Op. cil., p
cet acte est-il possible ?) forment les deux prémisses d'un raisonnement dont la volition sera la conclusion... » Et, parles variations de ces deux jugements, il explique toutes les volitions avec tous leurs caractères. Voici, par exemple, quel serait le type du raisonnement volitionnel au cas où les deux prémisses seraient assertoriques :
Majeure : Je dois.
Mineure : Je puis.
Conclusion: Je veux.
Si nous laissons de côté ces dénominations de conclusion, de majeure et de mineure, et si nous cherchons, non point un raisonnement véritable, mais la représentation simple et concise, à l'aide de quelques mots, du travail intellectuel aboutissant à la volition, les trois propositions de M. Lapie pourront nous satisfaire. Mais il n'en sera plus de même si nous sommes en quête d'un syllogisme vraiment correct.
En quoi consiste, en effet, la conclusion d'un syllogisme dont les trois propositions sont assertoriques ? 11 consiste dans l'attribution au sujet de la mineure d'une qualité attribuée également à celui de la majeure, par suite d'un rapport d'identité au moins partielle constaté entre le sujet de la majeure et celui de la mineure. Par exemple, dans le syllogisme classique :
Tout homme est mortel,
Or, Pierre est un homme.
Donc Pierre est mortel.
La qualité que j'attribue à Pierre dans la conclusion a déjà été attribuée par moi à tous les hommes dans la majeure, et c'est parce que la mineure me révèle que le sujet, « Pierre », est déjà contenu implicitement dans le sujet « tout homme » que je puis lui attribuer aussi cette qualité. L'attribut de la dernière proposition est déjà exprimé dans la première. En d'autres termes, le rapport posé par la conclusion est de même nature que celui que pose la majeure. — Tel n'est pas le cas dans le raisonnement volitionnel de M. Lapie. L'attribut de la proposition « je veux » n'y est exprimé dans aucune des deux prémisses. Le jugement qu'elle énonce est tout différent des précédents, puisqu'il constate un phénomène de volition, tandis que ceuxci établissent, l'un une possibilité, l'autre une obligation.
Enfin c'est une règle de logique que, si l'une des deux prémisses est hypothétique, la conclusion doit l'être également, Or la proposition « je puis » est en droit hypothétique ; elle est conditionnée en particulier par la conclusion. Il faudrait l'écrire: « je puis si je veux », car l'intervention de ma volonté est au fond une des conditions de la possibilité de mon acte.
Le raisonnement volitionnel de M. Lapio n'est donc pas de nature à contenter les logiciens. Il manque à la proposition « je veux » plusieurs des caractères essentiels d'une conclusion logique. Dira-t-on que c'est là une forme particulière de rai-
sonnement, une liaison originale de rapports qu'il faut se garder d'essayer de ramener aux autres formes connues ? encore serait-il indispensable, semble-t-il, que le rapport conclu fût une conséquence rationnelle des rapports qui le précédent et servent à en démontrer la vérité. Or il n'en est pas ainsi du « je veux ». Il traduit un fait de conscience qui n'est pas en son fond d'une nature intellectuelle, le sentiment d'un effort qui se déploie ou qui tend à se déployer : il présuppose donc des phénomènes psychologiques différents de lui-même qui, nous le verrons, ne succèdent même pas toujours à ces deux jugements : « je puis » et « je dois ».
Si donc il existe un véritable raisonnement voiitionnel il n'est pas tel qu'il vient d'être formulé. Sa conclusion ne saurait s'exprimer par un « je veux » que si le « j e veux » figure également dans les prémisses. Voici quel pourrait en être le schéma. Je me trouve en présence d'un problème pratique et la délibération m'a montré que, parmi les différents actes que je crois pouvoir accomplir, l'acte A est le meilleur au point de vue où je me place, par exemple au point de vue moral. Notez qu'il ne serait pas le meilleur s'il était impossible et que la possibilité est au fond un des éléments de sa valeur rationnelle. Essayons de donner une formule logique du raisonnement par lequel j'arrive à cette conclusion assertorique que je veux accomplir l'acte A. Cette formule représentera moins, évidemment, la marche réelle, plus ou moins hésitante et capri-
cieuse, suivie par moi dans la découverte et l'enchaînement des rapports indiqués, qu'une expression schématique et simplifiée du travail de mon esprit, en môme temps qu'une disposition commode de ces mêmes rapports, lucide et satisfaisante pour la raison, telle que certaines erreurs y seraient plus faciles à apercevoir.
Majeure : Je veux accomplir celui des actes qui est, pour moi, le meilleur dans les circonstances où je me trouve.
Mineure : Or l'acte A est, pour moi, le meilleur dans les circonstances où je me trouve.
Conclusion : Donc je veux accomplir l'acte A. Dans la pratique, la majeure, pouvant s'appliquer à tous les cas susceptibles de se présenter, n'aura pas besoin d'être modifiée. En revanche la mineure se formulera de façons diverses. Tantôt elle sera apodictique :
« L'acte A est nécessairement le meilleur. » La conclusion deviendra dès lors apodictique :
« Je veux nécessairement accomplir l'acte A » Tantôt la mineure sera négative :
« L'acte A n'est pas le meilleur. »
De là cette conclusion négative :
« Je ne veux pas accomplir l'acte A. » Enfin la mineure sera souvent hypothétique ou conditionnelle.
« L'acte A est peut-être le meilleur », ou :
« L'acte A sera le meilleur à telles conditions. »
La conclusion correspondante aura les mêmes caractères :
« Je veux peut-être accomplir l'acte A » , ou : « Je voudrai à telles conditions l'accomplir. » Lorsque la délibération est placée sur le terrain moral (et une volonté parfaite la placerait toujours, semble-t-il, sur ce terrain), le raisonnement volitionnel de M. Lapie devient correct, si l'on remplace « je veux » par « je dois », de la façon suivante :
M. Je dois accomplir l'acte le meilleur moralement.
m. Cet acte est le meilleur moralement. G. Je dois accomplir cet acte.
Cependant pour donner une idée plus complète du raisonnement volitionnel, lorsqu'il est du genre moral, il conviendrait d'y ajouter le syllogisme suivant :
M. Je veux accomplir l'acte que je dois accomplir.
m. Cet acte est celui que je dois accomplir. G. Je veux accomplir cet acte.
En raisonnant de cette manière, bien entendu, je me rends compte seulement qu'il est logique que je veuille accomplir tel acte, si je veux accomplir l'acte que je dois accomplir. De même, lorsque j'adopte un autre point de vue que le point de vue moral, et que je raisonne suivant le schéma précédemment indiqué, le « je veux » auquel j'arrive n'est une conclusion digne de ce nom que s'il reste
une pure idée. S'il passtî à l'acte, j'agirai logiquement : mais il n'est pas certain qu'il y passe : je n'ai encore pris en sa faveur aucune décision. Ma raison a rempli son office : après cela, les illogismes de ma conduite ne sauraient lui être imputés.
Ni le a je veux » ni le « Je dois », en effet, ne suffisent toujours à entraîner la volition. Il y a, par exemple, telles circonstances où notre volonté est incertaine, molle ouimpuissante, bien que nous ayons jugé que nous « devions » et que nous « pouvions » agir. J'ai reconnu qu'il est pour moi l'heure de sortir de mon lit et de m'habiller et qu'il est de mon devoir et en mon pouvoir de le faire. Mais c'est l'hiver; ma chambre n'est pas chauffée : le désir de jouir plus longtemps du bien-être que j'éprouve et la crainte de sentir le froid me retiennent au lit. Ou encore : je suis sur le point de me placer sous la douche d'eau glacée, et je sais que, si je temporise, je risque de m'enrhumer ; mais l'appréhension de l'eau froide m'arrête ; j'hésite et je ne me décide (ju'assez tard. Ou enfin : j'ai résolu de travailler deux heures de suite, mais au bout d'une heure, séduit par l'idée de me soustraire à la fatigue et de faire une agréable promenade, malgré ma raison qui me commande de poursuivre l'étude commencée, j'abandonne ma table de travail.
Il ne suffit donc pas de penser : « je dois » pour
faire son devoir ; il ne suffit pas davantage de dire
ni même de penser : « je veux » pour qu'une volition
s'ensuive. Il faut distinguer ici entre le «je veux »
EuG. MAr.TiN. 6
qui enregistre un effort, un déploiement actuel d'énergie, et le «je veux » du raisonnement volitionnel. On observe dans les deux cas, évidemment, Taperception d'un rapport, phénomène intellectuel. Mais dans le premier, c'est la constatation d'un fait. Dans le second, c'est l'expression d'une nécessité idéale et logique, et en même temps, bien souvent, celle d'un désir : l'on voudrait vouloir ; l'on serait heureux d'avoir la force de suivre une certaine direction ; seulement il est impossible d y parvenir.
Fréquemment, en posant le « je veux » on essaie de se persuader qu'on veut ou qu'on voudra réellement. Lorsqu'on y parvient, il y a bien des chances que la volition effective s'ensuive. En règle générale, en effet, la croyance qu'un phénomène psychologique ou même physiologique ^ va se passer en nous, tend à susciter effectivement ce phénomène. Il ne faut pas oublier non plus que pour qu'un « je veux », un « je puis » ou un « je dois », un jugement en général, ait une influence sur notre conduite, il est nécessaire, non seulement qu'il soit posé, mais encore qu'il soit objet de croyance : son efficacité dépend de ce que nous croyons de lui.
Nous ne pouvons nous dispenser de dire ici quelques mots de la croyance, puisque c'est un
1. Cf. p.. E. LtvY, Éducation ralionnelle de la volonté (Paris, F. Alcan).
facteur très important de l'activité volontaire et un facteur en grande partie d'ordre intellectuel. N'a-t-on pas dit souvent, en effet, que les hommes « de foi » étaient des hommes d'action, et qu'il fallait donner aux hommes non seulement des idées, mais encore des convictions ? Les « douteurs » sont des faibles dans les combats de l'existence. Jusqu'ici nous avons considéré le jugement, pour ainsi dire, en bloc, sans l'analyser. Mais l'analyse nous permet d'y reconnaître au moins deux parties essentielles : d'une part l'établissement d'une relation entre deux pensées, d'autre part l'affirmation de cette relation. La première opération est en elle-même de nature purement intellectuelle, c'est l'action la plus fondamentale de l'esprit, celle dont Kant veut évidemment parler, lorsqu'il dit : « penser c'est juger ». La seconde est plus complexe. Elle comprend d'abord une nouvelle aperception; nous estimons que la relation pensée est vraie ^ qu'elle fait partie, en d'autres termes, de la catégorie des choses réelles : nous la rattachons à cette catégorie par un nouveau rapport. Est-ce tout ? le phénomène reste-t-il purement intellectuel? Non pas, à ce qu'il semble. Du moins il ne le reste pas toujours. Ce nouveau rapport, il m'a rrive tantôt de le nier, de refuser de l'admettre, d'en détourner mon attention, et, par suite, de lui enlever toute efficacité dans ma vie intellectuelle ; tantôt de le poser avec énergie, fûtce illégitimement, de le formuler aux autres, de me
l'exprimer à moi-même, parfois uniquement dans mon « langage intérieur », de le maintenir dans ma conscience, en le mettant à Tabri des contradictions, enfin de tout faire pour le rendre influent. Il y a donc place ici pour une intervention bonne ou mauvaise de nos tendances et de notre volonté. C'est ce qu'il y a de vrai dans la théorie cartésienne ou « volontariste » de la croyance, qui mérite de compléter la thèse « intellectualiste » trop absolue, telle qu'elle est soutenue généralement. Il faut se garder, lorsqu'on étudie les phénomènes psychologiques, de se montrer trop exclusif, et de laisser de côté en principe tel ou tel groupe d'éléments qui en font réellement partie. La croyance est surtout un phénomène de nature intellectuelle, mais il ne l'est pas uniquement.
Les analyses qui précèdent nous permettent de nous rendre un compte plus exact du rôle des fonctions intellectuelles dans l'activité volontaire. Il est évidemment capital. 11 est tel que des qualités de rintelligcnce et de ses dispositions à un moment donné dépendent en grande partie les qualités du vouloir. L'intelligence est-elle bien lucide, bien éclairée ? formule-t-elle des jugements bien nets? l'imagination présente-t-elle des images bien concrètes et bien vives ? La volonté y gagne en
force et en netteté. L'esprit est-il naturellement débile ou débilité par des causes accidentelles, par l'abus des excitants ou par la maladie ? Le sujet arrivera difficilement à savoir ce qu'il veut et à le savoir d'une manière précise ; de là une faiblesse et une incertitude du vouloir ^ L'intelligence estelle, quelle que soit sa vivacité et sa clairvoyance, lente à découvrir la solution la plus satisfaisante ? La volonté sera longue à se résoudre. Le jugement est-il, dans des circonstances déterminées, plus ou moins hypothétique ou conditionnel ? La résolution sera timide, hésitante, mêlée de réserves. M. Lapie a montr*^ avec une finesse ingénieuse 2 qu'aux degrés du jugement correspondaient des degrés du vouloir. Or il est des personnes qui prononcent aisément sur la question des fins et sur celles des moyens de leur conduite des jugements assertoriques ou apodictiques : nous les appelons des caractères fermes ; cette fermeté tient parfois à l'étroitesse de leur esprit, qui n'aperçoit qu'un petit nombre de solutions et s'attache obstinément à l'une d'elles. D'autres, au contraire, se contentent, sur les mêmes questions, de jugements problématiques, et nous les appelons des caractères faibles ; de cette catégorie sont beaucoup d'esprits très déliés, qui découvrent un grand nombre de solutions acceptables, entre lesquelles