un même groupe résultent des appréciations communes. De là ces similitudes et ces divergences de vues, en esthétique, sur les principes d'une époque, d'une école ou d'un artiste; en politique sur les diverses formes de gouvernement ou les diverses façons de remédier aux inégalités sociales, etc.

\Jn jugement de valeur, il est vrai, n'est jamais l'expression directe d'un désir ; il est préparé toujours par des opérations rationnelles. L'affirmation de la supériorité ou de l'infériorité relative d'un objet, comparé à un ou plusieurs autres au même point de vue, c'est l'affirmation d'un rapport entre des rapports; c'est une inférence médiate, la conclusion d'une espèce de raisonnement. Si j'estime, en effet, que telle fleur est belle, je ne fais guère que noter l'impression agréable qu'elle a produite sur ma sensibilité. Mais si je pense qu'elle est médiocremenl belle, ou assez belle, ou très belle, je fonde mon assertion sur une comparaison, plus ou moins complète, plus ou moins explicite, plus ou moins consciente, de cette fleur avec celles que je connais déjà, ou avec l'idéal que je me suis formé de la beauté des fleurs, tout au moins des fleurs d'une certaine espèce. J'ai même acquis l'idée qu'il existe une sorte de moyenne dans la beauté des roses, des dahlias ou des œillets; et lorsque

je viens à porter un jugement sur la beauté relative d'une de ces fleurs, je la déclare en somme plus ou moins inférieure ou supérieure, ou approximativement égale à la moyenne générale dont je conçois l'existence.

Obtenu de cette manière, le jugement de valeur s'appuie nécessairement sur des motifs ^ si insignifiants soient-ils dans certains cas, c'est-à-dire sur des données non pas affectives mais intellectuelles, sur des faits et sur des rapports. C'est une connaissance, plus ou moins exacte, expérimentale ou autre, des propriétés, conséquences, et effets des objets d'un certain groupe qui me permet d'attribuer à l'un deux une certaine valeur. L'homme qui est partisan du régime monarchique, par exemple, est peut-être guidé au fond par un intérêt personnel ou par des mobiles d'une autre sorte ; mais il n'en justifie pas moins son opinion à ses propres yeux par les avantages qu'il prête à ce régime. Ce sont en partie, sans doute, le tempérament et les dispositions affectives de V. Hugo qui l'ont poussé à adopter les principes du Romantisme : et pourtant n'est-ce pas uniquement par des « raisons » qu'il essaye de défendre sa théorie ? Les jugements esthétiques eux-mêmes, qui sont pourtant, sans contredit, de ceux où la nature effective du sujet joue un très grand rôle, sont déterminés par des motifs. L'estimation actuelle d'une œuvre littéraire, par exemple, est motivée, soit par des jugements remémorés que EuG. Martin 5

nous devons à notre expérience personnelle, soit par des rapports que nous saisissons entre le plaisir qu'elle nous procure et celui que d'autres nous ont causé, soit par la pensée de l'opinion d'autrui, soit par les ressemblances que nous découvrons entre cette œuvre et un idéal que nous concevons. Aucun de mes désirs, considéré comme tel, ne saurait avoir de poids aux yeux de ma raison, lorsqu'il s'agit de prononcer un jugement de valeur; et là où mon esprit aperçoit des motifs vraiment suffisants d'affirmer, dans un sens, des faits constatés ou des lois extraites des faits, il n'est guère de mobile qui puisse m'entraîner à affirmer dans un autre sens. Des croyances qui me sont chères s'évanouiraient bientôt si l'on m'en démontrait la fausseté d'une manière évidente et indiscutable. L'opinion trop favorable que j'aurais au sujet d'un ami, par suite de l'affection très vive qu'il aurait su m'inspirer, ferait place, de même, à une appréciation plus juste, si l'on me prouvait péremptoirement que je me trompe.

Seulement nous pouvons hésiter entre plusieurs motifs ou plusieurs groupes de motifs qui nous paraissent équivalents, ou bien nous ne découvrons que des raisons insuffisantes pour légitimer un jugement assertorique ou même hypothétique. Dans ce cas la conclusion rationnelle devrait être soit nulle, soit dubitative, si aucune influence ne venait la fausser. Mais que de fois les mobiles interviennent pour nous faire exagérer certains motifs.

à la façon dont un verre grossissant exagère les dimensions des objets, affaiblir ou dissimuler au contraire certains autres, pour obtenir une inférence téméraire, c'est-à-dire affirmative indûment ou plus qu'il ne faudrait ! C'est un fait assez connu que la haine nous fait condamner un ennemi sur des soupçons insuffisants, tandis que l'amitié ou l'amour nous font prêter à telle ou telle personne des qualités dont la réalité n'est rien moins que certaine ou les lui prêter à un degré qu'elles n'ont certainement pas. Nous serions bien étonnés, souvent, si nous analysions les éléments multiples qui se combinent pour doD'^er naissance à un jugement de valeur. Ce jugement si simple, si clair, si communicable pour ainsi dire, si capable, en apparence, d'être transmis comme une monnaie qui passe de main en main, n'est-il pas indépendant des conditions subjectives ? Il l'est beaucoup moins qu'on pourrait le croire à première vue. Cette formule objective et impersonnelle qui l'exprime, c'est comme la cristallisation d'un complexus très personnel ; et de même que la glace peut garder pour nous le même aspect alors que varie la composition de l'eau solidifiée, de même des systèmes très différents de mobiles aussi bien que de motifs peuvent produire un même jugement.

Supposons maintenant que nous ayons à porter des jugements d'appréciation sur les différentes solutions possibles d'un problème pratique. Ces solutions peuvent être comparées, évidemment.

SOUS divers rapports, par exemple sous le rapport de l'intérêt ou du devoir. j\Iais de toute manière la sentence à laquelle aboutit notre réflexion n'est pas à l'abri des influences affectives. Elle l'est d'autant moins que, dans le domaine de la conduite humaine, la raison rencontre à chaque pas des difficultés et qu'elle y est sujette à bien des incertitudes.

Les jugements pourraient être appelés de noms différents suivant les points de vue où nous nous plaçons pour apprécier les choses. Parmi ceux qui concernent nos actes, les jugemenis moraux ont ici une importance toute particulière, si la volonté morale doit être considérée comme le type même de la volonté. Ils ont trait, d'une part, aux principes de l'éthique; d'autre part, aux applications de ces principes à la vie de chaque jour. Or les hommes ne sont pas toujours d'accord sur les concepts qui doivent guider leur conduite. L'on sait que les philosophes eux-mêmes ont différé et diffèrent d'avis sur les principes directeurs de la morale. Ceux-ci ont fondé la morale sur l'utilité individuelle ou générale, ceux-là sur les lois de l'évolution ; d'autres sur les tendances altruistes ; d'autres enfin sur la recherche d'un bien suprême révélé à priori par la raison ou sur les « impératifs catégoriques » de la conscience. Sans doute il est à croire que la plupart d'entre eux n'ont adopté telle ou telle conception qu'après des réflexions longues et sincères. Encore n*est-ilpas certain que

le désir de trouver une théorie nouvelle ou d'autres sollicitations intimes, venant de leurs habitudes de vie, de leur caractère ou de leur tempérament, n'aient pas favorisé secrètement leur choix. Mais combien des sollicitations semblables doivent être plus efficaces lorsqu'il s'agit du commun des hommes ! Qu'on ne l'oublie pas, le fondement de l'éthique n'est pas tel qu'il échappe à toute discussion. Pour l'apercevoir, il est besoin d'une certaine éducation, d'une réflexion honnête et persévérante, d'une évaluation faite à la seule balance de la raison, où les motifs n'ont que leur poids légitime et d'où les mohUes sont soigneusement écartés. Or lorsque la raison hésite sur la valeur des motifs, il est aisé aux puissances affectives de conférer une valeur illusoire à tel ou tel d'entre eux, en le grossissant ou en affaiblissant les autres à Taide de l'imagination, en détournant l'attention de ceux-ci et en la fixant sur celui-là : bref, il leur est aisé d'obtenir un jugement partial.

En ce qui concerne les applications des principes moraux^ la sensibilité a encore beau jeu pour fausser notre jugement sur les différents actes qui nous sont possibles. Les problèmes pratiques sont en effet souvent complexes ^ des considérants de toutes sortes peuvent rendre l'intelligence indécise et l'on conçoit que les désirs, ces grands magiciens, l'abuseront d'autant plus facilement qu'elle se trouvera dans une plus grande incertitude. J'ai l'habitude de fumer : dois-je essayer de m'en affranchir ?

Je n'ignore pas que le tabac est un accélérateur de la fatigue et qu'en nous la masquant il nous permet d'user de nos forces aA^ec excès; qu'il peut avoir de funestes effets pour les appareils digestif et respiratoire, enfin qu'il prélève sur mon budget annuel une somme qui pourrait trouver de meilleurs emplois. Mais, d'autre part, je sais qu'il peut m'être utile à certaines heures de la journée pour faciliter un travail de choix ; qu'il ne semble guère, en fait, endommager mon estomac ni mes poumons, qui s'y sont accoutumés ; qu'au contraire, il active légèrement la digestion après les repas ; enfin qu'il n'est pas défendu de faire quelques dépenses pour agrémenter sa vie de chaque jour. Les motifs qui militent pour et contre cette habitude s'opposent les uns aux autres dans mon esprit, et il faudrait les examiner tous avec la plus grande impartialité pour arriver à une conclusion qui ait quelque valeur. Mais il est clair que si les tendances contraires ne s'imposent pas dans le débat et ne parviennent pas à le conduire, la tendance dangereuse que j'ai contractée cherchera à diriger mon attention sur certains motifs et à la distraire des autres ; de plus elle agira sur mon imagination, et par son intermédiaire réussira peut-être à exagérer ceux-là et à atténuer ceux-ci, si bien que je continuerai à fumer.

Nous avons vu que l'issue du débat dépendait en grande partie de la manière dont il était mené et en particulier du moment où il était arrêté, et r.ous nous sommes demandés à ce propos d'où venaient les variations dans la marche quil suivait. Rappelons-nous que la délibération est constitiée par une série, un enchaînement plus ou moins compliqué de jugements sur la possibilité et sur lavaleur des actes que nous comparons. Or nous a\ons noté que ces jugements pouvaient être effectuis par deux processus différents, l'un vraiment dijne d'être approuvé par la raison, l'autre où des teidances capricieuses nous entraînaient hors de la'^oie raisonnable. Nous allons retrouver ces deux processus en étudiant le dessin général de la délibéiation. Nous distinguerons de même deux types de délibération, qui peuvent se mêler ou se combin«r de mille façons : d'un côté le type rationnel, delautrele type « émotionnel» ; d'un côté la logique vér table, souvent décrite et bien connue, les opératbns par lesquelles nous inférons correctement l'imonnu du connu, utilisîuit des moyens termes de tout repos, pour aboutir à des conclusions sérieuses ; de l'autre cette méthode qui n'a de logique que .'apparence et que M. Ribot a très justement appela la « logique du sentiment » , ces raisonnements danj lesquels la fin est désirée et posée d'avance

et conditionne au fond les moyens, bien que nous n'en ayons pas toujours conscience. Conduits secrètement par des tendances de nature à nous éloigner du vrai, tantôt ils fournissent une solution spécieuse pour un problème qui dépasse en réalité notre compétence, tantôt ils justifient tant bien que mal un acte condamnable que nous désirons accomplir ou que nous avons déjà accompli; ils donnent une couleur rationnelle à telle conséquence d'un préjugé, d'une croyance qui va au delà d3S raisons de croire. Un homme à qui le doute sur l'au-delà est insupportable, un Pascal par exempe, imaginera tout un système de raisonnements peur légitimer une doctrine qu'il admet à priori et, pour ainsi dire, virtuellement. Un égoïste qui \oit un passant se blesser à côté de lui trouvera viigt raisons pour rendre plausible le parti qu'il a d^jà adopté d'avance : il n'a pas besoin de s'en occuper, car d'autres que lui vont le faire et le feiont mieux, la blessure n'est pas grave ; d'ailleuis il est pressé, et ainsi de suite. La raison applque ses lois aux termes qu'on lui présente et la log.que du sentiment ne diffère point formellement de l'autre ; seulement les termes, outre qu'ils on; été souvent plus ou moins altérés, ont été choisis et disposés d'une façon partiale. De même qie le jug'ement affectif s'évanouit devant le jugenent vraiment rationnel quand nous en apercevons clairement la faiblesse, de même cette constrœtion illusoire, dont les architectes sont nos désirs,

s'ébranle et s'écroule si nous en scrutons sérieusement les bases et l'armature et si nous en retirons tout ce qui n'a pas une solidité suffisante aux yeux de la raison. Mais mieux vaut prévenir qu'avoir besoin de détruire : aussi devons-nous nous tenir en garde contre les ingérences de la « passion » . Quant à Varrêt du débat, il est clair qu'il dépend en partie de la nature du problème pratique, plus ou moins facile à résoudre, et aussi du laps de temps que les circonstances laissent à notre réflexion. Je rencontre une personne que je connais : je n'ai pas besoin d'un quart de minute de réflexion pour me décider à la saluer. Un jeune enfant passe devant moi sur une route où circulent des voitures ; je ne puis attendre : je me dirige vivement vers l'enfant et je le porte en sûreté sur le trottoir. Cependant ici encore l'influence la plus intéressante à signaler est celle de nos tendances. Dans certains cas, l'une d'elles est assez forte ou assez prompte pour s'opposer à toute discussion ou à toute continuation de la discussion à un moment donné. Un homme affamé volera presque instinctivement un petit pain qu'il apercevra à sa portée. En temps de guerre, un soldat égaré par la colère et enivré par les combats pourra assassiner presque machinalement, sur le territoire ennemi, un vieillard ou un enfant. Dans les cas de ce genre l'automatisme psychologique est prépondérant. Mais l'impulsion qui nous entraîne doitelle compter plus ou moins avec la réflexion ? celle-

ci fait entrer en scène des inclinations supérieures, en particulier l'inclination morale : dès lors notre impulsion, ne pouvant triompher par la violence, tente de vaincre par la ruse. Pour provoquer les mouvements qui lui conviennent, elle essaie, en altérant les jugements et les raisonnements par des moyens qui nous sont connus, de tromper les tendances rivales, de façon à obtenir leur inaction, voire même leur concours.

Une fois que la raison a prononcé sa sentence, par quelque chemin qu'elle y soit parvenue, à quelles conditions la volition suit-elle cette sentence ? N'exisle-t-il pas un raisonnement spécial dont la proposition finale contienne le « je veux », ou ait la propriété de provoquer la volition ? Il serait intéressant de découvrir la manière précise dont nous appuyons nos décisions sur un enchaînement de rapports, et de pouvoir écrire la formule logique de cet enchaînement. Il serait facile d'en découvrir les règles et l'on aurait un moyen nouveau de contrôler les fondements de nos déterminations volontaires.

M. Tarde dessine le schéma d'une sorte de syllogisme moral où le « je veux » entrerait à titre d'élément; il en donne l'exemple suivant^ :

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