LES FOULES ÉLECTORALES
Aussi n'est-il pas trop difficile d'agir sur eux, pour peu que le candidat soit acceptable et possède des ressources suffisantes. D’après les aveux des donateurs, 3 millions suffirent pour obtenir les élections multiples du général Boulanger.
Telle est la psychologie des foules électorales. Elle est identique à celle des autres foules. Ni meilleure ni pire.
Je ne tirerai donc de ce qui précède aucune conclusion
contre le suffrage universel. Si j'avais à décider de son sort, je le conserverais tel qu'il est, pour des motifs pratiques découlant précisément de notre étude sur la psychologie des foules, et que je vais exposer, aprés avoir d’abord rappelé ses inconvénients.
: Les inconvénients du suffrage universel sont évidemment trop visibles pour être méconnus. On ne saurait contester que les civilisations furent l'œuvre d’une petite minoritè | d'esprits supérieurs constituant la pointe d’une pyramide, “dont les étages, s’élargissant à mesure que décroit la valeur mentale, représentent les couches profondes d’une nation. La grandeur d’une civilisation ne peut assurément dépendre du suffrage d'éléments inférieurs, représentant “uniquement le nomb'e. Sans doute encore les suffrages des foules sont souvent bien dangereux. {ls nous ont déjà amené plusieurs invasions ; et avec le triomphe du socialisme, les fantaisies de la souveraineté populaire nous coùteront sûrement beaucoup plus cher encore.
nées par les comités révolutionnaires. Ils avaient, dit Barras “décimé et mis en coupe réglée la Convention. Robespierre ‘fut maître absolu tant qu'il put parler en leur nom. Le jour bu l’effroyable dictateur se sépara d’eux pour des questions "'amour-p'opre marqua l'heure de sa ruine. Le règne des oules, c’est le règne des comités. par conséquent des meneurs.
Dn ne saurait imaginer de despotisme plus dur.
Mais ces objections, théoriquement tests perdent pratiquement toute leur force, si l’on veut se souvenir. de! la puissance invincible des idées transformées en dogmes. Le dogme de la souveraineté des foules est, au point de! vue philosophique, aussi peu défendable que les dogmes: 1 religieux du moyen âge, mais il en a aujourd’hui F absolue | puissance. Il est donc aussi inattaqusble que le furent : | jadis nos idées religieuses. Supposez un libre penseur | moderne transporté par un pouvoir magique en plein. moyen âge. Croyez-vous qu'en face de la puissance sou- veraine des idées religieuses régnant alors il eût tenté de! les combattre? Tombé dans les mains d’un juge, voulant le faire brûler sous limputation d’avoir conclu un pacte À avec le diable, ou fréquenté le sabbat, eùt- il songé à con- Ë tester l'existence du diable et du sabbat? On ne discute” pas plus avec les croyances des foules qu’ avec les cyclones. Le dogme du suffrage universel possède aujourd’hui - lei pouvoir qu’eurent jadis les dogmes chrétiens. Orateurs et 1 écrivains en parlent avec,un respect et des adulations que ne connut pas Louis XIV. Il faut donc se conduire à son: égard comme à l'égard de tous les dogmes religieux. Le temps seul agit sur eux. |
Essayer d’ébranler ce dogme serait d'autant plus’ ; inutile qu'il a des raisons apparentes pour lui : « Dansk les temps d'égalité, dit justement Tocqueville, les hommes* n’ont aucune foi les uns dans. les autres, à cause den leur similitude; mais cette même similitude leur donnew une confiance presque illimitée dans le jugement du pu-à blic ; car il ne leur paraît pas vraisemblable, qu'ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre. » 4
Faut-il supposer maintenant qu'un suffrage restreint
0 LA /LES BOULES ÉLECTORALES |. 159 | 4 — restreint aux capacités, si Von veut — améliorerait le vote des foules? Je ne puis l’admettre un seul instant, et cela pour les motifs signalés plus haut de l’infériorité mentale de toutes les collectivités, quelle que puisse être leur composition. En foule, je le répète, les hommes s’égalisent toujours, et, sur des questions générales, le suffrage de quarante académiciens n’est pas : meilleur que celui de quarante porteurs d’eau. Je ne crois pas qu'aucun des votes tant reprochés au suffrage universel, le rétablissement de l’Empire, par exemple, eût différé avec des votants recrutés exclusivement parmi des “savants et des lettrés. Le fait, pour un individu, de savoir le grec ou les mathématiques, d’être architecte, vétéri- | naire, médecin ou avocat, ne le dote pas, sur les questions de sentiment, de clartés particulières. Tous nos économistes sont des gens instruits, professeurs et acadé- miciens pour la plupart. Est-il une seule question générale, le protectionnisme, par exemple, qui les ait trouvés d'accord? Devant des problèmes sociaux, pleins de multiples inconnues, et dominés par la logique mystique ou la logique affective, toutes les ignorances s'égalisent. | + | Si donc des gens bourrés de science composaient à eux seuls le corps électoral, leurs votes ne seraient pas meilleurs que ceux d'aujourd'hui. Ils se guideraient surtout d’après leurs sentiments et l'esprit de leur parti. Nous naurions aucune des difficultés actuelles en moins, et . sûrement en plus la lourde tyrannie des castes. Restreint ou général, sévissant dans un pays républicain pu dans un pays monarchique, pratiqué en France, en Belgique, en Grèce, en Portugal ouen Espagne, le suffrage des foules est partout semblable, et traduit souvent, les aspi-
rätions et les besoins inconscients de la race. La moyenne des élus représente pour chaque nation l'âme moyenne de sa race. D'une génération à lautre on la retrouve à peu près identique. *? PRRTE
Et c’est ainsi qu'une fois encore, nous retombons sur cette notion fondamentale de race, déjà rencontrée si - souvent, et sur cette autre dérivée'de la première qu’'institutions et gouvernements jouent un rôle très faible dans la vie des peuples. Ces derniers sont surtout, conduits par l'âme de leur race, c’est-à-dire par les résidus ancestraux dont celte âme est la somme. La race et l’engrenage des nécessités quotidiennes, tels sont les maitres in ystérieux qui régissent nos deslinées.
+ CHAPITRE V Les assemblées parlementaires.
Les foules parlementaires présentent la plupart des caraeteres communs aux foules hétérogènes non anonymes. — Simplisme des opinions. — Suggestibilité et limites de cette suggestibilité. — Opinions fixes irréductibles et opinions mobiles. — Pourquoi l'indécision prédomine. — Rôle des meneurs. — Raison de leur prestige. — Ils sont les vrais maîtres d’une assemblée dont les votes se trouvent ainsi ceux d’une petite minorité. — l’uissance absolue qu'ils exercent. — Les éléments de leur art oratoire. — Les mots et les images. — Nécessité psychologique pour les meneurs d'être généralement convaincus et bornés. — Impossibilité pour l’orateur sans prestige de faire admettre ses raisons. — Exagération des sentiments, bons ou mauvais, dans les assemblées. — Automatisme qu'elles atteignent à certains moments. — Les séances de la Convention. — Cas dans lesquels une assemblée perd les caractères des foules. — Influence des spécialistes dans les questions techniques. — Avantages et dangers du régime parlementaire dans tous les pays. — Il est adapté aux nécessités modernes ; mais il entraîne le gaspillage des finances et la restriction progressive de toutes les libertés. — Conclusion de l'ouvrage.
Les assemblées parlementaires représentent des foules : hétérogènes non anonymes. Malgré leur recrutement, À variable suivant les époques et les peuples, elle se res- . semblent beaucoup par leurs caractères. L'influence de . la race s'y fait sentir, pour atténuer ou exagérer, mais - non pour empêcher la manifestation de ces caractères.
Les assemblées parlementaires des contrées les plus.
différentes, celles de Grèce, d'Italie, de Portugal, d'Espagne, de France et d'Amérique, présentent dans leurs discussions et leurs votes de grandes analogies et laissent les gouvernements aux prises avec des difficultés identiques. | |
de tous les peuples civilisés modernes. Il traduit cette idée, psychologiquement erronée mais généralement admise,
que beaucoup d'hommes réunis sont bien plus capables
Le régime parlementaire synthétise daillone l'idéal
qu'un petit nombre, d’une décision Sat et indépendante :
sur un sujet donné.
Nous retrouverons dans les assemblées Pal Ci | les caractéristiques générales des foules : simplisme des :
idées, irritabilité, suggestibilité, exagération des senti-
ments, influence prépondérante des meneurs. Mais, en raison de leur composition spéciale, les foules parle-
mentaires présentent quelques difiérences, Nous les indi-
querons bientôt.
Le simplisme des opinions est une de leurs caractéris- *
tiques bien marquée. On y rencontre dans tous les partis, chez les peuples latins principalement, une tendance.
invariable à résoudre les problèmes sociaux les plus compliqués par les principes abstraits les plus simples, et w
par des lois générales applicables à tous les cas. Les prin-
cipes varient naturellement avec chaque parti; mais,
par le fait seul que les individus sont en foule, ils tendent toujours à exagérer la valeur de ces principes et à les .
pousser jusqu'à leurs dernières conséquences. Aussi les par-
lements représentent-ils surtout des opinions extrêmes. Le type le plus parfait du simplisme des assemblées
fut réalisé par les Jacobins de notre grande Révolution. :
nt dde dd mt AN MnCTÉ
| Tous dogmatiques et logiques, la cervelle remplie de
généralités vagues, ils s occupaient d'appliquer des prin- : cipes fixes sans souci des événements; et on a pu dire
très justement qu'ils avaient traversé la Révolution sans
la voir. Avec quelques dogmes, ils s’imaginaient refaire
‘une société de toutes pièces, et ramener une civilisation
raffinée à une phase très antérieure de l’évolution sociale.
Leurs moyens pour réaliser ce rêve étaient également
empreints d’un absolu simplisme. Ils se bornaient en effet,
à détrüire violemment les obstacles qui les génaient.
Tous, d’ailleurs : girondins, montagnards, thermido-
riens, etc., étaient animés du même esprit.
Les foules parlementaires sont très suggestibles ; et, comme toujours, la suggestion émane de meneurs auréolés de prestige; mais, dans les assemblées parlementaires, la suggestibilité a des limites trés nettes qu’il
importe de marquer.
. Sur toutes les questions d'intérêt local, chaque mem-
bre d’une assemblée possède des opinions fixes, irréduc- - tibles, et qu'aucune argumentation ne pourrait ébranler.
Pe
Le talent d’un Démosthène n’arriverait pas à modifier le
vote d’un député sur des questions telles que le protection-
nisme ou le privilège des bouilleurs de cru, qui représentent des exigences d’électeurs influents. La suggestion antérieure de ces électeurs est assez prépondérante pour
- annuler toutes les autres, et maintenir ,une Ace abso-
lue d'opinion (1).
(4) C'est à ces opinions antérieurement fixées et rendues irréductibles par des nécessités électorales, que s’applique sans doute cette réflexion d’un vieux parlementaire anglais : « Depuis cinquante ans que je siège à Westminster, j'ai entendu des milliers de discours ; il en est peu qui aient changé mon opinion; mais pas un seul n’a changé mon vote. »
Sur des questions générales : renversement d’un minis- sx
tère, établissement d’un impôt, etc., la fixité d'opinion disparaît, et les suggestions des meneurs peuvent agir, mais pas tout à fait comme dans une foule ordinaire. Chaque parti a ses meneurs, qui exercent parfois une égale influence. Le député se trouve donc entre des suggestions contraires et devient fatalement très hésitant.
Aussi le voit-on souvent, à un quart d'heure de distance, 7
voter de façon contraire, ajouter à une loi un article …
qui la détruit : ôter par exemple aux industriels le droit de choisir et de congédier leurs ouvriers, puis annuler à peu près cette mesure par un amendement.
Et c’est pourquoi, à chaque législature, une Chambre
manifeste des opinions très fixes et d’autres très indécises. Au fond, les questions générales étant les plus nom-
breuses, c’est l’indécision qui domine, indécision entretenue par la crainte constante de l'électeur, dont la sug-
gestion latente arrive toujours à contre- balancer l’influence des meneurs.
Ces derniers sont cependant en définitive les vrais maitres dans les discussions où les membres d’une assemblée n’ont pas d'opinions antérieures bien arrêtées,
La nécessité des meneurs est évidente puisque, sous le
nom de chefs de groupes, on les retrouve dans tous les
pays. Ils sont les vrais souverains des assemblées. Les hommes en foule ne sauraient se passer de maître, c’est pourquoi les votes d’une assemblée ne représentent généralement que les opinions d’une petite minorité.
Les meneurs, nous le répétons, agissent très peu par leurs raisonnements, beaucoup par leur prestige. Qu’une
circonstance quelconque les en dépouille, ils n’ont plus |
d'influence. ;
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Ce prestige des meneurs est individuel et ne tient ni au i nom ni à la célébrité. M. Jules Simon parlant des grands - hommes de l’assemblée de 1848, où il siégea, en donne de bien curieux exemples.
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___« Deux mois avant d’être tout-puissant, Louis Napoléon n’était rien., « Victor Hugo monta à la tribune. fl n’y eut pas de succès. On l'écouts, comme on écoutait Félix Pyat; on ne : Fapplaudit pas autant. « Je n'aime pas ses idées, me dit Vaulabelle en parlant de Félix Pyat; mais c’est un des plus grands écrivains et le plus grand orateur de Ia France. » Edgar Quinet, ce rare et puissant esprit, n’était compté pour rien. Ilavait eu son moment de popularité avant l’ouverture de l’Assemblée ; dans l'assemblée, il n’en eut aucune.
« Les assemblées politiques sont le lieu de la terre où . l'éclat du génie se fait le moins sentir. On n’y tient compte que d’une éloquence appropriée au temps et au lieu, et des services rendus non à la patrie, mais aux partis. Pour . qu'on rendit hommage à Lamartine en 1848 et à Thiers en 1871, il fallut le stimulant de l'intérêt urgent, inexorable. Le danger passé, on fut guéri à la fois de la reconnaissance et de la peur.
LÉ tes,
: … Jai reproduit ce passage pour les faits qu’il contient, mais non pour les explications qu’il propose. Elles sont \ d’une psychologie médiocre. Une foule perdrait aussitôt . son caractère de foule si elle tenait compte aux meneurs É des services rendus, soit à la patrie, soit aux partis. La » foule subit le prestige du meneur et ne fait intervenir dans 1 saconduite aucun sentiment d’intérêtou dereconnaissance. Le meneur doué d’un prestige suffisant possède un pou-
| voir presque absolu. On sait l'influence immense qu’un député célèbre exerça pendant de longues années, grâce àson prestige, perdu ensuite momentanément à la suite
de certains événements financiers. Sur un simple signe : de lui, les ministres étaient renversés. Un écrivain a marqué nettement dans les lignés suivantes la portée de son action. | | |