CHAPITRE IV
Nos tendances sont en nombre infini. Il en naît presque tous les jours ; c'est une poussée continuelle, une abondante floraison. Il y en a aussi qui s'affaiblissent ou meurent. Elles ne sont pas exactement les mêmes chez Pierre que chez Paul : il y en a des genres, des espèces, des variétés. On pourrait les représenter toutes comme des dérivations, des spécialisations de -la propriété primitive d'agir et de réagir que possède toute matière vivante, spécialisations que le besoin et l'expérience auraient provoquées : mais ce serait là une hypothèse invérifiable. Bornons-nous à dire que toutes celles dont nous constatons la présence chez un
homme adulte peuvent être ramenées, soit à des habitudes personnellement acquises par lui, soit à des dispositions innées plus ou moins nettement définies. S'agit-il d'une de nos tendances les plus élevées, de celles qui sont susceptibles d'être excitées par des idées (il est clair que celles-là doivent nous intéresser ici plus que les autres, si la volonté est, suivant la formule de Maudsley, une impulsion déterminée par des idées, impulse hy ideas); il arrive un moment non seulement où elle se manifeste dans la conscience mais encore où elle s'exprime pour ainsi dire, intellectuellement, où des jugements reconnaissent le rappoj't qui existe entre elle et l'idée de certains objets. Dans la suite, l'idée de ces objets suffira pour l'éveiller elle-même dans la conscience. Un jugement éveille différemment la tendance qu'il intéresse, suivant qu'il varie quant à sa modalité. Par exemple, l'idée me vient que j'irai entendre à rOpéra le Siegfried de .Wagner. Or j'ai un goût assez prononcé pour la musicpe de Wagner. Je pense en moi-même : « cette œuvre me plaira peut-être » : ma tendance est excitée. Elle le sera davantage si je pense : a elle me plaira certainement » ; elle ne le sera pas du fout si j'arrive à penser, ce qui est d'ailleurs j)eu vraisemblable : « elle ne me plaira pas du tout ». Mon désir sera différent aussi suivant que j'aurai jugé, d'une part, que j'irai peut-être, probablement ou certainement entendre cet opéra ; d'autre part, que je l'enten-
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drai tout de suite, ou prochainement, ou après un temps plus ou moins long.
Deux causes principales contribuent à renforcer une tendance : la répétition plus ou moins fréquente des actes qui sont de nature à la satisfaire et le plaisir plus ou moins grand qui résulte de ces actes, plaisir dont le souvenir est conservé. D'autre part, elle reçoit des applications de plus en plus nombreuses, s'oriente vers une multiplicité de plus en plus considérable d'objets. En réalité elle ne s'attache à un objet qu'en raison de telles qualités particulières qu'il possède et peut s'associer, par conséquent, à l'idée de tous ceux qui les possèdent également. C'est ainsi que le désir de la nourriture, lié d'abord, chez l'enfant, à l'idée du lait de sa nourrice, se lie ensuite à celle d'un nombre de plus en plus grand d'aliments. Une tendance s'attache fréquemment à un ou à des objets particuliers : l'amitié pourra nous lier en même temps à quelques personnes ; l'amour proprement dit, plus exclusif, nous unira à un seul être, auquel aucun autre, parfois, ne saurait succéder dans notre affection. Il existe aussi des tendances qui ont une fin générale : la vérité, l'égalité, la liberté. Une tendance générale, s'il est permis d'employer cette expression, procède vraisemblablement de plusieurs tendances particulières : par exemple, c'est sans doute l'amour de tel et tel objet provoquant chez nous la sensation du beau, qui a dû, après l'élaboration de l'idée abstraite de beauté, s'atta-
cher à cette idée et donner ainsi naissance à l'amour du beau sans pour cela disparaître lui-même nécessairement. Il est d'ailleurs des tendances « particulières » qui ont dû avoir une origine semblable. x\insi, bien des inclinations se combinent dans notre âme, à ce qu'il semble, pour que l'idée de la patrie devienne la fin d'une inclination spéciale.
Générales ou particulières, nos tendances, comme nos représentations sont soumises à la loi de Vinhibition. Elles sont loin de se soutenir et de se renforcer toujours les unes les autres : souvent elles se contrarient et s'arrêtent. Comme nous l'avons vu, c'est l'attention qui est la cause principale de cette inhibition, en s'appliquant à certaines pensées de choix. Une éclipse de soleil se produit : en toute occasion, je sortirais de chez moi pour aller l'observer : ma curiosité m'y pousserait. Mais j'ai un désir très vif de continuer une lecture que j'ai commencée : ma curiosité est inhibée. Assis à ma table de travail, je suis sur le point de céder au désir de fumer et je vais avancer la main pour saisir une cigarette; mais non! j'ai la gorge fatiguée et cette cigarette me ferait du mal : je désire éviter les souffrances inutiles. Sous l'influence de ce nouveau désir, mon esprit se fixe sur ridée d'autres mouvements qui s'exécutent : je m'empare de mon porte-plume et j'écris. Dans les deux cas, une tendance est assez forte pour détourner mon attention de toutes les idées et émotions capables d'exciter une autre tendance
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qu'elle a à combattre, pour la porter sur d'autres sentiments et sur d'autres idées. Dès lors, elle doit provoquer une dérivation d'influx nerveux au profit de ceux-ci et au détriment de celles-là. Dans les deux cas, l'un des faits de conscience sur lesquels se dirige mon attention est une idée-force, l'idée de certains mouvements : de là des mouvements différents de ceux qu'il s'agissait d'arrêter et même en opposition avec eux.
Il serait à propos d'étudier ici de quelle manière nos tendances agissent dans les trois phases principales de la volition, celle des réflexions préliminaires, celle de la décision et celle de l'exécution. Nous avons suffisamment montré en étudiant l'aspect intellectuel de l'activité volontaire, comment nos tendances pouvaient influencer diversement nos réflexions et fausser la conclusion de nos délibérations ou bien veiller, au contraire, à ce qu'elle soit logique et légitime.
Le choix volitionnel n'est-il pas en grande partie le fait d'une ou de plusieurs de nos tendances ? C'est elles qui, au moyen de l'attention, en fixant simultanément deux idées dans noire conscience, celle d'un certain acte et celle de son exécution par nous, opèrent cette synthèse dont rrous avons déjà parlé. Je me demande, je suppose, si j'irai demain rendre une visite de reconnaissance à M. B. Il s'agit là d'un devoir peu urgent ; cependant c'est un devoir. Le désir d'éviter une démarche ennuveuse et un désir moral se trouvent en conflit dans ma conscience.
Bref ce dernier est le plus fort. Lors de la décision il est maître de mon attention. Il est clair qu'actuellement il serait en posture de me faire aller chez M. B. si le moment en était venu. Mais il me faut attendre à demain. Dès maintenant, toutefois, je prends une résolution, celle de m'acquitter demain de cette visite. Je choisis : qu'est-ce à dire ? Gela revient à dire que la tendance morale, en dirigeant mon attention, a jeté dans l'ombre le motif qui suscitait en moi une tendance en opposition avec elle, qu'elle a réduit celle-ci à l'impuissance et qu'elle retient mon esprit fixé sur l'idée de la visite à faire et sur celle que c'est moi qui la ferai demain à tel moment. Ces deux idées sont désormais associées solidement. Le sentiment de l'effort et de la victoire d'une tendance, de cette atttitude delà conscience qu'elle a produite, de cet état efficace de concentration mentale, de « monoïdéisme », pour parler comme M. Ribot, c'est ce que j'exprime par ces deux mots : « je veux ». Le choix n'est donc qu'une sorte d^élan victorieux d'une tendance vers l'idée d'un acte, que cet acte doive être exécuté séance tenante ou qu'il doive être différé. C'est ici la tendance morale qui s'exerce, avec quelque autre ou quelques autres, peut-être, qui ont agi dans le même sens qu'elle et l'ont soutenue. Mais le phénomène serait semblable s'il s'agissait de telle autre de nos tendances, par exemple, du penchant intéressé ou de l'inclination religieuse. Voici maintenant venu le moment de l'exécution.
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Ce moment est tantôt proche tantôt éloigné de la décision ; de toute manière, il est vraisemblable que, sauf dans le cas de l'exécution automatique, où une idée-force, ne trouvant pas d'obstacle, se réalise d'elle-même, l'exécution est encore l'œuvre commune d'une ou de plusieurs tendances et de notre attention, que celles-ci concentrent sur l'idée d'accomplir tel et tel mouvements. Il n'est pas indifférent, cependant, que l'exécution soit immédiate ou différée. Est-elle immédiate, en effet .^ il est probable qu'elle doit attribuée aux tendances mêmes qui ont effectué la décision. Est-elle différée ? celles-ci peuvent être éveillées de nouveau lorsque l'heure d'agir est venue et que l'idée de l'acte choisi renaît dans la conscience ; mais les circonstances internes et externes ayant changé nécessairement, elles risquent de ne pas être excitées ou de ne pas l'être avec la même force. En fait, lorsque l'exécution a lieu, elle est souvent entraînée par d'autres mobiles que ceux de la décision.
Toutes les tendances qui existent en nous à un moment donné sont susceptibles, sans doute, d'intervenir dan» notre activité volontaire. Cependant toutes n'y ont pas, cela va sans dire, un rôle également important. Il en est une que nous examine-
rons à part et dont nous essaierons de découvrir les origines et les principaux caractères, étant donné l'importance capitale qu'elle a normalement dans la vie psychique de l'adulte : c'est celle que nous avons appelée la tendance morale.
Un de mes voisins, tombé dans le besoin, vient me demander du secours. Quelques minutes de réflexion suffisent pour me permettre d'apercevoir divers partis à prendre. Ils se réduisent, je suppose, aux deux suivants : accorder le secours demandé ou, au contraire, le refuser en m'excusant. Les conséquences de chacune de ces deux manières d'agir se présentent aussitôt à mon esprit, qui, en se plaçant à mon point de vue personnel, les juge agréables ou désagréables pour moi sous tel ou tel rapport, c'est-à-dire établit des relations entre elles et moi. L'aperception de ces relations éveille en moi des désirs, des espérances et des craintes, c'est-à-dire provoque certaines manifestations de mes diverses tendances. Bornons-nous à noter les sentiments essentiels : d'une part, je voudrais éviter une dépense et un dérangement; de l'autre, je ne serais pas fâché de rendre un service à mon voisin. Mais voici qu'entre en scène un jugement nouveau, un jugement moral : le premier parti me parait meilleur dans Tordre du devoir; je lui reconnais une plus grande valeur au point de vue moral. Dès lors, j'ai un nouveau motif d'action; s'il me décide, j'éprouverai un plaisir intime d'un certain genre, différent, sans doute, de cflui que
j'éprouverai à l'idée d'avoir secouru un homme qui à titre d'homme et de voisin m'inspire quelque sympathie. Dans le cas contraire, je ressentirai une peine toute spéciale, à laquelle je pourrai donner le nom de « remords ». Qu'il s'agisse d'un plaisir ou d'une peine, ce sentiment n'indiqucrat-il pas qu'en moi une certaine tendance a été contentée ou déçue, tendance proprement morale, car elle me portait précisément vers ce qui m'apparaissait comme (c bien », comme faisant partie de mon devoir ?
Il n'est pas impossible d'imaginer quelle a dû être Vévolalion de la tendance morale dans l'histoire de l'humanité et ce qu'elle est aujourd'hui dans la vie de l'individu. De toute façon, elle est issue, sans doute, de la réflexion, et elle suppose un certain développement de la «: raison pratique >>. L'homme n'a pas tardé à comprendre, à juger que tel acte était préférable à tel autre à tel égard. Il est clair qu'il s'est d'abord placé à des points de vue très humbles : il s'agissait pour lui d'éviter personnellement des dangers ou des souffrances, d'obtenir plus de jouissances ou de bien-être, d'atteindre certaines fins utiles. Dans l'opuscule intitulé le Commencement conjectural de Vhistoire humaine, Kant, avec une hardiesse très grande pour son époque expose rh3'pothèse transformiste sous le voile de l'allégorie. Il représente les hommes des temps primitifs comme menés par leurs instincts tout aussi bien que les autres ani-
maux. Puis, peu à peu, leur intelligence se développe ; leur raison se forme : ils apprennent à choisir et à prévoir, par suite, à « pourvoir ». Ils choisissent leurs aliments, leurs vêtements, leurs armes ; ils prévoient la mort. A cette phase de son développement psychique, l'homme a saisi qu'il y avait avantage souvent à préférer à un bien qui s'offre à portée de la main un autre bien plus éloigné mais plus grand ; il a pris Thabitude de s'en rapporter à la réflexion dans la poursuite des différents objets de plaisir. Il est parvenu ainsi à la notion déjà précieuse de ï intérêt, c'est-à-dire du plaisir cherché avec méthode. La disposition générale de tous les êtres vivants à chercher le plaisir a pu, par une métamorphose aisée, donner naissance à une tendance spéciale que nous appellerons la tendance intéressée. Puis, petit à petit, la réflexion, aidée par l'observation et rcxpérience, est arrivée à concevoir une autre forme du raisonnable plus élevée que l'intérêt, celle du bien proprement dit, c'est-à-dire, non pas de ce qui est le meilleur pour la satisfaction de tel ou tel désir individuel, mais de ce qui est ht meilleur absolument, de ce qui s'impose à notre volonté comme une nécessité idéale. La réflexion, avons-nous dit ? C'est-à-dire l'esprit s'exerçant suivant ses lois propres. Il nous semble difficile, en effet, de voir dans l'idéal moral un simple reflet, un écho des jugements que portt; l'autorité sociale sur la conduite personnelle. Suivant l'école anglaise, comme l'on sait, notre
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conscience morale tout entière serait un produit de la vie sociale. Pour Stuart ]\ïill, l'autorité domestique, plus tard les autorités militaire, judiciaire et politique et, d'une manière générale, les hommes qui nous entourent, en louant et récompensant certains actes, en blâmant et punissant certains autres, créent chez nous une tendance de plus en plus Torte à approuver les uns et à désapprouver les autres. Darwin et Spencer complètent cette théorie ; ils ajoutent en particulier que ces habitudes de pensée, se transmettant et se renforçant en vertu de la loi d'hérédité, tandis que leur origine s'oublie progressivement, finissent par acquérir la puissance et le caractère mystérieux des instincts. Il y a dans cette doctrine une part d'exagération. Sans doute, les mille influences de la vie sociale ont contribué et contribuent à la formation et au développement de la conscience morale ; mais, ces influences, l'individu ne les subit pas passivement. Souvent il n'y obéit qu'à bon escient; d'autres fois, il s'en affranchit alors même qu'il y va de son intérêt de s'y soumettre. Jamais les novateurs, dans l'ordre de la pensée, n'auraient pu naître ni se recruter des partisans, si les opinions individuelles étaient à ce point dépendantes de la vie sociale. Les idées morales, pour ne parler que de celles-là, doivent être en grande partie le résultat de la réflexion, d'une direction méthodique de la pensée. La pratique de la vie sociale a montré à Thomme des cas nom- EuG. Martln. 7
l)reux où les fins personnelles étaient et devaient être sacrifiées logiquement à d'autres fins, aux intérêts d'un groupe, aux desseins d'un chef de famille, d'un souverain ou d'une divinité. Peu importe d'ailleurs que ce sacrifice ait toujours été vraiment raisonnable ; il suffit que les hommes l'aient jugé tel, qu'ils ne soient pas parvenus à comprendre qu'il pouvait et qu'il devait en être autrement, qu'ils se le soient expliqué, qu'ils l'aient justifié à leurs propres yeux : la première notion de la justice était née. Après quoi, nous pouvons nous représenter le domaine du bien moral s'étendant graduellement, la notion du juste épurée de plus en plus par la raison, qu'éveille et éclaire la rencontre de circonstances extérieures sans cesse renouvelées. L'homme en est venu, par exemple, à faire de sa nature raisonnable une « fin », ce qui est, selon Kant, le principe d'une culture morale supérieure. C'est qu'en effet Tindividu s'est aperçu que les autres hommes étaient semblables à lui ; que leurs « fins » propres, considérées objectivement, devaient être mises sur le même plan que les siennes et devaient être respectées également ; que la valeur de l'être humain, ce qui le rendait éminemment respectable, tenait à son caractère sacré de personne morale. Wundt croit aussi que le motif moral est sorti de la réflexion, qui nous montre dans l'acte un moyen de réaliser certaines fins, par exemple de servir le bien public, parce que l'intérêt privé en dépend et qui, à
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force de raisonnement, élève petit à petit l'édifice de l'idéal moral. Il n'imagine pas tout à fait de la même manière que nous, dans le détail, l'histoire de cet idéal ; mais il admet comme nous que sa formation a nécessité un travail original de la réflexion.
En même temps qu'il s'est formé, et parallèlement, s'est développée une tendance morale. L'homme fait d'abord par intérêt, parfois poussé par des motifs altruistes, ce qu'il conçoit comme logique et raisonnable. Il recherche le ;bien comme un mo^e/2 d'atteindre certaines fins égoïstes ou non. Mais peu à peu il prend u^.e habitude de plus en plus grande de cette recherche, et, oubliantles mobiles originaires qui l'y poussaient, il recherche le bien pour lui-même. Le motif « ceci est bien » prend graduellement de l'influence sur sa conduite. La tendance morale est née. Elle se développe sans cesse au point de devenir capable de lutter contre la ou les tendances d'où elle est issue.
Qu'on accepte ou non les conjectures qui viennent d'être brièvement exposées, on admettra certainement qu'aujourd'hui la tendance morale , en germe sans doute chez l'enfant qui vient au monde, ne se manifeste pas tout à coup, toutT^ constituée et tout armée, comme Pallas Athéné sortant du cerveau de Zeus, mais qu'elle subit une évolution plus ou moins lente, de même que la raison et de même que la conception que chacun se fait du bien. « Le bien )> c'est d'abord pour l'enfant ce qu'exigent
ses parents et ses maîtres et il ne leur obéit que par crainte, par intérêt ou par amour. Puis, la réflexion, intervenant de plus en plus, lui représente bientôt son obéissance comme naturelle et logique, puisqu'elle est une règle de fait^ une loi constatée à laquelle il est habitué; il arrive aussi, sans doute, à saisir cette vérité que ses parents, ses maîtres, et en général ceux qui le gouvernent sont plus habiles et plus intelligents que lui, qu'ils savent des choses qu'il ne sait pas, comprennent des choses qu'il ne comprend pas et qu'ils sont soucieux de ses véritables intérêts. Cependant, petit à petit, tandis qu'il s'accoutume à conformer sa conduite à ce qui lui est représenté comme (c bien », la tendance morale se développe et se fortifie. Le « bien » est alors la fin propre de cette tendance, et la notion du bien est désormais distincte et indépendante d'autres notions, telles que celles de l'agréable et celle de l'utile avec lesquelles elle devait être confondue ou associée primitivement.
Il nous a paru utile d'insister particulièrement sur la tendance morale, puisque la volonté évolue normalement dans le sens de la moralité. Il est clair, cependant, que oette tendance ne constitue
pas à elle seule le ressort de notre activité volontaire : aussi est-il nécessaire d'étudier d'une façon plus complète la composition et le jeu do ce ressort.
Nous avons montré que la volonté semblait devenir de plus en plus calme à mesure qu'elle devenait plus puissante. Ce fait n'indique-t-il pas que des tendances essentiellement calmes y prédominent de plus en plus ? Or les tendances les plus calmes, ce sont, d'une manière générale, celles dont l^objet est le plus impersonnel^ c'est-à-dire le moins relatif à des personnes déterminées, au sujet ou à ceux qu'il aime ; ce sont les plus désintéressées, les plus dégagées des intérêts humains. Ce sont aussi celles dont la fin est le plus abstraite. Des tendances aussi élevées que le patriotisme ou l'inclination religieuse ne sont pas incapables de s'exaspérer, de se traduire au dehors par des manifestations explosives et violentes et d'apporter le trouble dans notre moi psychologique et physiologique, surtout lorsqu'elles se présentent sous une forme étroite ou pervertie : c'est qu'elles s'attachent, l'une à l'être par excellence, l'autre à un être très grand et très complexe, et qu'elles ont par cela même un caractère concret et « personnel ». — D'autre part, on ne saurait juger de la puissance réelle d'une tendance par la violence de ses manifestations extérieures : les plus bruyantes ne sont pas toujours les plus fortes. N'est-ce pas un lieu commun, en effet, de parler du despotisme
des passions ? Or il est des passions qui sont ordinairement très calmes, parce que les tendances dont elles sont, pour ainsi dire, Vexagéraiion chronique sont paisibles naturellement. Une tendance même paisible acquiert une influence croissante à mesure qu'elle s'invétère, qu'elle s'enracine plus profondément par Thabitude, qu'elle s'assimile ou se subordonne davantage les autres. La volonté, avons-nous dit encore, tend à se régler, à se faire constante, à obéir à des principes généraux de conduite : il faut pour cela, selon toute apparence, que se développent chez l'individu une ou plusieurs tendances « générales », telles que la tendance intéressée, l'amour du vrai ou du beau, enfin et surtout la tendance morale. Ce sont les tendances de ce genre qui sont les plus compréhensives, pour ainsi dire, les plus capables de recevoir un grand nombre d'applications ; par suite, ce sont celles qui sont le plus à même de mettre de l'ordre et de l'unité dans notre conduite. La volonté, avons-nous ajouté, se moralise graduellement, lorsqu'elle se développe de façon normale. C'est dire que la tendance morale y joue un rôle de plus en plus grand.
Enfin la volonté paraît provenir, en quelque sorte, du noyau central de notre personnalité. Ce fait nous laisse supposer qu'elle est constituée en grande partie par nos tendances les plus stables et les plus influentes, celles-ci étant des éléments essentiels de notre caractère et, par conséquent,
de notre « moi ». Parmi les tendances dont nous parlons, aucune ne pourrait ctre considérée comme plus i< centrale » que la tendance morale. C'est la tendance régulatrice par excellence, un instrument de sagesse et d'harmonie, parce que sa l'in est précisément le parti que la raison présente comme le meilleur au point de vue le plus élevé de tous, c'està-dire au point de vue moral. Elle est centrale comme notre raison, cette chercheuse de vérités objectives et impersonnelles, qui n'en est pas moins un des facteurs les plus importants de notre personnalité.
De ce que l'acte volontr.ire doit pouvoir être attribué au « moi », on a été souvent tenté de conclure que toutes ou presque toutes les tendances essentielles du (( moi » devaient intervenir à propos de chaque volition, lorsque la volonté est bien constituée et organisée, C'est bien là, semble-t-il, l'opinion de M. Paulhan. Selon lui, elles arrivent à former un système si bien lié qu'aucune d'elles ne peut entrer en activité sans que les autres s'éveillent à quelque degré. Il ne faudrait peut-être pas s'exagérer le nombre de celles qui peuvent ainsi s'éveiller en même temps. L'hypothèse de M. Paulhan repose sur la loi connue" de l'association des faits de conscience : mais est-il bien sur que le jeu d'une tendance puisse entraîner direclemenl celui d'une autre tendance associée ? Les tendances ne semblent s'associer (\vi indirectement, par Tintermédiaire d'idées, d'images auxquelles elles sont
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également liées. Or cette liaison indirecte ne paraît pas devoir s'établir nécessairement entre deux tendances essentielles quelconques d'un individu, par exemple entre l'ambition et l'avarice, entre l'amour du vrai et le goût de la boisson ! — Ensuite il est assurément, pour chacun de nous, plus d'un problème pratique qni intéresse bien peu ou n'intéresse point du tout telle ou telle de nos tendances essentielles : celle-ci sera-t-elle excitée par lui, même à un faible degré ? La pitié d'un Vincent de Paul ne pouvait que rester muette lorsqu'il ne s'agissait pas de son prochain. Mazarin pouvait-il ressentir la soif des honneurs lorsqu'il n'était question que d'un acte secret de charité ? — De plus lorsque nous choisissons un parti, pour peu que nous ayons l'habitude de l'introspection, nous savons démêler les principales tendances qui militent en faveur de la solution adoptée par nous : nous le pouvons surtout après coup, lorsque la décision est prise et que s'est calmée l'agitation causée par le débat. Or avons-nous conscience que toutes ou presque toutes nos tendances essentielles sont excitées chaque fois? — Enfin est-il matériellement possible qu'un grand nombre de nos tendances principales s'exercent concurremment ? Il ne semble pas que notre énergie nerveuse, que notre énergie centrale en particulier, puisse se dépenser en beaucoup de directions à la fois. Plus les directions sont nombreuses, plus les dépenses permises sont laibles poui- chacune Songeons
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aussi qu'il suffit d'une forte tendance qui s'empare de notre attention pour jeter les autres, pour ainsi dire, dans l'ombre et les paralyser. L'activité volontaire est une activité attentive : or le régime de l'attention est un régime de « monoidéisme », c'est-à-dire de privilège. L'attention, en entrant en scène, favorise certaines tendances aux dépens de certaines autres. La « monoïdéation », pourrait-on dire, s'opérera sous l'action et au profit des premières, malgré les autres et à leur détriment. Si donc il y a dans l'activité volontaire une coordination hiérarchique de nos tendances, elle ne doit guère s'établir que d'une manière absolument /)rovisoire et instable, à l'occasion d'un acte particulier.
Il suffirait évidemment, pour ordonner noire conduite, de la prédominance habituelle d'une de nos tendances les plus générales. Il n'en est' guère, si l'on met à part la tendance intéressée, qui soit aussi capable de manifester sa puissance en toute occasion que la tendance morale. L'amour du vrai, celui du beau, le souci de l'honneur, sont assez éloignés de pouvoir s'intéresser à tous nos actes. Au contraire la tendance morale, précisément à cause de sa direction, est appelée à jouer un rôle de plus en plus étendu : le domaine du bien est si vaste! Sans doute elle n'est pas toujours éveillée vivemenô par l'idée d'un parti conforme au devoir : il v a des devoirs insio^nifiants ; il en est d'autres où d'autres inclinations nous poussent si
fortement qu'elle n'a guère besoin de s'exercer, par exemple lorsqu'il s'agit de préférer à un plaisir légitime un intérêt matériel. Mais dès que les limites du devoir risquent d'être franchies, il est dans son rôle d'intervenir.