Pidagoyie
morale » et que Herbart ^ déclare qu'il ne suffit pas d'obtenir « certains actes purement extérieurs » , mais qu'il faut que la volonté agisse, « que l'enfant se trouve lui-même, en choisissant le bien et en rejetant le mal » . Il va sans dire que ces exercices ne seront féconds en résultats heureux que si nous nous conformons aux prescriptions de l'hygiène.
Nous avons passé en revue toutes les ressources dont nous disposons, pour organiser nos forces psychiques, pour les ordonner harmonieusement, pour constituer une sorte de république intérieure bien équilibrée. Mais encore, quel sera le plan de cette république ? Ici un « impératif catégorique » nous arrête tout de suite : ce plan ne saurait être qu'un plan moral ; aussi bien la volonté parfaite est une volonté qui obéit au devoir. Nous assurerons donc l'existence et la prééminence de la tendance morale, qui doit être à même de triompher de toute manière, lorsqu'elle entre en conflit avec d'autres tendances, soit uniquement par elle-même, soit avec l'aide de tendances alliées. Il faudra donc lui ménager des auxiliaires : quelles seront-elles ? Tantôt les unes, tantôt les autres, sans doute. En effet, entre les diverses fins de notre activité, qui dans la pratique s'excluent souvent l'une l'autre, la raison fait des distinctions. Elle les subordonne en général les unes aux autres
1. Pédagogie générale, trad. Piiiloclic, I, cli. \i, l l à 8; cf. p. 385 sq. (Paris, F. Alcon).
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d'une façon d'autant plus habile qu'elle est plus éclairée et plus perspicace. Par exemple elle fait passer la vérité avant la beauté, l'utilité avant le plaisir. En outre elle ne leur attribue pas la même valeur relative dans tel cas déterminé ; tantôt elle préfère celle-ci à celle-là ^ tantôt celle-là à celle-ci. Par exemple, ma raison me dit d'une manière gé-'né raie que l'action de lire un ouvrage pour s'instruire est plus noble que celle de manger : mais •voici que sonne l'heure de déjeuner; mon estomac crie famine : il est alors raisonnable d'interrompre une lecture pour satisfaire les exigences de celuici. Une fin inférieure mais légitime, en effet, ne doit être sacrifiée à une fin supérieure que dans la mesure où elle est en opposition avec celle-ci. On devine dès lors que ce seront tantôt certaines tendances, tantôt certaines autres qui se trouveront d'accord avec la raison et par suite avec la tendance morale.
Mais, s'il en est ainsi, convient-il de pousser bien loin l'éducation d'aucune de nos tendances saines et légitimes ? Si elles sont toutes susceptibles, suivant les circonstances, d'aller dans le sens de la moralité, ou au contraire d'être en contradiction avec elle, n'est-il pas dangereux de favoriser les progrès de l'une quelconque d'entre elles, au risque de la rendre capable d'insubordination à l'égard de la raison ? Ne serait-il pas de meilleure politique de ne laisser à chacune que le pouvoir nécessaire à l'exercice normal de ses fonc-
tiens ? Assurément, il faut veiller avec soin à ce qu'aucune ne gagne une puissance excessive et redoutable, et ne devienne assez influente pour vaincre la tendance morale par la force ou par la ruse, en faussant nos raisonnements à son profit. Nous maintiendrons le désir de posséder dans les >bornes de son domaine légitime, et nous l'empêcherons de transformer les enfants en jeunes émules d'Harpagon. Nous réfrénerons le désir de la nourriture, s'il menace de les conduire à la gourmandise ou à la gloutonnerie. On pourrait présenter des observations semblables au sujet de beaucoup d'autres tendances. Nous noterons, toutefois, que notre surveillance n'aura guère besoin d'être sévère qu'à l'égard de certaines tendances, de la tendance intéressée, par exemple, et des appétits relatifs aux fonctions de conservation et de reproduction. D'autres tendances, comme les inclinations bienveillantes, l'amour du vrai ou du beau, sont rarement des ennemies, presque toujours des alliées de la tendance morale ; de plus c'est généralement de leur faiblesse, et non de leur force excessive, qu'il y a lieu de se plaindre; loin de nous mettre en garde contre leurs envahissements, nous essayerons donc au contraire de les développer. Nous éviterons seulement de notre mieux qu'elles ne s'attachent à des fins étroites ou grossières : nous tâcherons de leur donner une direction qui les élève.
Mieux nous réussirons à moraliser, en quelque
sorte, la « sensibilité » de l'enfant, mieux nous parviendrons à r unifier et à la stabiliser. Les éléments de sa volonté seront ordonnés de telle manière qu'un seul y dominera habituellement : la tendance morale. Remarquez que le point de vue moral est précisément le plus compréhensif , celui d'où l'on embrasse le plus vaste horizon, c'est-à-dire d'où l'on peut apprécier le plus grand nombre possible de cas pratiques. Tous nos actes sont susceptibles, à ce qu'il semble, d'être soit approuvés, soit blâmés de ce point de vue : la tendance morale sera donc, plus facilement qu'aucune autre, intéressée à la discussion de tous, ou de presque tous les problèmes pratiques qui se poseront ; plus aisément qu'une autre, elle donnera au vouloir l'unité de la direction et mettra la conduite à l'abri des caprices et des fluctuations du désir.
C'est beaucoup sans doute d'affermir et d'organiser la volonté : ce n'est pas assez, cependant : il faut encore Vinsiruire. Nous enseignerons à l'enfant la technique du vouloir^ grâce à laquelle il facilitera en toute occasion Tintervention et le triomphe de sa volonté et saura délibérer, décider et exécuter rationnellement.
« Lorsque tu auras à résoudre un problème pratique, lui dirons-nous, efforce-toi de le poser avec netteté, formule-le, au besoin, soit oralement soit mrmo par écrit. Définis avec clarté et précision les différents partis que tu auras à comparer. Tu élimineras promptement, s'il y a lieu, ceux qui te
paraîtront inacceptables, à cause de leur faible valeurou de leur trop grande dilTiculté. Il y a intérêt, en effet, à restreindre le plus possible les éléments du débat, afin de pouvoir embrasser d'un seul regard tout l'essentiel. Cette simplification opérée, tu te demanderas à propos de chacun des partis restés en cause : est-il possible ? est-il le meilleur? Pour découvrir la réponse que comportent ces deux questions, tu les examineras, si tu peux, dans le plus grand calme, à l'abri de toutes les influences extérieures ou intérieures capables de troubler ton esprit. Tu profiteras des moments où ton âme sera tranquille, pour prévoir certains problèmes et les résoudre d'avance au moins partiellement, afin de ne pas être démonté par rimpré\'u. Il ne te sera pas interdit de demander conseil, mais c'est à la condition de faire la critique des opinions qu'on t'exprimera, comme les historiens font la critique des témoignages, et de ne t'en rapporter en fin de compte qu'à ta raison. Il n'est pas indifférent que tu arrêtes le débat après des réflexions courtes ou longues. L'idéal serait, sans doute, qu'il ne fût jamais clos qu'après la découverte certaine de la meilleure solution . Seulement, dans la pratique, il est souvent bon, voire même nécessaire de se hâter d'agir : et, dans bien des circonstances, il vaut mieux prendre le plus mauvais parti que de n'en prendre aucun ; c'est alors qu'il te faudra estimer vivement la valeur de chaque possibilité d'action. S'il te faut parier,
parie du moins raisonnablement. Garde-toi de conclure prématurément, si rien ne t'oblige à te résoudre tout de suite, et si tu espères, en prolongeant la délibération, obtenir des éclaircissements utiles. Mais une fois que tu auras conclu, ne reviens pas sans raison sérieuse sur ta détermination ; exécute-la sans faiblesse jusqu'au bout ».
Nous ne ménagerons pas non plus à l'enfant les conseils pratiques qui pourront lui épargner, lorsqu'il sera « lancé dans la vie », bien des efforts dépensés en pure perte, bien des expériences malheureuses. Un certain nombre d'entre eux pourraient être résumés dans des formules claires et suggestives qu'on lui ferait examiner et qu'on étudierait avec lui. On lui donnera à lire, lorsqu'il en aura l'âge, quelques ouvrages de nature à les illustrer, tel que le livre de M. Gh. Wagner intitulé: Jeunesse, et les Conseils aux jeunes gens, de M. Malapert.
Les ouvrages qui viennent d'être cités ont déjà un caractère moral très marqué. Il va sans dire que les leçons morales sont les plus importantes de celles que nous aurons à donner à l'enfant. Je n'entreprendrai pas d'en dessiner ici une esquisse même rapide. J'insisterai seulement sur la question de leur fondement. Nous ne voulons pas, en effet, qu'il reçoive l'instruction morale uniquement comme une matière à récitation ou à composition ; nous voulons qu'il y croie et qu'il la asse passer dans sa conduite. Il importe donc
d'asseoir cette instruction sur une base solide et inébranlable, et, pour constituer cette base de choisir des « raisons naturelles, également valables pour toutes les intelligences ^ » , capables d'entraîner une adhésion ferme de tous les esprits.
Voici à peu près ce que l'on pourrait dire, en substance, à l'enfant : « Deux grandes voies s'ouvrent à toi, comme à tous les hommes : celle de la moralité et celle de l'immoralité. Tu ne peux te dispenser d'aller d'un côté ou de l'autre ; si tu ne choisis pas, les habitudes que tu prendras, bon gré malgré, choisiront pour toi. Il vaut mieux choisir après réflexion, car l'affaire est de conséquence. Laquelle préféreras-tu ?
« Examine d'abord quels seront, sur l'une et sur l'autre, tes compagnons de route. D'un côté, ce seront, en grande majorité, des égoïstes, des animaux à face d'hommes, des faibles de volonté, les représentants les plus bas et les moins honorables de l'espèce humaine; de l'autre, ce sera la noble légion des raisonnables, des amis de l'idéal, de ceux qui ont respecté leurs semblables et qui les ont aimés. Quels compagnons éliras-tu ?
« Tu es un homme ; tu feras partie de l'immense famille humaine ; ses affaires sont les tiennes et tu ne peux y rester indifférent. Quelle route choisiras-tu si tu veux travailler à son pro-
1. BouTROux, rÉducation morale des jeunes Français (Rev. Pédag., t. LUI, n» 8).
grès et à son bonheur ? Sache qu'il y va de son intérêt que la conduite de ses membres soit morale, qu'elle ne saurait prospérer sans l'observation d'un minimum de tempérance et de justice. Opteras-tu pour une vie qui aurait pour principes la soumission aux appétits, le mépris des besoins des autres et de leur liberté ? Ce serait devenir un ennemi de la grande œuvre humaine, qui réclame non seulement la sécurité sociale, mais encore l'union de tous les cœurs, de tous les esprits, de toutes les volontés. L'œuvre à laquelle tu refuserais ainsi de collaborer est peut-être plus qu'humaine ; nous ignorons où le soleil nous mène à sa suite à travers l'infini de Tespace, et qui sait où nous entraînent les « impératifs catégoriques », lois souveraines de la raison ?
« Consulte maintenant tes propres intérêts. En suivant la route du devoir, tu auras beaucoup plus de chances de rencontrer le bonheur. Tout d'abord, la sagesse que recommande la morale personnelle aura une excellente influence sur ta santé et sur ta vigueur physique et morale. Ensuite, Thonnêteté ne nous prései^e pas seulement des punitions sociales, elle a l'avantage de nous procurer l'estime de nos semblables et, ce qui est plus précieux encore, notre propre estime. Comment vivre heureux, si l'on n'est pas « content de soi » ? Est-il, par contre, une joie plus pure, plus réchauffante, en quelque sorte, et plus féconde, que celle qui résulte de la satisfaction de la conscience ? Mais
peut-être souhaiterais-tu, pour couronner tes efforts dans la voie du bien, quelque récompense au delà de la vie ? Sur ce point, la science est muette ; elle n'affirme rien, ne nie rien. Il ne t'est donc pas défendu de fonder ton choix sur une sorte de pari, sur un pari de Pascal laïcisé.
« La voie du bien n'est pas, comme on l'a quelquefois dépeinte, une voie pierreuse, sèche et maussade ; elle est facile, riante et ensoleillée. On y aperçoit sans cesse, comme un sommet éclatant, l'idéal moral, que nous propose notre raison. Ne devons-nous pas avoir confiance dans cet idéal, quelle que soit l'origine qu'on lui suppose ? Certains soutiennent qu'il est un produit de l'expérience ; que nous importe, si l'on admet que l'expérience ne peut se concevoir sans l'usage de la raison ! Sans aucun doute, pour construire l'idéal moral, il a fallu qu'elle fût aux prises avec le monde extérieur, qu'elle s'éclairât à la lumière des faits; il a fallu, dans ce domaine de la science comme dans les autres, des recherches, des tâtonnements, des discussions, des inventions. Mais l'accord s'est fait sur un nombre de points toujours croissant, si bien qu'il y a aujourd'hui une morale pratique rationnelle, comme il y a une physique ou une géométrie : toutes ces sciences sont des conquêtes de la raison. Objectera-t-on que cette raison est elle-même un produit des lois mécaniques de la nature ? C'est là une hypothèse invérifiable. Mais supposons qu'elle soit vraie ; notre
raison perdrait-elle aussitôt toute sa valeur? Assurément non. Elle nous apparaîtrait comme un chefd'œuvre de ces lois qui régissent le monde et l'ordonnent si magnifiquement. Quoi de plus beau, en particulier, que ces lois de l'adaptation et de l'évolution, dont le jeu assure la conservation et le progrès de l'individu et ceux de l'espèce ? Certes la raison humaine n'est pas un organe indigne de notre respect et tel qu'on puisse en violer les exiorences sans dansrer î Fie-toi donc hardiment à ses prescriptions. Aussi bien, rejeter le secours de la raison, c'est s'interdire tout raisonnement. »
Pages.
Préface i
INTRODUCTION
Définition provisoire de la volonté. — La volonté considérée par les anciens comme un aspect des facultés intellectuelles et sensitives. — Doctrines de Socrate, de Platon, d'Aristote. — Dans la philosophie cartésienne, la conception de la volonté est toute métaphysique. — L'école sensualiste, trop amie, il est vrai, des simplifications, a eu le mérite d'adopter la méthode d'observation. — Danger des préoccupations métaphysiques. Une étude positive profitera à la métaphysique elle-même, en tout cas, à l'éducation