‹ Psychologie de la volonteChapitre 38 sur 55 · Cf. p · texte numérisé non relu

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à l'action de la nicotine ou de l'alcool, qui sont de véritables poisons ; à certaines odeurs qui peuvent provoquer des maux de têtes ou des nausées; à certains bruits trop violents, qui risqueraient d'être fatigants et dangereux pour l'organe de rouie. Mais lorsqu'une excitation est modérée et agréable, pourquoi nous y adapterions-nous, puisqu'elle ne fait qu'amener une activité normale des énergies de notre être, puisque le plaisir qu'elle procure implique, en quelque sorte, une pré-adaptation ? — Nous raisonnerons de même à l'égard des sentiments. Il est naturel que nous ayons besoin de réagir contre les émotions trop douloureuses ou trop violentes, car elles seraient de nature à apporter le trouble dans l'exercice de nos fonctions. Mais notre santé n'exige pas — bien au contraire — que nous luttions contre celles qui sont agréables et modérées, comme les jouissances que l'on éprouve à obtenir des succès d'un certain genre, à contempler une œuvre d'art ou accomplir une bonne action. Il semble, non seulement que la répétition n'émousse pas nécessairement les sentiments agréables mais encore qu'elle les conserve souvent, et souvent aussi les développe. Darwin dans son autobiographie regrette d'avoir laissé dépérir chez lui, par sa négligence, la partie du cerveau d'où dépendent les goûts les plus élevés : « Si j'avais à recommencer ma vie, écrit-il, je me ferais une règle de lire au moins une fois par semaine quelque poème ou d'entendre un peu de musique ; peut-être qu'en procédant

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ainsi, les parties de mon cerveau qui sont maintenant atrophiées auraient été conservées vivantes par r usage que fen aurais fait. La perte de ces goûts est une perle de bonheur ; elle nuit probablement à l'intelligence et plus certainement au caractère moral, en affaiblissant la partie émotionnelle de notre nature. » Darwin estime donc que la faculté d'éprouver les plaisirs esthétiqpies s'entretient par l'exercice.

En ce qui concerne les émotions douloureuses ou trop violentes elles-mêmes, il est peu probable qu'elles subissent un amoindrissement direct par l'effet de la répétition, sans l'intervention d'une des lois que nous avons précédemment étudiées. Ce sont ces lois qui paraissent chargées de cet amoindrissement. C est rafteniion, en particulier, qui semble avoir pour fonction de nous préserver des influences dépressives ; et c'est précisément lorsqu'elle est atteinte que nous sommes à la merci des émotions. Bien des personnes sont devenues d'une émotivité extrême à la suite d'un grand chagrin ou parce qu'elles ont assisté à un spectacle trop troublant comme celui d'un accident de chemin de fer. Leur émotivité pouvait tenir en partie à ce que leurs nerfs étaient hors d'état de réagir contre les excitations qu'ils recevaient; mais n'étaitelle pas due surtout à ce qu'elles avaient perdu la maîtrise de leur esprit? D'ailleurs il semble bien qu'une souffrance occasionnée par une idée, un regret par exemple ou un remords, ne s'af faibli-

rait guère si nous y fixions obstinément notre attention.

Ce n'est donc pas nécessairement, mais pour ainsi dire par accident, sous Tinfluence d'un certain nombre de causes que nous avons énumérées, qu'un sentiment répété arrive à s'émousser.

Nous avons maintenant en main tous les renseignements nécessaires pour résoudre le problème que nous nous sommes posé, celui des transformations ordinaires subies par notre vie affective, au cours de l'évolution de notre volonté.

Il est d'abord certain que plus nous avançons en âge, plus nous acquérons de l'expérience et plus nous connaissons : par suite, plus le domaine du nouveau et de l'imprévu se restreint pour nous, plus les surprises se font rares. Sans doute l'on a dit souvent que l'on s'étonne à proportion de ce que l'on sait et que l'ignorant ne s'étonne guère : mais c'est plutôt l'inintelligent qu'il faudrait dire ; et puis, en réalité, on veut parler d'un phénomène tout différent, de la curiosité naturelle toujours en quête de vérités nouvelles, d'autant plus vive et alerte qu'elle a reçu plus d'aliments, par suite, qu'elle a déjà fait plus de trouvailles : un problème résolu en enfante bientôt un ou plusieurs autres, que l'on brûle de résoudre. En fait, tandis que

croissent l'expérience et le savoir, la part de l'attendu devient plus grande de jour en jour, le nouveau est moinsnouveau, il nous déconcerte moins : il nous trouve toujours sur nos gardes ! Par conséquent il a moins de chances d'intensifier nos émotions.

En même temps, nous idéalisons de moins en moins les objets nouveaux ; notre vision et notre prévision sont moins imaginaiives et plus réelles, mises au point, pour ainsi dire, par des souvenirs précis. Il est vrai que souvent notre mémoire se peuple de souvenirs amers et que nous acquérons des dispositions pessimistes; nous voyons, comme on dit, le présent en noir ou en gris, tandis que nous sommes pleins d'enthousiasme pour le passé, latidaîores temporis acii. Mais, à tout prendre, il semble que nous imaginons moins et que nous nous remémorons davantage ; que si notre vision est incomplète encore et parfois partiale, elle est plus voisine de la vérité.

Ce que nous venons de dire de la curiosité, laisse entendre que notre besoin d'enrichir le trésor de nos acquisitions mentales et émotionnelles n'est pas atténué par les années. Il ne s'atténue guère que lorsque nos facultés, atteintes par la vieillesse, s'assoupissent et s'engourdissent, lorsque tout effort les fatigue, lorsque les infirmités paralysent notre activité psychique et que nous éprouvons un grand désir de repos. Alors nous nous plaisons à réveiller les vieux souvenirs, à

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les laisser chanter en nous, et nous songeons moins à ce que nous pourrions acquérir qu'à ce que nous avons acquis. L'homme qui possède encore toute sa vigueur, Tadulte, est en général plus ou moins désireux de connaissances et d'émotions inédites. Seulement ce désir n'a d'ordinaire qu'une influence assez restreinte sur le dépérissement des sentiments anciennement éprouvés : il ne porte guère préjudice qu'aux sentiments agréables ; et encore, il ne nous porte d'habitude à les négliger que temporairement. De plus, lorsque nous recherchons un certain plaisir à la place d'un autre, attirés par la nouveauté, le plus souvent ces deux plaisirs sont du même genre ; c'est la même tendance « générale » que nous tâchons de satisfaire, de sorte que notre faculté d'éprouver des plaisirs de ce genre n'en est pas diminuée. Mon goût pour les paysages ne dépérit pas, il s'aiguise au contraire, lorsque je vais visiter des régions pittoresques encore inconnues de moi.

La loi de la fatigue, nous avons dit, risque de nous dégoûter de certains sentiments. Il ne saurait être question ici, évidemment, que des sentimonts agréables; et encore cette loi n'est vraiment préjudiciable aux sentiments répétés que lorsqu'elle nous amène à les éviter pendant longtemps ou définitivement. D'ailleurs, lorsque nous les évitons, nous les remplaçons habituellement par d'autres du mémo ordre, si bien que la tendance générale à laquelle ils se rattachaient n'en

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souffre aucunement. La fatigue modérée d'une tendance même « pai-ticulière » ne risque pas de lui être nuisible : elle lui est plutôt utile ; par suite, elle est plutôt utile aux émotions. L'action de la loi de fatigue ne paraît donc pas avoir pour effet d'affaiblir notre vie affective.

En sera-t-il de même de la loi de la réaction spontanée de V attention, à laquelle nous avons attribué tant d'importance ? L'influence de celleci prime en effet de beaucoup celle des autres. C'est l'attention qui parait chargée, en quelque sorte, de la police de l'àme. Les sentiments, nous l'avons vu, sont tantôt favorables, tantôt défavorables à la pensée. C'est l'attention, tant volontaire qu'involontaire, qui choisit entre les états affectifs, comme entre les représentations et les idées, et qui, suivant sa direction, éveille ou étouffe à un moment donné ceux-ci ou ceux-là. Bien plus elle peut les modifier de façon durable : elle peut soit les conserver et les développer, soit les affaiblir et même les éteindre jusque dans notre souvenir. C'est, répétons-le, un véritable instrument de sélection, grâce auquel, spontanément et en partie avec réflexion, nous réglons notre âme et rendons notre activité plus cohérente et meilleure.

Ce qu'il faut dire, en définitive, des changements que subit notre vie émotionnelle au fur et à mesure que progresse la volonté, c'est, en premier lieu, que nos états affectifs tendent à se mo-

dérer, de façon à n'être jamais des causes de trouble, et ensuite qu'il s'opère parmi eux une sorte de triage, qui a pour résultat général de conserver et de développer de préférence ceux qui sont les plus utiles et les meilleurs ; bref, que, tout comme notre intelligence et nos inclinations, notre sensibilité, au sens propre du mot, se fait graduellement plus sage, plus harmonieuse et plus pondérée. La volonté forte et bonne n'est donc pas nécessairement une volonté froide. Nos sentiments ont leur raison d'être : s'efforcer de les anéantir serait dangereux et chimérique ; il suffit qu'ils soient réglés.

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