L'Éducalion de la Volonté, p. 61 (Pari>. V. Alcan
il suffit très souvent de contrefaire les signes de la colère ou de la tristesse pour arriver à se fâcher ou à s'affliger réellement. Les acteurs parviennent fréquemment, en jouant un personnage, à ressentir véritablement les peines et les joies qu'ils figurent. Danslaviede chaque jour, la politesse, ennous commandant de simuler certains états d'âme, nous amène à les susciter effectivement chez nous. Les paroles, les gestes et les actes hypocrites que déterminent chez beaucoup de personnes le souci du « qu'en-dira-t-on » ont assurément une faible valeur au point de vue moral. Il n'en est pas moins vrai que ce souci inspire dans une certaine mesure à ces personnes les sentiments qu'elles se croient tenues de feindre. Obligez un enfant à manifester les signes du respect et de la docilité, vous le disposez à être réellement soumis et respectueux. J'ai connu un professeur qui n'entrait jamais en classe qu'après tous ses élèves et exigeait qu'ils se lèvent à son entrée pour le saluer. Peu de maîtres tolèrent qu'un élève leur parle sans avoir préalablement ôté son chapeau. Beaucoup d'autres formalités en usage dans les écoles ont une semblable raison d'être. Nous pouvons provoquer en nous-mêmes tel ou tel sentiment en prenant l'attitude qui l'exprime. Voulons-nous nous donner de la hardiesse ? Tenons-nous droit ; relevons la tête ; croisons les bras, et regardons fermement devant nous.
Aux mouvements musculaires que l'on impose
à un individu ou que Ton s'impose à soi-même nous joindrons ceux qui sont reproduits par imitation et qui ont des effets analogues. C'est un des motifs pour lesquels on sui'veille avec soin, dans les classes, les faits et gestes des élèves. 11 y en a un autre : c'est que sans même qu'un élève trouve des imitateurs, il peut, par ses actes, ses mouvements extérieurs, sa tenue, ses intonations, communiquer à ses camarades les sentiments qu'il éprouve lui-même, ardeur ou paresse, crainte ou colère, intérêt ou ennui.
Les paroles que nous entendons, celles même qui sont écrites et que nous lisons dans les livres et les journaux, sont aussi « suggestives » de sentiments. Un éducateur parvient, par sa propre influence, à suggérer aux enfants l'admiration ou le mépris, l'antipathie ou la sympathie, la défiance ou la confiance, sans qu'il ait besoin de les immobiliser en catalepsie. Nous sommes, en effet, presque tous, « susceptibles de suggestions, et même la vie sociale n'est pour ainsi dire, qu'une balance de suggestions réciproques * ». Or les sujets liypnotisables — les enfants le sont tous — sont beaucoup plus faciles à influencer que les autres, même à l'état de veille. La puissance du suggesteur, puissance variable et que l'exercice peut renforcer, tient surtout, en ce qui concerne la communication des sentiments, à l'intensité qu'il donne,