‹ Psychologie des Derniers ValoisChapitre 13 sur 18 · PAU RES · texte numérisé non relu

PAU RES

rive vite à sa plus haute puissance. Aussi, voyons-nous les familles épuisées en voie dedégénérescence refleurir par suite d’une union en dehors de leurs castes (1). » La dégénérescence n’est, en somme, que la conséquence de notre évolution. L'homme naît, croîtet meurt ; les races aussi, les peuples, les villes : tout dégénère, parce que tout évolue.

« Les grands peuples de l'antiquité, initiateurs du progrès, les villes célèbres, foyers des premières civilisations, ont péri complètement; la noblesse guerrière de Ninive; le clergé savant de Babylone, de Borsippe; la bourgeoisie intelligente et civilisée de Thèbes aux cent portes, de Memphis ont disparu complètement de la face de la terre. Le fellah, qui cultive le champ de cotonniers, n’est pas le descendant dégénéré de quelque gouverneur de Rome, de quelque pontife du lumineux Râ, c’est l’arrière-neveu de quelque batelier du Nil, de quelque ouvrier des carrières des monts Albâtres..….. « Le grand Patrocle n’est plus et le méprisable Thersitès vit encore (2). »

Renan a ditque chaque homme de génie, de talent est un capital accumulé de plusieurs générations. Or, le capital, une fois personnifié en in homme, est perdu pour l'humanité; et ce qui restera de ce grand homme sera folie, misère, dégénérescence de la postérité qui disparaîtra bientôt, après avoir porté, elle-même, la dégénérescenceet la mort dans les familles auxquelles elle s’allie. Ceci explique le cycle des nations, comme celui des familles. Les causes de la ruinc des unes et des autres

(4) Jacosr : Op. cit.

(2) Jacorr : Op. cit.

doivent être recherchées le plus souvent dans l’hérédité. « C’est par l’accumulation de l’hérédité perpétuée pendant plusieurs générations que finissent toutes les races royales (1). » Personne ne ressemble à une autre personne ; chacun a son caractère et sa destinée. D'où vient cette dissemblance ? De l’hérédité. L’hérédité fait à chacun une destinée particulière. Chacun de nous est la conséquence organique nécessaire de certains antécédents organiques et il est impossible d'échapper à la tyrannie de son organisation. « La destinée, terrible et inexorable, qui Joue un si grand rôle dans les tragédies grecques, contre laquelle les héros luttent constamment, tout en sachant que leur lutte est inutile, était le résultat d’une perception instinctive de la loi d'après laquelle les fautes du père retombent sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération. Au fond de son cœur, chaque être est persuadé que, de toute éternité, il a été prédisposé à être ce qu’il est. C'était un proverbe en Israël que : lorsque les pères avaient mangé des raisins verts, les enfants avaient les dents agacées (2). »

Quels étaient donc les antécédents de famille des derniers Valois ? Fils de Henri II et de Catherine, ils descendaient de François [*, d’une part, et de la branche des Médicis, de l’autre. Or, François Ir, le restaurateur des lettres, le fondateur du collège de France, le protecteur de Léonard de Vinci, mourut de la vérole. Ecoutez Brantôme : € Le roy François ayma fort aussy et trop. Caressant, jeune et libre sans différence, il embrassoit qui

(1) DÉERINE : L'hérédilé dans les maladies du système nerveux. Thèse d’agrégation, Paris, 4886.

(2) MauDsLEY : La Pathologie de l'esprit, traduit de l'anglais par le D' Germont, Paris, 1883,

int

l’une, qui l’autre, comme de ce temps, tel n’estoit pas galand qui ne fust putassier par tout indifféremment : dont il en prist la grande vérole, qui lui advança ses jours et ne mourut guère vieulx, car il n’avoit que cinquante-sept ans, ce qui n’estoit rien. » De qui François [* tenait-il la vérole ? Peu nous importe. Les uns disent que ce fut de la femme d’un avocat, les autres d’une marchande de fer ; le fait important est que cette vérole était postérieure à la naissance de Henri II. En effet, voici ce qu’écrit Varillas, historiographe de Gaston, duc d'Orléans. « Deux célèbres événements terminèrent l’année 1538. L’un fust la longue maladie du roy dans Compiègne, causée par un ulcère aux parties que la pudeur défend de nommer. Sa Majesté en guérit alors, mais elle en mourut neuf ans après (1). » Henri IL était né le 31 mars 1518, c’est-à-dire vingt ans avant que son père prenne la vérole. Du reste, Henri IL n’avait point l'allure d’un syphilitique héréditaire. Il était grand, robuste, et ne mourut qu’à l’âge de quarante ans, et encore de mort violente. En lui commence pourtant la dégénérescence. Il ne tenait guère de son père que sous le rapport des qualités physiques. « C'était un prince de belle prestance et honneste accueil, adroit, dispos, le plus habile écuyer, le plus rapide coureur, le plus agile sauteur de sa cour, les facultés du corps semblaient s’être développés, chez lui, aux dépens des facultés intellectuelles. Aussi indolent d'esprit qu’actif de corps, il redoutait sur toute chose d’être obligé de penser par lui-même ; ses beaux traits sans expression, son œil terne et sans éclairs révélaient cette absence de force compréhensive et de volonté propre. Il avait « un naturel de soy-mesme fort

(1) In Cuéreau : Les médecins de François +, Union médicale, 1868.

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E. Dusouier, Î

« débonnaire et tant plus aisé à tromper, de sorte qu’il ne « voyoit et ne jugeoit que par les aureilles et advis de ceux « qui le possédoient.» Sa faveur n’était pas sujette aux danvereux retours si fréquents dans la faveur des rois, il avait dans ses affections une constance qui pouvait procéder également de la bonté de son cœur et de la paresse de son esprit, esclave de l'habitude (1). »

Voilà bien les marques d'une décadence précoce ; je n’ajouterai qu'un mot : Henri IT était hypospade, c'était une infirmité dont lui-même riait avec ses courtisans.

Catherine de Médecis était issue d’une famille qui avait eu ses beaux jours ; mais déjà la dégénérescence s’y était installée depuis quelque temps. L'arrivée au pouvoir des Médicis commence à Jean, né en 1366, mort en 1428. Gonfalonier de Florence, il fit beaucoup de bien à son pays et fut surnommé le Père des pauvres ; il eut deux fils, Cosimo et Laurent. Cosimo, dit l’Ancien ou le Père de la patrie, fut gonfalonier après son père ; ce fut un homme intelligent, un protecteur éclairé des sciences et des lettres ; il eut de sa femme, la comtesse Bardi de Vernio, deux fils : Pierre et Jean. Pierre I‘, maladif, goutteux, mourut à cinquante-trois ans. De Lucrezia Tornabuoni, sa femme, il eut deux fils et deux filles. Ce sont : 1° Bianca, mariée à Guillaume Pazzi dont elle eut Cosimo Pazzi, archevêque d’Arezzo puis de Florence, et Alessandro, poète médiocre; 2 Nannina, mariée à Bernardo Rucellaï ; 3° Laurent le Magnifique, dit le Père des Muses ; 4 Julien [*. Ce Laurent le Magnifique fut d’une rare éloquence et d’un grand talent militaire, aima les lettres, fut quelque peu poète. Il était lié avec Pie de la Mirandole et Michel-Ange. La

(1) H. ManriN : Op. cit.

goutte et des douleurs gastriques le vieillirent prématurément. Il fut marié deux fois: d’abord avec Philippine, bâtarde de Savoie, fille de Philippe II Sans-Terre, duc de Savoie: pas d'enfants de cette alliance; ensuite, avec Clarisse Orsini, fille de Latinus, seigneur de Laurentane. [l'en eut : Pierre IT ; Jean, cardinal, puis pape sous le nom de Léon X, caractère névropathique ; Julien, duc de Nemours, faible et maladif, ne laisse qu’un bâtard, Hippolyte de Médicis, cardinal, caractère éminemment névropathique ; enfin deux filles. Pierre II, fils aîné de Laurent et de Clarisse, fut un prince d’une grande incapacité, il fut chassé de ses états et par trois fois il essaya de ressaisir le pouvoir, mais en vain. Marié à Alphonsine Orsini, il en eut Laurent. Ce prince incapable, méchant et hautain se rendit bientôt odieux à son peuple. Une vie de débauches et des excès de toutes sortes abrégèrent ses jours. C'était le père de Catherine de Médicis.

Dans cette famille nous voyons alterner des esprits brillants, de hautes intelligences, des talents hors ligne avec des nullités complètes, de notoires incapacites. Catherine était d’une intelligence supérieure. Elle présente cette particularité affective à laquelle un aliéniste français avait donné le nom si expressif d’idiotie morale. Tolérante en religion, elle est fanatique en politique; ambitieuse jusqu’à la passion, jusqu’au crime, elle sait, se phant aux circonstances, attendre vingt-cinq longues années dans le silence et l’obscurité. Pure elle-même, elle encourageait la débauche, le vice et la corruption chez les autres, pour s’en servir et jusque chez ses propres enfants pour les gouverner. Nous trouvons, chez elle, les mêmes contrastes sous le rapport somatique. Faible, maladive et scrofuleuse,

elle vient jusqu’à soixante-dix ans ; après dix ans de stérilité, elle eut dix enfants qui sont la meilleure preuve de la dégénérescence de Médicis.

Lorsque Catherine se maria, elle avait quatorze ans ; elle était belle de cette beautéitalienne qui, à la puretédestraits, à la blancheur mate ‘du teint, joint la mobilité, la vie, l’expression, presque la fascination. Cependant elle ne plut pas au roi, elle n’était pas nubile.Touslestémoignages du temps rapportent qu’elle eut ses menstrues fort tard. Le père hypospade, la mère réglée tardivement : ce sont deux marques physiques de dégénérescence. « Des anomalies assez caractéristiques sont celles qui affectent l'appareil génito-urinaire... Je me bornerai à signaler la grande fréquence des phimosis, les hypospadias, la descente tardive des testicules ; chez la femme des anomalies diverses, imperforation et cloisonnement du vagin, troubles de la menstruation. » Le même auteur dit plus loin : « Une époque difficile à traverser pour eux est la puberté qui peut être tardive (1). » Catherine resta dix années stérile. Le roi désespérait d'en avoir des enfants lorsque le conseil lui fut donné d’essayer si, au moment des règles, la reine pourrait être fécondée. Le conseil était bon, Catherine devint grosse. Or, « certains troubles psychiques passagers peuvent, lorsqu'ils existent au moment de la conception, déterminer chez le produit un état névropathique (2).»

Mais il est facile de voir, pendant les règles, le caractère de la femme changer ; elle devient maussade, sombre, elle gémit, pleure pour la moindre contrariété, elle est enfin très ennuyée et surtout parfaitement ennuyeuse.

(1) Désenine : Op. cit.

(2) Féré : La Famille névropathique. Archives de Neurologie, 1887.

de

Tous les mois la femme est en instance de folie a dit Michelet. «L'influence de l’état psychique des parents, au moment de la conception, sur celui de leurs enfants avait frappé les esprits avant que les médecins s’en fussent occupés. Hésiode prescrivait de s’abstenir du coït au retour des cérémonies funèbres, de crainte d’engendrer des enfants mélancoliques. Erasme fait dire à sa Folie: Je ne suis point le fruit d’un ennuyeux devoir conjugal. Tristan Shandy attribue les fâcheuses particularités de son caractère à une question faite par sa mère dans un moment très inopportun. Un des enfants adultérins de Louis XIV, conçu pendant une crise de larmes et de remords de Madame de Montespan, que les cérémonies du Jubilé avaient émue, conserva toute sa vie ‘un caractère qui le fit nommer l'enfant du Jubilé (1). »

Serait-il possible de nier que le devoir conjugal fût ennuyeux à Henri Il, dans les conditions où il était obligé de le pratiquer ? Au commencement de ce travail, j'ai montré le rôle que les contemporains donnaient à la tardive puberté de Catherine dans la maladie de François IT. Une tendance exagérée au développement du tissu graisseux est encore considérée comme un stigmate de dégénérescence. Or, dans une lettre en date du 13 août 1552 et adressée à Madame d'Humyères, Catherine dit : « Mes enffans sont plutoust mallades d’estre trop gras que meigres. »

Des trois fils rois de Catherine, l’un mourut à fleur de jeunesse, arrêté dans son essor physique et intellectuel. Des suivants, l’un est à moitié fou, l’autre commet des aberrations sexuelles extraordinaires. Mais si les derniers

(1) FÉRÉ: Op. cit.

=: fu

Valois étaient des dégénérés, ils appartenaient à cette classe que Magnan à appelée des dégénérés supérieurs. Ces malades, favorisés en somme, peuvent acquérir une instruction étendue, présenter des aptitudes particulières vraiment remarquables ; cependant, à côté de ces facultés brillantes, il y a des lacunes, des vides produisant cette déséquilibration intellectuelle, caractéristique de l’état héréditaire.

« Parmi les facultés intellectuelles, dit Déjerine, la volonté surtout est affaiblie, et qui ne connaît les irrésolutions continuelles à propos de déterminations futiles, les obsessions si pénibles, les impressions préjudiciables, la timidité véritablement morbide, les peurs enfantines qui souvent font le désespoir de ces malheureux qui ne peuvent les vaincre? Enfin, l’on peut dire que, d’une façon presque constante, c'est le côté affectif qui est le le plus atteint, et, il n’est pas de troubles du caractère, du sentiment, qu’on ne puisse alors observer (1). »

Dans quelques pages qui précèdent, j'ai parlé suffisamment de François II La dégénérescence morale, qui le frappait comme ses autres frères, fut compliquée chez lui d’une lésion organique. Sa santé fut toujours faible : mais cette débilité n’était point le fait de l’hérédité. Ses frères

(1) DÉésenine : Op. cit,

étaient grands et robustes. On ne doit pas, en somme, considérer comme malingre le fils d’un homme qui mourut d’un accident, à quarante ans, et d’une mère qui, après une vie de chagrins, de soucis et de remords, mourut à soixante-neuf ans. Il n'était pas né frêle, ce dauphin que les ambassadeurs vénitiens jugeaient grand pour son âge ; mais son affection le tenait à demi asphyxié.

L’amygdale hypertrophiée empêche la respiration par le nez ; et avec la respiration ‘par la bouche, voici venir les angines à répétition, la laryngo-trachéite, la bronchite. Les fosses nasales ne sont plus balayées par un courant d'air salutaire ; des mucosités vont s’accumuler sur cette amygdale, elles ne pourront être chassées. Elles vont alors glisser peu à peu et silencieusement dans le pharynx. Or, les enfants ne crachent pas: les voici bientôt dans l'estomac. Cette morve, toute grouillante de microbes, quelle admirable cause d’auto-intoxication ! Et voici expliquée l’odeur mauvaise de l’haleine du pauvre sire, ces flux de ventre dont se plaignait amèrement Henri I] ; expliquées aussi les vilaines rougeurs qui maculaient le visage de François, rougeurs si fréquentes dans les mauvais états gastriques et symptomatiques d’une intoxication intestinale. Les angines vont hypertrophier les ganglions du cou ; la voix sera nasonnée par obstruction du nez, l’ouïe deviendra dure, soit par obstruction mécanique, soit par propagation de l'inflammation à la trompe d’Eustache. Et le malade aura des douleurs d’oreille, percevra des bruits insupportables ; puis, pour clore une si triste évolution, viendront la suppuration, la méningitte, l’encéphalite et enfin... la mort.

Une maladie, caused’angines,de bronchites, d’entérites,

NU

d’otites, qui provoque un état voisin de l’asphyxie, ne peut-elle enrayer le développement de l'enfant le plus vigoureux ? Ce n’est pas fini; certains sens vont être touchés. L'odorat, l'ouïe sont gravement atteints. Or nos sens sont éducateurs. Et s’il est vrai que : « Mihil est in intellectu quod prius non fueritin sensu, nisiintelleclus ipse» quelles immenseslacunesdans ce cerveau royal? Il était sournois, triste, méfiant ; or, un sourd, ou du moins, un malade: dur d'oreille qui voit parler autour de lui, n’est-il pas toujours porté à croire qu’on le tourne en dérision ? Alors, c’est une vague inquiétude continuelle, une hypochondrie croissante. Enfin, la puberté fut chez lui très longue à venir. Incriminerons-nous ici l’hypertrophie de l’amygdale, ou bien l'influence héréditaire qui le vouait infailliblement à la dégérescence, lors même que sa maladie ne s’en fût pas chargé ? D’après ce qui a été dit plus haut, je vois ici plutôt un des nombreux stigmates qui révèlent la dégénérescence. Ce roy « sans vices el sans vertus » nous apparaît maintenant, sous son vrai Jour. C'était un héréditaire dégénéré, qui avait, en plus, une maladie qui le déprima, enraya son développement, le mina et finit par le tuer.

Charles IX mourut d’une maladie bien voisine de celle de son frère aîné; il était tuberculeux pulmonaire, L'autopsie que j'ai rapportée ne fait point de doute à ce sujet.

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Or, scrofule, tuberculose sont considérées comme bien fréquentes chez les psychopathes. « Aliénés, idiots, scrofuleux, rachitiques, en vertu de leur commune origine, de certains caractères physiques et moraux, doivent être considérés comme les enfants d’une même famille, les rameaux divers d’un même tronc (1). » Esquirol avait remarqué la fréquence de la phthisie chez les aliénés. Pouvons-nous nous expliquer les bizarreries du caractère de Charles IX, ces colères épouvantables qui eurent, une fois au moins, de si funestes résultats pour la France? Pour moi, Charles IX avait reçu de ses parents une lourde hérédité qui se manifestait chez lui par un grand affaiblissement de la volonté et il fut ainsi le jouet de ses éducateurs.

Originairement, l’homme n’est pas libre. Il ne l’est qu’autant qu'il lui vient une masse d’idées bien coordonnées qui constituent un noyau solide, le moi. L'enfant n’est pas libre parce que son moi n’est pas encore assez énergique pour mettre en lutte des complexus d’idées fortement enchaînés. Or, « l'éducation n’a d’autre but que de donner à l'homme un moi fort et énergique dont le fond serait constitué par certaines idées qu’on cherche à lui inculquer et qui doivent devenir le point de départ de tout le développement intellectuel et moral ultérieur et donner une direction fixe et invariable à toute sa vie (2). » Dans les maladies mentales noustrouvons,au début, un affaiblissement de ce moi qui est paralysé, engourdi. Le moi du malade ne lutte que faiblement contre les perceptions nouvelles, il ne vérifie, il ne corrige pas les idées et les sentiments qui surgissent, il accepte tout sans critique, ce qui

(1) Moreau (de Tours). In FéRé : Op. cit.

(2) Jacorr : Op. cit.

E. DusoLier, 8

permet aux idées les plus fausses et les plus absurdes de s'implanter dans l’esprit des malades, aux désirs et aux sentiments les plus bizarres de se traduire en actes.

« L'homme le plus raisonnable, s’il veut s’observer soigneusement, aperçoit quelquefois dans son esprit les images, les idées les plus extravagantes ou associées de la mauière la plus bizarre. Les occupations ordinaires de la vie, les travaux de l'esprit, la raison distraient de ces idées, de ces images, de ces fantômes (1).» Bref, refoulées par le moi, ces idées ne font que traverser l'esprit. Mais, au début des maladies mentales, elles trouvent l’âme dans un état de torpeur, d’engourdissement, de vacuité et la première idée qui se présente s’impose avec force et ne peut être ni corrigée, ni chassée puisque le moi est paralysé. L'esprit est, tour à tour, absorbé par l’idée du moment. L’affaiblis. sement du moi est donc le point de départ de toutes les psychoses et constitue, lui-même, un état psychopathique. « L’affaiblissement du moi intellectuel et affectif produit daus la volonté, dans les instincts, un tel relâchement que nous devenons le jouet des impulsions les plus diverses. Nous tournons à tout vent. Il dépendra des circonstances dans lesquelles nous nous trouverons placés, des objets qui frapperont nos yeux, des paroles qui arriveront à notre oreille de faire naître en nous les passions les plus opposées (2). » Or, les prédispositions héréditaires et les troubles psychiques qui se traduisent par des singularités de caractère empêchent la formation d’un moi énergique. Et ces excentricités de caractère, justement parce qu’elles ne sont

(4) Esourror : Traité des maladies mentales, Paris, 1838. (2) Moreau (de Tours) : Du hachisch et de l'aliénation mentale. Etudes psychologiques, Paris, 1845.

pas contrebalancées par un jugement solide, peuvent conduire à la folie et « les plus grands crimes dont l’histoire ait gardé le souvenir, ces crimes qui inspirent l'horreur, ont été accomplis par ceux qui ayant conquis l’autorité et la puissance ou les ayant recues par héritage se sont si complètement émancipés des liens sociaux du sentiment humain qu'ils étaient parfois véritablement fous (1). » Tout ceci va parmettre d’apprécier le caractère de Charles IX. On sait en quelles mains était la direction de son éducation. Des hommes presque sans aveu avaient reçu l’ordre de la reine de noyer la raison et d’étouffer les bons sentiments du roi par tout moyen. Cette odieuse politique eut ses résultats. Le moi du prince, déjà héréditairement affaibli, ne reçut pas cette force nécessaire pour établir une saine raison et un solide jugement. Aussi a-t-on vu ce prince hésiter, toute sa vie, entre des résolutions contraires, se contredire, donner toutes les marques, enfin, d’un caractère fantasque. C'était l’idée du moment qui, forte de l’absence d'idées contraires, s’emparait du prince, et il suffisait d’une phrase glissée avec intention, d’un geste, d’un mot adroitement et perfidement placé, pour que le roi exagérât aussitôt. Charles IX n’était ni un rusé, ni un dissimulateur : c'était un faible d’esprit. S'il aimait Coligny, c'était d’une affection sincère; et lorsque, après l’attentat dont celui-ci faillit être victime, il alla chez lui, l’appela son père, le combla de caresses et de manifestations amicales, il était sincère. Son entourage ne l’était pas. Et pourtant, il signait l’ordre du massacre deux jours après. Oui, mais il lutta longtemps, et pourquoi cette lutte? Parceque, malgré sa faiblesse d'esprit, malgré

(4) MaupsLey : Op. cit.

PART Mens

sa piètre éducation, Charles avait sans doute quelques bons sentiments qu’il devait aux leçons de son premier précepteur, M. de Sipierre. Mais ces bons sentiments étaient tellement noyés, non pas au milieu des mauvais, car il était incapable de concevoir et de méditer le crime, mais au milieu d’une si profonde nuit intellectuelle, que la perception du moment s’implantait en dépit de tout. Ils étaient six à demander le massacre. Esprit faible, incapable de lutter contre un seul, le pouvait-il contre six personnes ? Il céda; et sincèrement, il crut que les huguenots en voulaient à ses jours ; il s’emporta violemment et signa leur arrêt de mort. La colère, on l’a dit avec raison, est une courte folie etles sujets bien équilibrés ne se laissent guère aller à ses excès. Aurait-il été coupable . si les huguenots avaient conspiré sa mort? [l fut encore sincère en allant insulter aux restes de Coligny.

L'état mental de Charles IX ne doit faire aucun doute. Il eut des hallucinations à plusieurs reprises. Sans parler de celles qu’il eut quelques jours après le massacre et dont j'ai parlé ailleurs, il eut une vision peu de temps avant son mariage. « Ainsy qu’il estoit à la chasse dans la forest de Lyons près de Roan, très belle et plaisante, un feu s’apparut à lui de la hauteur d’une picque ; le roy sans s’estonner et fort asseuré met la main à l’espée, poursuit ce feu luy tout seul jusqu’à ce qu’il s’esvanouist (1). »

Charles IX n’aimait point les membres de sa famille. En cela, il agissait comme Catherine et tous ses frères. Dans cette famille tous les membres se haïssaient les uns les autres ; c’est une manifestation d’idiotie morale. Un jour

(1) BRANTÔME : Op. cit.

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