CHAPITRE PREMIER
Une étude scientifique de la volonté doit s'ouvrir par une description. Il est indispensable, en effet, avant de chercher à définir la nature d'une de nos fonctions, d'en connaître tous les détails essentiels, toutes les manifestations et toutes les formes principales. Quelle est la marche ordinaire de l'acte volontaire ? Quels sont les caractères de la volition ? Quels aspects revêt habituellement la volonté ? Enfin quelle en est l'évolution ? Autant de questions auxquelles nous ne pouvons nous dispenser de répondre.
Il est d'usage de distinguer plusieurs phases de l'acte volontaire : celle de la conception des alter-
natives possibles, celle delà délibération ou delà discussion, celle de la détermination, enfin celle de Vexécution. Irai-je cet après-midi faire une promenade ou continuerai-je le travail que j'ai commencé ? Un problème pratique est posé. C'est le moment de la conception des alternatives, c'està-dire des diverses solutions entre lesquelles j'aurai à choisir. Elles sont ici peu nombreuses : j'en aperçois trois, que je pourrais appeler respectivement la thèse, l'antithèse et la synthèse. Je pourrai sortir de chez moi en laissant mon travail, ne pas sortir et le poursuivre, ou partager mon aprèsmidi entre la promenade et le travail. — Voici maintenant le moment de la délibération : que valent les solutions précédentes ? Je les compare aussitôt. En faveur de chacune d'elles surgissent des (( motifs » et des « mobiles », c'est-à-dire des juo-ements et des sentiments. Aucune des trois ne me paraît inacceptable. Abandonner mon travail ne serait pas déraisonnable, car je n'en travaillerai que mieux demain, après une excursion agréable et reposante ; je suis d'ailleurs séduit par l'idée d'aller revoir un coin de la forêt de Montmorency, que je n'ai pas revu depuis plusieurs années. D'autre part, mon travail presse et je serais bien aise de terminer avant ce soir le chapitre que j'ai commencé à rédiger. Enfin la conciliation de la thèse et de l'antithèse présenterait également plus d'avantages que d'inconvénients : en sortant d'abord, pour me remettre à l'œuvre à mon retour, je cour-
rai la chance de contenter mon désir de promenade sans nuire beaucoup à mon travail : si je ne me fatigue pas trop, j'aurai l'esprit plus dispos lorsque je reprendrai la plume. Je composerai mieux et plus vite, surtout si, comme a fait plus d'une fois Jean- Jacques dans cette même forêt, je songe d'avance à mon sujet tout en déambulant. Finalement cette troisième solution me paraît préférable aux autres. Je l'adopte, et voilà la décision prise : à deux heures, je sortirai ; je rentrerai à cinq. Il est une heure. Le moment de l'exécution arrive bientôt. Je prends mes dispositions pour sortir. Je fais mes plans : me voilà parti. J'ai passé par les quatre phases classiques de l'action volontaire.
Cette analyse, satisfaisante à première vue, fait l'effet d'être inexacte dès qu'on s'aperçoit que la volonté intervient, à vrai dire, à toutes les phases de l'acte volontaire ainsi décrit. Elle agit d'abord souvent dans la recherche de la ou des solutions du problème pratique, en tous cas dans la comparaison de celles-ci : ces deux premières phases pourraient être réunies sous le nom de « phase préparatoire de la volition » ou encore « phase des réflexions préliminaires ». Il est clair que ces réflexions ne sont pas entièrement volontaires. L'esprit y garde toujours une certaine liberté d'allure, que la volonté respecte plus ou moins, et qu'il est même de son intérêt de respecter dans une certaine mesure. Elle ne peut qu'imposer telle et telle directions à la succession automatique des
idées, en fixant l'attention sur certaines d'entre elles, en particulier sur celle du but à atteindre et sur celles des moyens qui pourront servir à l'atteindre. Mais elle laisse souvent vagabonder la mémoire et l'imagination, comme le chasseur cfui laisse courir son chien en se contentant de lui fournir quelques indications utiles. Lorsqu'une indépendance excessive est concédée à l'esprit, il risque de se disperser ou de s'égarer, de se perdre en vaines recherches ; d'autre part l'intensité du vouloir et de Tattention voulue, toujours fatigante et coûteuse, paralyse parfois Tactivité spontanée et diminue les chances de découvertes fortuites. Souvent, en effet, c'est en déviant de la route volontaire, en excursionnant à côté, que nous faisons nos découvertes les plus précieuses K — La décision réfléchie, nul ne le contestera, est l'œuvre de la volonté. Cependant on confond d'ordinaire, à tort selon nous, l'acte de volonté avec la décision. Toute décision est la conséquence évidente d'un acte de volonté; mais le déploiement de l'énergie volontaire ne suffit pas toujours, nous le verrons, à effectuer la volition, à associer l'idée d'un acte à exécuter avec celle de sa réalisation par nous-mêmes, de même qu'une étincelle électrique est parfois trop faible pour provoquer une combinaison chimique. En d'autres termes, il est la condition nécessaire
J. Cf. Bebgson, L'EfTorl intellectuel. Bev. Phil., janv. 1902.
mais non suffisante de la synthèse volitionnelle que nous appelons la décision. — Tout comme les a réflexions préliminaires », l'exécution est habituellement en partie volontaire, en partie involontaire. Lorsque l'idée de la décision prise ne rencontre, au moment d'exécuter, aucune contradiction sérieuse, aucun obstacle grave, aucun fait nouveau qui nécessite une nouvelle délibération, la volonté n'a pas besoin de faire de grands efforts pouimaintenir la détermination, pour collaborer à la recherche des mouvements de l'exécution, enfin pour réaliser ceux-ci ; parfois ils se réalisent automatiquement. Mais, dans certains cas, tout est remis soudain en question : les circonstances ne sont pas telles qu'on l'avait prévu; les dispositions d'âme où l'on se trouvait ne sont plus les mêmes, ou bien l'action de\'ient trop pénible. Pour vaincre ces difficultés, il faut que la volonté soit forte, et elle a du mérite à en triompher.
La division classique de l'acte volontaire en quatre parties a pourtant sa raison d'être. Si elle nous paraissait défectueuse, c'est que nous choisissions pour exemple un acte trop complexe. Prenons au contraire un acte élémentaire de volonté, celui qui consiste, je sup'pose, à diriger notre esprit sur un souvenir, celui d'une ancienne visite à Montmorency, nous y retrouverons les quatre opérations traditionnelles, la conception d'un parti à prendre, sinon de plusieurs, un ou plusieurs jugements destinés à l'appréciation de ce ou de
ces partis, une décision rapide, suivie immédiatement d'un mouvement volontaire, qui représente l'exécution de la décision. Tel est l'acte volontaire sous sa forme la plus simple, celle qu'on doit prendre pour type : la trame de l'activité volontaire est en grande partie composée d'actes de ce o-enre. L'on v constate à tout moment cette orientation intentionnelle de la pensée dans une direction déterminée. C'est à tort qu'on distingue de cette «volonté interne^ » la «volonté externe », c'est-à-dire le contrôle volontaire des mouvements corporels : cette dernière n'est qu'un aspect particulier de l'autre.
L'on ne saurait se contenter, toutefois, d'étudier la volition élémentaire ; il est légitime et nécessaire d'observer les formes les plus compliquées du vouloir. Tout d'abord, les diverses opérations de l'acte volontaire se mêlent et se combinent de cent façons. Un parti à prendre est-il conçu ? Il est souvent apprécié aussitôt : puis nous en apercevons d'autres, qui vont être appréciés séparément, à des intervalles plus ou moins longs. Une décision provisoire peut être prise avant la fin de la délibération, avant même qu'elle n'ait sérieusement commencé. Une décision partielle peut précéder la décision complète. L'exécution de l'acte ou d'une partie de l'acte peut se produire avant la détermination finale. Prendrai-je un tramway que