‹ Psychologie des foules (volume 3)Chapitre 10 sur 65 · LES ER LE AN RARES · texte numérisé non relu

LES ER LE AN RARES

forme surtout d'influences héréditaires. Ce substratum renferme les innombrables résidus ancestraux qui cons tituent l'âme de la race. Derrière les causes avouées de! nos actes, se trouvent des causes secrètes ignorées de nous. La plupart de nos actions journalières sont l’effe! de mobiles cachés qui nous échappent. | C'est surtout par les éléments inconscients co pO ul l’âme d’une race, que se ressemblent tous les individus de cette race. C’est par les éléments conscients, fruits de: l'éducation mais surtout d’une hérédité exceptionnelle, qu'ils diffèrent. Les hommes les plus dissemblables par. leur intelligence ont des instincts, des passions, des senti-. ments parfois identiques. Dans tout ce qui est matière de: sentiment : religion, politique, morale, affections, antipa- | thies, etc., les hommes les plus éminents ne dépassent que bien rarement le niveau des individus ordinaires. Entre un! célèbre mathématicien ét son bottier un abime peut exister: sous le rapport intellectuel, mais au point de vue du carac-: tère et des croyances la différence est souvent nulle ou très | faible.

Or ces qualités générales du caractère, régies par l’in-! conscient et possédées à peu près au même degré par la | plupart des individus normaux d’une race, sont précisé-| ment celles qui, chez les foules, se trouvent mises en commun. Dans l’âme collective, les aptitudes intellectuelles des: hommes, et par conséquent leur individualité, s’effacent.. L’ hétérogène se noie dans l’homogène, et les qualités \ inconscientes dominent. | Cette mise en commun de qualités ordinaires nous\ explique pourquoi les foules ne sauraient accomplir! d'actes exigeant une intelligence élevée. Les décisions” d'intérêt général prises par une assemblée d'hommes dis=

tingués, mais de spécialités différentes, ne sont pas sen- . siblement supérieures aux décisions que prendrait une réu- nion d’imbéciles. [ls peuvent seulement associer en effet ces qualités médiocres que tout le monde possède. Les foules accumulent non l'intelligence mais la médiocrité. Ce n’est pas tout le monde, comme on le répète si souvent, qui a plus d’esprit que Voltaire. Voltaire a certainement plus d'esprit que tout le monde, si « tout le

. monde » représente les foules.

Mais si les individus en foule se bornaient à fusionner leurs qualités ordinaires, il y aurait simplement moyenne, et non, comme nous l’ayons dit, création de caractères nouveaux. De quelle façon s’établissent ces caractères ? Recherchons-le maintenant. |

Diverses causes déterminent l'apparition des caractères spéciaux aux foules. La première est que l’individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts, que, seul, il eût forcément refrénés. I1 y cédera d'autant plus volontiers que, la foule étant anonyme, et par conséquent irresponsable, le sentiment de la responsabilité,

qui retient toujours les individus, disparait entièrement.

Une seconde cause, la contagion mentale, intervient également pour déterminer chez les foules la manifestation de caractères spéciaux et en même temps leur orientation. La contagion èst un phénomène aisé à constater, mais non expliqué encore, et qu'il faut rattacher aux phénomènes d'ordre hypnotique que nous étudierons dans un instant. Chez une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux, et contagieux à ce point que l'individu sacrifle très facilement son intérêt personnel à l'intérêt collectif. C’est là une aptitude contraire à sa nature, et dont

l’homme ne devient guère capable que lorsqu'il fait partie d’une foule. |

Une troisième cause, et de beaucoup la plus importante, détermine dans lesindividus en foule des caractères spéciaux parfois fort opposés à ceux de l’individu isolé: Je veux parler de Ja suggestibilité, dont la contagion mentionnée plus haut n’est d’ailleurs qu’un effet.

Pour comprendre ce phénomène, il faut avoir présentes à l'esprit certaines découvertes récentes de la physiologie. Nous savons aujourd’hui qu’un individu peut être placé dans un état tel, qu'ayant perdu sa personnalité consciente, il obéisse à toutesles suggestions de l'opérateur qui la luia fait perdre, et commette les actes les plus contraires à son caractère et à ses habitudes. Or des observations attentives paraissent prouver que l'individu plongé depuis quelque temps au sein d’une foule agissante, tombe bientôt — par suite des effluves qui s’en dégagent, ou pour toute autre cause encore ignorée — dans un état particulier, se rapprochant beaucoup de l’état de fascination de l’hypnotisé entre les mains de son hypnotiseur. La vie du cerveau étant paralysée chez le sujet hypnotisé, celui-ci devient l’esclave de toutes ses activités inconscientes, que l’hypnotiseur dirige à son gré. La personnalité consciente est évanouie, la volonté et le discernement abolis. Sentiments et pensées sont alors orientés. dans le sens déterminé par l’hypnotiseur.

Tel est à peu près l’état de l'individu faisant partie d'une foule. Il n’est plus conscient de ses actes. Chez lui, comme chez l'hypnotisé, tandis que certaines facultés sont détruites, d'autres peuvent être amenées à un degré d'exaltation extrême. L'influence d’une suggestion le: lancera avec une irrésistible impétuosité vers. l’arcom-

PEN LAPS EEE

issement de certains actes. Impétuosité plus irrésistible encore dans les foules que chez le sujet hypnotisé, car la suggestion, étant la même pour tous les individus, ’exagère en devenant réciproque. Les unités d'une foule pui posséderaient une personnalité assez forte pour résister [à la suggestion, sont en nombre trop faible et le courant les entraîne. Tout au plus pourront-elles tenter une diversion par uñe suggestion différente. Un mot heureux, une limage évoquée à propos ont parfois détourné les foules des actes les plus sanguinaires.

- Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orienta- (tion par voie de suggestion et de contagion des sentiments let des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l'individu en foule. Il n’est plus lui-même, mais un automate que sa volonté est devenue impuissante à guider.

Par le fait seul qu'il fait partie d’ une foule, Phone |descend donc plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisa- (tion. Isolé, c'était peut-être un individu cultivé, en foule (c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthou- Siasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. Il s’en rapproche encore par sa facilité à se laisser impressionner par des mots, des images, et conduire à des actes lésant ses intérêts les plus évidents. L’individu en foule est un grain de sable au milieu d’autres grains de sable que le vent soulève à son gré.

Et c'est ainsi qu'on voit des jurys rendre des verdicts que désapprouverait chaque juré individuellement, des assemblées parlementaires adopter des lois et des me-

Convention étaient. des bourgecis, aux habitudes pacifi: ques. Réunis en foule, ils n’hésitèrent pas, sous l'influence, de quelques menceurs, à envoyer à la guillotine les indis vidus les plus manifestement innocents ; et contrairement| à tous leurs intérêts, ils renoncèrent à leur inviolabilité! et se décimèrent eux-mêmes. À

Ce n’est pas seulement par les actes que l'individu en foule diffère de son moi normal. Avant même d'avoir! perdu toute indépendance, ses idées et ses sentiments se sont transformés, au point de pouvoir changer l’avare en prodigue, le sceptique en croyant, l'honnête homme ent criminel, le poltron en héros. La renonciation à tous. ses privilèges votée par ia noblesse dans un moment d ens thousiasme pendant la fameuse nuit du #4 août 1789, n ‘eût! certes jamais été APRRURE par aucun de ses membres pr is. , isolément. a |

Concluons des observations précédentes, que la foule! est toujour s intellectuellement inférieure à l'homme isolés Mais au point de vue des sentiments et des actes que ces! sentiments provoquent, elle peut, suivant les circons: tances, être meilleure ou pire. Tout dépend de la façon dont on la suggestionne. C’est là ce qu'ont méconnu ‘les! écrivains n'ayant étudié les foules qu’au point de vuél criminel. Criminelles, les foules le sont souvent certesi

dant pe croisades, pour délivrer de | HUE le tombea u

reraïent bien peu.

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ie. Héroïsmes évidemment un peu inconscients, mais

idement raisonnées, les annales du monde en enregis-

ur CHAPITRE II

Sentiments et moralité des foules.

$ 1. Impulsivité, mobilité el irrilabililé des foules. — Law foule est le jouet de toutes les excitations extérieures et en reflète les incessantes variations. — Les impulsions qu’elles subissent sont assez impérieuses pour que l'in- | térêt personnel s’efface. — Rien n'est prémédité chez les foules: — Action de ra race. — 3 2. Suggestibilité et, crédulité des foules. — Leur obéissance aux sugges-! tions. — Les images évoquées dans leur esprit sont prises“ par elles pour des réalités. — Comment ces images” sont semblables pour tous les individus qui composent une foule. — Egalisation du savant et de l’imbécile dans une foule. — Exemples divers des illusions auxquelles : tous les individus d’une foule sont sujets. — Impossibilité » d'accorder aucune créance au témoignage des foules. — : L’unanimité de nombreux témoins est une des plus mau-« vaises preuves qu'on puisse invoquer pour établir un fait. à — Faible valeur des livres d'histoire. — $ 3. Exagération et simplisme des sentiments des foules. — Les foules ne connaissent ni le doute ni l'incertitude et vont constamment : aux extrêmes. — Leurs sentiments sont toujours excessifs. — $ 4. Intolérance, autoritarisme el conservatisme des fou- | les. — Raisons de ces sentiments. — Servilité des foules devant une autorité forte, — Les instincts révolutionnaires ! momentanés des foules ne les empêchent pas d’être extrémement conservatrices. — Elles sont d'’instinct hostiles aux changements et au progrès. — $ 5. Moralité des ! foules. — La moralité des foules peut, suivant les suggestions, être beaucoup plus basse ou beaucoup plus haute que celle des individus qui les composent. — Explication : et exemples. — Les foules ont rarement pour guide l’ir-

- térêt, mobile le plus souvent exclusif de l'individu isolé. — Rôle moralisateur des foules.

NA près avoir indiqué d’une façon très générale les principaux caractères des foules, nous allons maintenant les étudier en détail.

| Plusieurs caractères spéciaux des foules, tels que l’impulsivité, l’irritabilité, l'incapacité de raisonner, l'absence de jugement et d'esprit critique, l’exagération des senti-

chez les êtres appartenant à des formes inférieures d’évolution, comme le sauvage et l'enfant. C’est là une analogie que j'indique seulement en passant. Sa démonstration dépasserait le cadre de cet ouvrage. Elle serait inutile, d’ailleurs, pour les personnes au courant de la psychologie des primitifs, et convaincrait médiocrement celles qui l’'ignorent.

J'aborde maintenant l’un après l’autre les divers caractères faciles à observer dans la plupart des foules.

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