‹ Psychologie de la volonteChapitre 7 sur 55 · Descartes, Disc, de la Méthode · texte numérisé non relu

Descartes, Disc, de la Méthode

ment donné à tirer ma montre de ma poche pour la remonter: j'ai pensé ensuite à d'autres choses ; mais l'idée de prendre ma montre ne reste pas inefficace; elle s'exécute, pour ainsi dire, toute seule, automatiquement. Je tire ma montre, sans même savoir pourquoi, et je regarde le cadran sans voir l'heure qu'il est. Autre exemple : ma main gauche est ouverte, l'idée de la fermer me vient par hasard ; inconsciemment je la ferme. Une idée motrice peut se réaliser encore automatiquement lorsqu'elle est liée à un désir très vif, a une forte impulsion : l'idée et le désir de relever mon petit garçon qui tombe font que je m'incline machinalement pour le relever. Dans l'activité instinctive elle-même, il est probable que certains mouvements sont dus à des idées-motrices. Une certaine vision du nid à faire doit exister dans l'esprit de l'oiseau; une certaine image de la toile future doit lianter celui de l'araignée. Seulement, dans l'activité volontaire, la représention de l'acte qui en précède la réalisation, est beaucoup plus com- {)liquée que dans les autres formes de l'activité. Tous les mouvements futurs ne sont pas, il est vrai, représentés d'avance : beaucoup d'entre eux sont des mouvements, soit spontanés, soit réflexes, soit instinctifs, soit habituels et inconscients : il v a beaucoup d'inconscience dans l'activité volontaire, puisqu'il y en a beaucoup dans les autres modes de l'activité, qui tous plus ou moins sont appelés à y intervenir. Mais l'activité volontaire suppose

ainsi une grande part deprévision, d'invention et de combinaison inîelligenie.

C'est dire que l'acte volontaire est en partie une œuvre d'imagination. Il suppose toujours, en effet, une adaptation du sujet à des circonstances nouvelles. La nouveauté n'en est pas toujours très apparente: mais elle n'est jamais nulle en réalité. Lorsque nous écrivons, par exemple, pour la cinquantième ou centième fois à une personne, avec laquelle nous avons décidé d'entretenir une correspondance, nous n'avons plus, sans doute, à réfléchir longuement pour nous résoudre à saisir notre plume. Cependant il faut encore que nous choisissions le jour, Thcure, le papier, les choses à lui dire, que nous triomphions peut-être de certaines difficultés externes ou internes, par exemple de notre paresse ou de l'embarras que nous cause une visite intempestive ; et puis n'est-il pas légitime de rattacher notre action présente à notre détermination ancienne, que des réflexions ont précédée et qui était vraiment nouvelle ? Ce qu'on nous objectera peut-être, c'est qu'on trouve de la nouveauté jusque dans les actes involontaires : beaucoup d'entre eux sont une réponse à des circonstances en partie inédite^- Voici une araignée pressée de bâtir sa toile : où la posera-t-elle ? Celle qu'elle avait tissée précédemluent dans un coin de ce jardin a été enlevée par le balai d'une ménagère : l'endroit avait donc été mal choisi, il faut donc en choisir un meilleur. Remarquez que les araignées EuG. Martin. 2

tendent leur toile, en général, à des endroits très Favorables, là où elle risque le moins d'être détruite et où les mouches passent souvent : il est clair qu'elles doivent adapter leur industrie aux conditions extérieures qu'elles rencontrent. Romanes * rappelle l'exemple suivant cité par M. Belt : « Un nid [de fourmis] avait été fait près de l'un de nos hameaux, et, pour arriver aux arbres, les fourmis avaient à traverser les rails sur lesquels les wagons passaient et repassaient continuellement. Chaque fois qu'il en venait, un grand nombre de fourmis étaient écrasées et succombaient. Elles persistèrent à traverser pendant quelque temps, mais, à la fin, se mirent au travail pour percer un tunnel sous chaque rail. » Ces fourmis avaient probablement l'esprit trop lent pour faire face immédiatement à l'imprévu des obstacles rencontrés : on voit cependant qu'elles y ont fait face. — Pas plus que l'instinct l'impulsion irrésistible n'exclut pas nécessairement un certain travail de l'imagination, grâce auquel nous inventons les moyens de satisfaire cette impulsion. Le maniaque est souvent d'une ingéniosité prodigieuse lorsqu'il agit sous l'empire de sa passion. L'ivrogne qui obéit machinalement à son habitude n'y obéit jamais d'une manière absolument passive. — Seulement le travail de l'imagination dans la préparation intellectuelle de l'acte est plus compliqué lorsque cet acte est

1 LÉvolution mentale chez l'homme (Paris. F. Alcan), p. 62»

volontaire que lorsqu'il ne l'est point. L'adaptation volontaire ne défie pas, sans doute, toute comparaison avec les autres formes de l'adaptation : elle leur est supérieure, voilà tout. L'agent volontaire est plus qu'aucun autre un créateur, un poète à sa façon, un artiste d'une fécondité qui égale parfois celle d'un Raphaël, d'un Beethoven ou d'un Victor Hugo.

En troisième lieu, la volition n'est pas toujours une action positive : il arrive qu'elle soit une résistance, un arrêt, une inhibition. C'est un courage « inhibitif », par exemple, que celui du malade ou du blessé qui se raidit contre la souffrance et s'efforce de ne pas crier, ou celui du soldat qui, malgré la peur qui le gagne, reste debout à son poste devant la mitraille. A vrai dire, toute volition enveloppe, comme nous le verrons, une inhibition en même temps qu'une action ^ Nous verrons aussi que l'inhibition n'est pas spéciale à l'activité volontaire, mais qu'elle y suppose un processus intérieur non seulement moins simple, mais encore moins automatique et plus intelligent.

Il n'est peut-être pas inutile de remarquer ensuite que le vouloir n'est pas sujet à l'agitation qu'on observe fréquemment dans les désirs. Il semble relativement calme^ alors même qu'il occasionne de fortes dépenses d'énergie. Il n'a pas pour effet de troubler l'intelligence, mais au contraire de la

li Cf. Pi 43 sq.

régler, d'écarter tout ce qui nuirait à l'exercice normal de celle-ci. Plus il prédomine en nous, plus nous « nous possédons » , pour employer une expression usuelle, et plus le cours de nos pensées est pondéré et tranquille. Consultons le vieux Corneille : l'âme d'un Rodrigue, d'un Horace, d'un Auguste ou d'un Nicomède est d'autant moins agitée et bouleversée que la volonté y triomphe davantage de « la passion ». Malgré son calme, la volonté n'en vient pas moins à bout, dans certains cas, de nos impulsions les plus violentes et les plus turbulentes, de nos instincts les plus impérieux, comme l'instinct sexuel ou celui de la nutrition.

Un autre trait, qui distingue lavolition du désir, c'est que la fin d'un désir peut être plus ou moins extérieure à nous, n'avoir aucune relation directe avec notre activité, faire partie des choses imaginaires ou inaccessibles, tandis que celle de la volition est toujours un acte personnel, un mouvement ou un ensemble de mouvements qu'il dépend de nous, au moins en apparence, d'exécuter : vouloir, c'est vouloir agir de telle ou telle manière, par les moyens dont nous disposons. Ainsi le résultat d'une action volontaire ne saurait être que désiré : seule l'action elle-même peut être voulue, et encore à condition qu'elle ne nous apparaisse pas comme impossible.

D'autres caractères de la volition sont plus importants encore. Il est clair tout d'abord que, pour

mériter ce nom, elle doit exprimer notre personnalité-^ elle doit même l'exprimer dans ce que celle-ci a de profond et d'essentiel. Le « moi » est en effet un système complexe dont tous les éléments n'ont pas évidemment la même importance : il y en a qui sont plus ou moins « moi ». Le mot « moi » comme le mot « je )> s'applique aux parties les plus insignifiantes de notre être aussi bien qu'aux plus essentielles. Nous disons <s je tousse » ou (( je crache » tout aussi bien que « je raisonne » ou que a je veux » : pourtant la partie de notre personne qui tousse ou qui crache n'est pas à comparer avec celle qui raisonne ou avec celle qui veut. Dira-t-on, comme on le fait souvent, que c'est au caractère individuel qu'il faut rapporter la volition, et parlera-t-on de la « causalité du caractère » ? M. Ribot, par exemple, écrit que le caractère, c'est « le moi en tant qu'il réagit ^ » . Cette expression présente des dangers et même n'est pas entièrement exacte. L'on fait dépendre la volition du caractère, qui se confond alors avec la volonté, c'est-à-dire avec « l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes de volition "^ ». Or la volonté n'est-elle pas simplement un élément composant du caractère ? Les qualités et défauts de la volonté peuvent-ils être passés sous silence lorsque qu'on tente de définir le caractère

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