ERUDITION £T PRATIQUE OB L ECHIQUIER
C'est aussi Topinion émise par M. Taubenhaus, par M. Gœtz, par M. Tarrasch. Ce dernier, précisant un peu la pensée des autres, déclare que la meilleure préparation au jeu à Taveugle consiste dans l'étude et la pratique de l'échiquier vide : il faut savoir, et avoir appris d'une manière inconsciente par un long exercice, non seulement la position de chaque case, mais ses propriétés, et les effets que peut produire une pièce qui y est portée. 11 faut aussi s'exercer à jouer sur l'échiquier sans pièces. On acquiert ainsi des connaissances stratégiques, qui sont nécessaires pour comprendre les ressources d'une position.
D'autre part , les nombreuses conversations que nous avons eues avec les maîtres de l'échiquier nous ont montré que ce qui permet de graver dans la mémoire une série de coups ou une position, c'est la faculté de donner à ces coups et à cette position une signification précise. Ce point est très important; expliquons-le avec quelque détail.
Qu'un ignorant essaye de retenir une partie dont il entend annoncer les coups, quelle que soit la sûreté de sa mémoire, on peut être certain d'avance qu'il n'y parviendra pas, à moins de passer des journées à se répéter les mots bizarres qui servent de notation aux coups, ou à faire repasser le tableau de l'échiquier devant ses yeux. C'est précisément parce qu'il ne comprendra pas le sens des coups qu'il aura tant de peine à les retenir; il est dans la même situation d'esprit qu'un illettré qui voudrait se souvenir d'une ligne imprimée, de manière à reproduire fidèlement la forme de lettre qu'il ne comprend pas; pour nous, il suffit
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de jeter un simple coup d'oeil sur la ligne, et nous retenons toutes les lettres qui la composent. Pourquoi? Parce que nous comprenons le sens des mots : les mots ne sont pas simplement des figures noires sur fond blanc, visibles pour nos yeux, mais encore des signes d'idées visibles pour notre esprit ; et la suggestion d'idées qu*ils provoquent sert à les retenir. C'est là un curieux paradoxe de la mémoire; on allège le poids de sa charge en l'augmentant. Si je ne me trompe, cette comparaison des lettres et des mots rend un compte exact de ce qui se passe dans le jeu sans voir; si le joueur peut retenir les coups joués dans cinq, dix parties, ce qui fait un total de plus de trois cents coups, c'est parce qu'il a en même temps conscience des raisonnements qui ont amené ces coups, et qu'il se rend compte de la genèse psychologique de la partie; en un mot, c'est parce que, pour son esprit, la partie n'est pas simplement une lutte entre des poupées de bois, mais une lutte entre des idées.
Quelles idées? demandera-t-on. Les idées que peuvent susciter les manœuvres des pièces ne sont-elles pas peu nombreuses et peu variées? Les personnes qui n'ont pas approfondi le jeu d'échecs s'imagineront peut-être que les raisonnements qu'il éveille sont courts et rudimentaires, et peuvent s'exprimer dans des phrases comme les suivantes : « Si je vais ici, je prends; si je vais là, je suis pris ». Ceux-là ne connaissent pas les ressources, nous dirons même la philosophie du jeu d'échecs, qui présente pour ses adeptes un attrait si vif, qu'il a, dit-on, le pouvoir de faire oublier toutes les douleurs. Écoutons parler quelques