‹ Psychologie de la volonteChapitre 37 sur 55 · Psycholofjie de l'Attenlion, p. 41 (F. Alcan · texte numérisé non relu

Psycholofjie de l'Attenlion, p. 41 (F. Alcan

l'aspect émotionnel de l'activité volontaire 125

Algérie, lorsque plusieurs couleuvres tombèrent presque devant moi. La surprise que j'éprouvai, aviva, je pense, en moi, l'espèce de dégoût spontané que j'ai pour ce genre d'animaux, en même temps que le désir de les étudier. Un soir, dans un voyage en Suisse, j'aperçus pour la première fois le glacier de la Jungfrau au coucher du soleil. Je m'attendais à jouir de ce spectacle; mais il n'était pas tel que je me l'étais figuré. De là un contraste entre la vision de cette masse éclatante de blancheur que teintait le soleil couchant et les représentations que je m'en étais formées à l'avance, contraste qui a contribué certainement à aiguiser mon émotion.

En troisième lieu, l'on met bien souvent sur le compte de l'accoutumance des effets qui sont dus tout simplement à la f aligne. Chacun sait que toute énergie organique est limitée, et que, si elle est épuisée en une direction, elle exige, pour se refaire, soit du repos, soit une activité différente. Or une émotion, surtout si elle est vive, c'est-àdire si elle implique des mouvements violents de l'organisme, devient bientôt fatigante lorsqu'elle est trop longtemps ou trop fréquemment ressentie. Un tableau de Rembrandt ou de Yan Dvck finit par nous lasser si nous le contemplons sans mesure ; et l'on sait que Rabelais parmi les moyens de guérir la passion amoureuse signale celui de la satisfaction immodérée. Sans doute la lassitude qu'elle procure n'est que temporaire.

Toutefois il ne faut pas oublier qu'elle laisse parfois des souvenirs plus efficaces que ceux des jouissances ressenties. M. Rabier cite des désirs insatiables, dont la satisfaction serait toujours accompagnée de plaisir. En réalité ils ne nous paraissent tels, que si nous leur fournissons des aliments variés et si nous ne les lassons point. Ni le désir du beau, ni celui du vrai, ne sont à l'abri de la fatigue. Si l'on préfère, tous les désirs sont insatiables, sauf les accidentels, à condition qu'on les contente avec mesure et qu'on leur ménage des repos suffisants.

Il y a des cas où l'on explique à tort le délaissement d'un plaisir devenu familier par le dépérissement de celui-ci, alors qu'il conviendrait de l'expliquer par un besoin d'enrichir le trésor de nos acquisitions mentales et émotionnelles. Tel amateur de peinture veut toujours voir de nouveaux tableaux, tel musicien entendre de nouveaux airs de musique, tel touriste visiter des contrées nouvelles pour lui. Les émotions qu'ils ont éprouvées jadis ne se sont pas émoussées par la répétition : mais il les possèdent, pour ainsi dire, à l'état latent. Ils peuvent les faire revivre à leur gré et sans effort plus pures, plus idéales que les primitives ; ils en sont désormais les maîtres. Il leur est permis de les considérer tantôt sous un jour, tantôt sous un autre, et de les rendre plus délicieuses encore en les embellissant. Dès lors, à quoi bon tenter de les renouveler par des expériences nou-

l'aspect émotionnel de l'activité volontaire 127

velles, qui seraient peut-être décevantes ? Supposons même que la conception de l'objet agréable n'ait guère été modifiée : ne sait-on pas qu'un objet ne demeure pas toujours identique à lui-même et que les circonstances qui l'entourent changent continuellement ? Quand bien même les circonstances et l'objet seraient invariables, les dispositions du sujet sont dans un perpétuel devenir. Ma mère, arrivée à la cinquantaine, hésitait à aller revoir la Lorraine annexée, où s'était écoulée son enfance, et où elle n'était jamais revenue. Le temps avait apporté tant de changements à son milieu affectif, et à sa terre natale ! Elle craignait avec raison qu'un nouveau contact avec la réalité ne vînt rompre le charme de ses visions d'an tan. D'autres veulent enrichir sans cesse leur mémoire et leur imagination par des expériences nouvelles, tout simplement parce que les acquisitions anciennes leur permettent de mieux profiter de celles-ci. Mon père s'est plu à entendre jouer onze fois de suite les Huguenots de Meyerbeer à la Scala de Milan. Il n'était nullement fatigué de les entendre ; mais il désira ensuite écouter un autre opéra, afin de mieux goûter celui-ci par comparaison avec le premier. Il ne quittait un plaisir que pour en obtenir un autre, ou, pour mieux dire, afin d'en obtenir un plus grand, parce que le premier devait l'aider à savourer plus pleinement cet autre. Avons-nous lu un roman suffisamment pour en posséder le contenu ? nous l'abandonnons volontiers pour un

autre roman. Ce n'est pas nécessairement que le premier ait cessé de nous plaire, mais les sentiments et les idées qu'il nous suggérait nous sont désormais acquis et nous permettent de mieux apprécier une œuvre plus différente et d'y trouver plus d'agrément.

A cette loi du besoin d'enrichissement intellectuel et affectif nous devons en ajouter une dernière, la plus importante de toutes, celle de r intervention ou de la réaction spontanée de r attention. Tout élément émotionnel répété tend à s'effacer et à disparaître, dans la mesure où l'attention s'en détache, et tend au contraire à se conserver et à s'accroître dans la mesure où elle s'y intéresse et le favorise. Tantôt elle cesse de se fixer sur l'élément affectif lui-même, tantôt elle se détourne des éléments intellectuels qui ont le don d'exciter celui-ci. Elle peut le faire pour deux raisons, qui interviennent souvent de concert, soit parce qu'il est de nature désagréable ou douloureuse, soit parce qu'elle est attirée ailleurs par des préoccupations plus puissantes, .Je me souviens d'avoir entendu des étudiants en médecine décrire le dégoût que leur inspirait dans les premiers temps la vue des cadavres dont on leur donnait à disséquer un fragment. Mais ils en étaient venus à étouffer peu à peu ce sentiment gênant, en lui refusant toute attention, en le mettant pour ainsi dire en disgrâce, et en distrayant leur esprit de ce ([ue les cadavres avaient de repoussant pour

l'aSI»KCT ÉMÛTIONNliL DE l'aCTIVITÉ VOLONTAIRL: 129

le porter sur ce qu'ils avaient d'intéressant au point (le vue scientifique et sur le réel plaisir qu'ils éprouvaient à s'instruire. Ils avaient rompu les iiems d'association qui unissaient l'objet, dans leur pensée, à des émotions pénibles et l'avaient associé, au contraire, à des émotions agréables. « Où en seraient le général, le chirurgien, le président d'une assemblée, dit W. James, si leurs courants nerveux descendaient dans leurs viscères, au lieu de rester parmi leurs circonvolutions cérébrales ? » Chez eux, heureusement, le stimulus est envoyé le long des voies cérébrales « dans les nerfs qui aboutissent simplement au doigt qui écrit ou à la langue qui parle ». Il s'est établi « une sorte d'économie dans les voies nerveuses par lesquelles les sentiments et les idées se déchargent ». Or, remarquons-le, c'est l'attention qui a réalisé cette « économie » , en empêchant les courants de descendre dans les viscères, ce qui aurait risqué d'affaiblir chez ces personnages le sang-froid et la vigueur du raisonnement. Pourquoi, d'autre part, chez les critiques littéraires et les critiques d'art, une longue familiarité avec les œuvres des écrivains et des artistes semble-t-elle avoir émoussé les sentiments d'ordre esthétique autant qu'elle a aiguisé le goût et le jugement ? C'est précisément parce que leurs préoccupations de métier ont spécialisé leur activité cérébrale, en la dirigeant dans le sens de la critique. Ne les plaignons pas trop : car s'ils ont perdu en grande partie les jouissances EuG. Martin. 9

du profane sentimental en face d'un bel ouvrage, ils sont devenus plus accessibles en revanche à celles du jugement. — Supposons maintenant que l'attention, au lieu de refuser sa faveur aux éléments affectifs, la leur accorde au contraire chaque fois qu'ils apparaissent, nous aurons en quelque sorte une contre-épreuve. Ceux-ci persisteront sans rien perdre de leur intensité. C'est ce qui se produit en effet : j'en ai fait moi-même l'expérience. J'ai habité deux ans la région du Languedoc et, pendant ces deux années, j'ai regardé presque tous les jours ce ciel du Midi, si singulièrement pur. Eh bien, je l'ai toujours contemplé avec une jouissance égale. En Normandie, pendant deux années, je me suis imposé à moi-même de jeter les yeux chaque jour sur une de ces vastes prairies du Cotcntin, si reposantes au regard ; elle ne m'a jamais paru monotone. Par le même procédé, le plaisir que me causait la fréquentation de personnes chères ne m'a jamais semblé avoir perdu de sa vivacité.

Dans ce qui précède, il s'agit bien, en réalité, d'aspects divers de l'adaptation du sujet à l'objet, de modes spéciaux de l'habitude. Si la vision imaginative de l'objet change avec le temps, c'est parce que nous le connaissons de mieux en mieux, en d'autres termes, que notre esprit s'y adapte en quelque manière. S'il nous surprend de moins en moins, au fur et à mesure que nous nous familiarivsons avec lui, c'est encore parce que nous nous y accoutumons petit à petit. La fatigue peut nous mas-:-}

l'aspect émotionnel de l'activité volontaire 131

quer le phénomène de raccoutumance, mais elle en est, au fond, une condition : il ne faut pas craindre, en effet, de fatiguer jusqu'à un certain point une tendance, si l'on veut la renforcer*. Nous n'éprouvons le besoin de nouvelles émotions que lorsque les anciennes nous sont acquises, qu'elles se sont, pour ainsi dire, acclimatées chez nous. Enfin cette « économie dans les voies nerveuses » dont parle W. James, et qui s'opère par l'intermédiaire de l'attention, est une sorte d'organisation supérieure désirée ou voulue. Mais ces formes particulières de l'habitude doivent être distinguées les unes des autres.

L'on pourrait encore se demander si la répétition n'émousserait pas directement une émotion, comme elle semble émousserune sensation affective. L'observation des phénomènes qui concernent les sensations nous éclairera peut-être sur ceux qui doivent se passer pour les émotions. Laissons de côté, ici, les plaisirs liés à la satisfaction des besoins périodiques et les douleurs auxquelles l'organisme ne saurait se faire, puisque tout le monde convient que ce domaine échappe à l'habitude. Mais est-il exact que l'accommodation organique se produise pour toutes les autres sensations indistinctement? Vraisemblablement elle ne doit avoir lieu que pour celles qui sont désagréables ou nuisibles. Il n'est pas étonnant que l'organisme ait besoin de s'habituer

Page 1