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plutôt que la mort récente de Marie et la douleur sérieuse et profonde qu’il en ressentait le prédisposaient aux idées et aux images lugubres.
Après ce chagrin de cœur, la mollesse l’emporte désormais sur la passion de la gloire et la « chasse aux dames » fut abandonnée pour jamais. En revanche, il se livra avec frénésie à l'intimité de jeunes gens efféminés comme lui, dont le seul lien fut la communauté des vices. Toutes les qualités du duc d’Anjou s’effacent désormais devant les vices du roi. Chez Henri III « tout était faux, l'esprit, le cœur, le jugement, une méchanceté pateline remplaçait chez lui la frénésie de Charles IX, mais la déraison était presque la même chez les deux frères (1). »
L'histoire garde un pénible souvenir de ces hommes corrompus, connus sons le nom de mignons, auxquels Henri III distribua sa faveur. « Le nom de mignons commença en ce temps (1576) à trotter par la bouche du peuple, auquel ils estoient fort odieux, tant par leurs facons de faire qui estoient badines et hautaines que par leurs fards et accoutrements efféminés et impudiques.… Ces beaux mignons portoient leurs cheveux onguets, frisés et refrisés par artifices... et leurs fraises de chemise de toile empesées et longues de demi-pied, de façon qu’à voir leur teste dessus leur fraise, il sembloit que ce fust le chef de saint-Jean dans un plat (2). » La bravoure de ces mignons est pourtant incontestable, mais leur honorabilité était bien maigre. Débauches, processions, duels, sottes bigoteries furent toute leur vie. Ils moururent, du reste, fort jeunes pour la plupart. Quélus et
(4) H. Martin: Op. cit.
(2) L’Esroise : Op. cit.
Maugiron, le préféré de Henri IT, périrent dans un duel célèbre contre les mignons du duc de Guise. Quélus, après une agonie de trente-trois jours, mourut de dix-neuf blessures. Le roi assista à sa longue agonie «... et ne lui proffita la grande faveur du roy... il passa de ce monde dans l’autre, ayant toujours en la bouche ces mots, mesme entre ses derniers soupirs, qu’il jetoit avec grande force et grand regret : Ah! mon roy! mon roy! sans parler autrement de Dieu ny de sa mère. À la vérité, le roy portoit à Maugiron et à luy une merveilleuse amytié, car il les baisa tous deux morts, fit tondre leurs testes et serrer leurs blonds chevenx, osta à Quélus les pendans des aureilles que luy-mesme auparavant luy avoit donnés et attachés de sa propre main (1). » Agrippa d’Aubigné va plus loin : il nous montre Henri « adveillé sur Maugiron mort, la bouche collée entre les deux parties honteuses. »
Deux mois après environ, un autre mignon, de Saint- Mégrin, « beau, riche et de bonne part » mourut assassiné sur les ordres du duc de Guise, le Balafré : il était, paraîtil, l'amant heureux de la duchesse. La mort de ses favoris rendait le roi de plus en plus triste ; il n’osa point les venger, mais il leur fit d’admirables funérailles. Leurs restes furent ensevelis en l’église de Saint-Pol, et sur leurs tombeaux, furent gravés de tendres épitaphes. Un prélat, Arnaud de Sorbin, évêque de Nevers, fut même chargé, le jour de l'inauguration des mausolées, de prononcer l’oraison funèbre des trois mignons. Dans la suite, le peuple détruisit ces scandaleuses sépultures. Telle fut la fin des favoris les plus aimés, des conseillers les plus écoutés de Henri III.
(2) L’esrorce : Op, cit,
Er —
Le peuple voyait toutes ces débauches, et s’il ne s’en indignait pas toujours ouvertement, il ne manquait point de « pasquils » et de vers satiriques pour flétrir la cour et ses sales habitudes.
Saint-Luc, petit qu’il est, commande bravement.
Mais Quélus dédaignant si pauvre marchandise Ne trouve qu’en son cul tout son advancement,.
On voit encore, dans les mémoires de P. de l’Estoile, le quatrain suivant qui circula dans le peuple, après la tentative d’assassinat dont Bussy faillit être victime de la part des mignons :
Quélus n’entend pas la manière De prendre les gens par devant, S'il eust pris Bussy par derière, Il luy eust fourré plus avant.
Voilà de bien transparentes allusions. Le roi se montra cruel pour les auteurs de ces pamphlets quand il put les découvrir, mais il ne se corrigea point, et en somme, lui et sa cour se souciaient bien peu de opinion du bon peuple, et noces, festins et mascarades n’en continuaient pas moins à être leur favorite occupation. C’est après ces débauches que le roi, pris de remords, se livrait à toutes les manifestations extérieures d’un repentir profond, se purifiait, instituait des retraites, se donnait même, parfois, la diseipline. Il faut entendre parler d’Aubigné detoutes les simagrées religieuses de ce roi, « le plus bigot prince qui ait esté, il y a trois cents ans, et le plus obéissant à l'Eglise».
Dégénéré Henry, hippocrite bigot, Qui aime mieux joüer le roi que le cagot.…
E. Dusoukr.
Tes prestres par la reüe à grands troupes conduits, N’ont pourtant pu celer l’ordure de tes nuictz.
Joy qu'un roy transy, effraié du tonnerre, Se couvre d’une voute et se cache sous terre, S’embusque de lauriers, fait les cloches sonner; Son péché, poursuivi, poursuit de l’estonner ; Il use l’eau lustrale, il la boit, la consomme
En clystères infects
Le péché de Sodome et le sanglant inceste.
Sont reproches joyeux de nos impures cours.
« L’an présent (1583), en ce mois de mars, le roy institua et érigea une confrérie, qu’il fit nommer des pénitents, danslaquelleluyetses mignonssefirentconfrères (1). » Quelques-uns des hauts membres de cette confrérie étaient de bien curieux personnages, c'était «frère Edmond Auger, jésuite (bateleur de son premier métier, dont il avoit tous les traits et façons) avec un nommé du Peirat, lyonnois chassé et fugitif de Lyon pour crime d’athéisme et sodomie (2) ».
Quelque étranges qu’aient été les amours de Henri LI, on trouve, cependant, dans sa vie, quelques aventures de femmes, mais elles sont antérieures à son avènement au trône. Après la mort de la princesse de Condé, ainsi qu'il a été dit plus haut, il renonça aux femmes pour toujours. On lit dans Brantôme qu’une dame, ayant entendu parler du jeune vainqueur de Jarnac, voulut le voir de près : « Illa reçoit avec tous les honneurs et respects du monde, ainsy qu’il devoit à une grande, belle et magna-
(1) L’Esrorse : Op. cit.
(2) L'Esrorse : Op. cit.
D PARMRTE
nime princesse, et trop, comme dit l’autre... De tels respects engendrèrent pareils dépits et mécontentements. » D'après cela, on pourrait croire que, déjà, Henri ne se souciait pas des femmes. Il n'enest rien. Si en caite circonstance, il se montra poli seulement, c’est qu’il aimait ailleurs. « J’ai cogneu d’autres fois un très grand prince souverain lequel, ayant gardé une maîtresse (Renée de Rieux, dite la belle Châteauneuf) des plus belles de la cour, l’espace de trois ans, au bout desquels luy fallut faire un voyage pour quelque conqueste, avant que d”y aller devint très amoureux d’une belle et honneste princesse (Marie de Condé) s’il en fut onc : et pour luy monstrer qu’il avoit quittéson ancienne maitresse pour elle, et la vouloit du tout honorer et servir, sans plus se soucier de la mémoire de l’autre, luy donna, avant de partir, toutes les faveurs, joyaux, bagues, pourtraits, bracellets, que l’ancienne lui avoit donnez (1) ».
Plus tard, « sçachant qu’elle (Marie) devait espouser un prince (de Condé) qui lui avoit faict desplaisir, et troublé l’estat de son frère, la despucella et en jouit bravement, et puis, dans deux mois fut livrée au dict prince, pour pucelle prétendue et pour femme (2). » Ce même prince de Condé, après la mort de Marie de Clèves, se maria avec Charlotte-Catherine de la Trémouille. Henri II, s’il faut en croire les auteurs du temps, se vengea encore sur la femme des turbulences du mari. Il était roi, à cette époque, mais l’aventure qui suit n'est, en somme, qu'une vengeance. « J'ai cogneu un grand prince, lequel, ayant reçeu quelques traits de rébellion par un
(1) BRANTÔME : Op. cit.
(2) BRANTÔME : Op. cit.
sien sujet, grand seigneur...; sa femme estant venue à la cour pour solliciter les affaires de son mary, le prince luy donne. une assignation pour en conférer, un jour dans un jardin et une chambre là auprès, mais ce fust pour luy parler d'amour... et ne se contenta de la repasser, mais à d’autres la prostitua, jusqu'aux valets de chambre (1). » De si discourtoises manières déplaisaient fort aux dames de la cour : elles prirent le roi en haine, surtout à cause des étranges amours dont elles le soupçonnaient. S'il faut en croire certains auteurs, Henri IT aurait commis des actions d’une méchanceté inouïe, et, son cabinet aurait été le théâtre de viols hideux. Sa lâche complicité dans l’assassinatd’une femme, Mme de Villequier, inspira une grande horreur. Cette dame « avoit mesdit de Sa Majesté en pleine compagnie. »
Des goûts d’art et de littérature surnageaient de ce chaos immonde. Henri III honorait Ronsard et favorisait Desportes ; mais Néron n’était-il pas artiste ?
Enfin, Henri III nourrissait une haine profonde pour tous les membres de sa famille. Il n’aima jamais sa mère : il en subit le joug, il détestait Charles IX, qui le lui rendait bien, mais il haïssait son frère d’Alencon pardessus tout. En veut-on un exemple ? Vers la fin de mai 15795, Henri, attaqué d'un violent mal d'oreille, s'était cru empoisonné par Alençon, et, voulant assurer sa vengeance avant de mourir, il avait exhorté le roi de Navarre à tuer Alençon afin de se faire roi de France après lui. La reine Marguerite subissait aussi la haine du roi. Un jour, en présence de toute sa cour, Henri accabla sa sœur d’injures, lui nomma tous ses amants, et l’accusa
(1) BranTÔME : Op. cit,
RAA EUE
même d’avoir eu un enfant d’un certain Harlay de Champvallon. On prétendit que Henri II ne maltraitait Marguerite que par jalousie et que lui et son frère avaient été rivaux auprès de leur sœur.
Lorsqu'il n’employait pas son temps en débauches ou en cruautes, le roi le passait en futilités. Son occupation la plus sérieuse était d'étudier la grammaire latine. Il aimait à découper des images, et, à un moment donné, on le vit même aller dans les rues de Paris, un bilboquet à la main«ets’en jouoitcomme fontles petits enfants (1). »
Il donnait, par fois, des banquets oùl’impudeur rivalisait avec l’indécence. « Les dames les plus belles et honnestes de la cour firent le service des banquets, tantost habillées en hommes, tantost à moitié nues, et les cheveux espars comme espousées (2). » Ces excès altérèrent fortement la santé du roi. On commençait à croire, dans son entourage, que, rongé de maladies honteuses, il n’aurait jamais d'enfants, qu'il mourrait même avant longtemps. Le poignard d’un assassin précipita sa mort : le mardi l® août 1589, un moine le tua à Saint-Cloud. Les chirurgiens posèrent un premier appareil et firent prendre un remède au roi. La blessure siégeait à l’abdomen, et comme il n’y eut qu’une faible quantité de sang visiblement perdue, on pensa que la faiblesse, dans laquelle Henri : était tombé, n’était qu’une syncope, que l'intestin n’était pas lésé, que la blessure enfin n’était pas mortelle. « Le coup avait été porté au matin; la journée se passa dans une grande faiblesse. Le soir, fièvre très forte. avec syncopes fréquentes, nausées, soif vive, douleurs
(4) L'Estorce : Op. cit.
(2) L'Esrorze : Op. cit,
violentes, qui se terminèrent par la mort dans la nuit du mardi au mercredi, vers trois heures du matin (1). » L’autopsie fut faite :
« Nous soussignez, conseillers, médecins et chirurgiens ordinaires du roy, certifions que le jour d'hier, mereredy, 2 de ce présent mois d'aoust 1589, environ les dix heures de nuict, suivant l'ordonnance de M. le grand prévost de France, nous avons veu et fidèlement visité le corps mort du défunt, de très heureuse mémoire et très chrestienne, Henry IT, vivant roy de France et de Poulogne; lequel estoit décédé le mesme jour environ, de trois heures après minuict, à cause de la playe qu’il receut de la pointe d’un couteau au ventre inférieur, au-dessous du nombril, partie dextre, le mardy précédent, sur les huit ou neuf heures du matin, et, à raison des accidens qui survinrent à S. M. très chrestienne tost après -icelle playe receue, de laquelle et accidens sus dits, nous avons fait plus ample raport à justice.
€ Et, pour avoir plus ample cognoissance de la dite plave et des parties inférieures offenséez, nous avons fait ouverture du dit ventre inférieur avec la poitrine et teste. Après diligente visitation de toutes les parties contenues au ventre inférieur, nous avons trouvé une portion de l'intestin grêle nommé iléon, percé d’outre en outre, selon la largeur du couteau, de la grandeur d’un pied, qui nous a esté représenté saigneux plus de quatre doigts, revenant à l'endroit de la playe extérieure et profondant plus avant, ayant vuidé une très grande quantité de sang, espandu par cette capacité, avec gros thrombus ou caillot de sang: nous avons aussy veu le mésentère percé en deux divers lieux avec incision des veines et artères.
(Toutes les parties nobles, les naturelles et animales, contenues en la poitrine, bien disposées et, suivant l’âge, bien tempérées et sans aulcune lésion, ni vice, excepté que toutes les susdites parties (comme aussy les veines et artères tant
(1) In Conte : Op. cit.
grandes que petites) estoient exsangues et vuides de sang, lequel estoit très abondamment sorti hors par ces playes internes, principalement du mésentère, et retenu dedans la dite capacité comme en un lieu estrange. et contre nature : à raison de quoy, la mort de nécessité, et en l’espace d'environ dix-huit heures, est advenue à S. M. très chrestienne, estant précédée de très fréquentes faiblesses et douleurs extrêmes, suffocations, nausées, fiebvre continue, altération, soif inaltérable avec très grandes inquiétudes ; lesquelles indispositions commencèrent un peu aprez le coup donné, et continuèrent, ordinairement, jusqu’au parfait et final syncope de la mort, laquelle pour les raisons et accidens sus dits, quelque diligence qu’on y eust pu apporter, estoit inévitable. »
« Fait sous nos seings manuels au camp de Saint-Cloud près Paris, le jJeudy matin 3 d’aoust 1589. »
Les médecins qui ont assisté :
Signé :
LEFEVRE, DORTOMAN, RÉGNARD, HÉROARD,
Les chirurgiens qui l’ont embaumé :
5 ] Signé :
PORTAIL, LAVERNEAU, D'AMBOISE, VAUDELON, LEGENDRE (1)
(4) In Corzreu : Op. cit.
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