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même façon en Angleterre et en Amérique. M. Arnous de Rivière, qui a bien saisi Tintérêt philosophique de ces questions, pense qu*on pourrait arriver à distinguer les parties anglaises et américaines, en opérant sur un grand nombre.
Mais laissons là ces considérations anecdotiques. Pour le grand joueur, ce ne sont pas des faits de cet ordre qui marquent d'un caractère spécial une partie; ce caractère dépend du type même des combinaisons. 11 faut savoir que Tart des échecs est aussi une science, et que l'on a écrit sur ce jeu plus de mille volumes d'analyses. Le plus célèbre de ces volumes est un gros manuel allemand, le Handbuch des Schachspiels^ dans lequel se trouve analysé le genre d'attaque ou de défense qui caractérise chaque partie; c'est le résumé d'un travail qui dure depuis plusieurs siècles : « L'ensemble de ce travail, nous écrit M. Gœtz, s'appelle la théorie des débuts. La théorie enseigne, en deux mots, le développement rationnel de nos forces et l'exploitation des fautes ou erreurs de l'adversaire pendant la phase primordiale de la partie. Ces débuts se divisent en deux grandes catégories. Par une série de subdivisions, on arrive à classer dans sa mémoire de joueur tous les débuts qui sont reconnus bons, et les coups qui ne rentrent pas dans ces subdivisions sont classés ipso facto comme devant être inférieurs. Il n'est pas toujours certain que ces coups soient inférieurs; on découvre encore aujourd'hui de nouvelles lignes et formations de combat, auxquelles personne n'avait songé, tandis que d'autres façons de jouer, fort usitées dans le temps, tombent en désuétude. Mais on peut sup-
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poser, avec beaucoup de chance de tomber juste, qu'un coup qui sort des lignes tracées par la théorie est inférieur. Résumons : ou bien la partie se classe dans un département connu, ou bien elle s'en sépare à un moment donné; similitude ou diversité, deux points de repère pour la mémoire ». Ajoutons que la plupart des débuts importants et bien caractérisés portent un nom; on appelle gambit (de gambio, croc-en-jambe) un début où l'on sacrifie une pièce pour acquérir, en échange, une belle position; le gambit Evans est celui où l'on sacrifie un pion; le gambit Cunningham, où l'on sacrifie trois pions; le gambit Muzîo, où l'on sacrifie un cavalier, etc.
Ces différents débuts sont si familiers à un bon théoricien que, si on le met en présence d'une partie régulière, il pourra le plus souvent en indiquer le début, auquel il n'aura cependant pas assisté. La connaissance des débuts, ainsi que la connaissance de toutes les ressources de l'échiquier, en un mot une somme considérable d'érudition, voilà, d'après l'opinion des personnes compétentes, la condition primordiale du jeu sans voir.
M. le docteur Tarrasch nous décrit en termes frappants ce qui se passe dans son esprit quand il joue sans l'échiquier. On saisit là sur le vif tout le travail psychologique qui accompagne le mouvement des pièces : « J'entends le rapporteur annoncer par exemple : « Partie quatre, roi à la case de la dame ». En ce moment, rien autre ne se montre dans mon esprit qu'un grand chaos. Je ne sais pas même de quelle partie il est question, ni quelle peut être la signifi-
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cation ou la portée du coup annoncé. J'entends seulement Texpression du coup fait par mon adversaire. Je commence alors par me demander quelle est cette partie quatre. Ah! c'est ce gambit du cavalier, dans lequel la partie adverse s'est défendue d'après les règles jusqu'au moment où elle fit le coup extraordinaire du pion du fou de la dame un pas, par lequel du reste elle se procura une bonne position. Par bonheur, cependant, bientôt après mon adversaire commit la faute de permettre que je fisse le sacrifice du fou à la deuxième case du fou de son roi. Maintenant il n'a pas pris mon fou, mais il a joué le roi à la case de la dame, comme il me l'annonce. » Ainsi, ajoute le même correspondant, « une bonne partie d'échecs peut être racontée comme une série de faits liés les uns aux autres ». Et cela est si vrai, pouvons-nous ajouter, que lorsque des joueurs ont bien voulu, au laboratoire, nous réciter par cœur quelques parties anciennement jouées — de préférence des parties ga'gnées, car on retient mieux les parties gagnées, — nous avons constaté qu'ils oubliaient plus facilement les coups isolés, ne se rattachant pas au reste; ils retenaient l'ensemble des coups faits sous l'influence d'une idée directrice, comme on retient un ensemble de raisonnements bien liés.
Bref, le joueur arrive à retenir une partie en gravant dans sa mémoire non seulement le spectacle changeant du mouvement des pièces, mais encore les idées, les raisonnements et les désirs qui ont accompagné ces manœuvres et les souvenirs stratégiques qu'elles éveillent.
A ce point de vue, on peut dire avec M. Gœtz que la mémoire déployée dans le jeu sans voir est avant tout une mémoire de raisonnements et de calculs ; quand on revient à une position, c*est le souvenir du raisonnement qu'on a fait qui met sur la voie du coup joué ; on se rappelle, non qu*on a déplacé son roi dans tel sens, mais qu*à un moment donné on a eu tel projet d'attaque et de défense, et que par conséquent on a déplacé son roi ; le coup n'est qu'une conclusion d'un acte de pensée, et c'est en retrouvant sa pensée première qu'on retrouve le coup qui l'a manifestée. 11 n'y a guère d'exception à cette règle que pour certains coups de l'adversaire; souvent, dans une partie, l'adversaire fait un coup qui étonne, parce qu'on ne l'a pas prévu et qu'on n'en comprend pas le but; alors il peut arriver que ce coup même, avec le sentiment d'étonnement qui en a accompagné l'annonce, se grave dans la mémoire; mais c'est assez rare.
Ainsi chaque partie se retient d'autant mieux qu'elle représente un ensemble d'idées mieux définies. Cette explication convient non seulement au souvenir d'une partie isolée, mais à celui de plusieurs parties simultanées; pour empêcher leur confusion, une seule condition est suffisante : c'est qu'on donne à chacune d'elles une physionomie aussi différente que possible; plus elles sont bien individualisées, moins on aura chance de les confondre. N'est-ce pas une vérité de bon sens? Plusieurs joueurs nous ont fait part des procédés par lesquels ils réussissent à éviter toute c<^nfusion : ils s'arrangent pour orienter différemment chaque partie ; en termes plus précis, ils donnent à chaque partie ce
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qu'on appelle une « ouverture » différente, ce qui leur est d'autant plus facile qu'ils jouent les premiers '. Pour distinguer les six parties qu'il mène à l'aveugle, le joueur habile essayera par exemple de faire de la première un Lopez, de la seconde un gambit Evans, et ainsi de suite, et il associera le nom de chacune au numéro de l'échiquier; chacune ayant dès lors sa physionomie propre — et c'est toujours là que nous en revenons, — il ne sera pas plus difficile de distinguer la partie numéro 1 de la partie numéro 2 qu'il n'est difficile pour l'œil de distinguer le rouge du jaune; cela n'a rien de commun. La vraie difficulté ne commence que du moment où deux parties présentent des positions presque identiques ; je ne sais pas si on pourrait jouer sans voir huit « siciliennes * ».
Puisqu'une partie d'échecs a pour le fort joueur un
1. C'est en effet la règle que le joueur à l'ayeuglea le traita c'est-à-dire la faculté de jouer le premier .^On nous apprend que, par une innoyation hardie, M. Fritz a consenti dans ses séances à ne conseryer le trait que pour la moitié des parties jouées sans voir; il perd ainsi, dans une certaine mesure, la possibilité d'orienter dans le sens qu'il désire les parties où il ne joue que le second.
2. Parfois le joueur, ne parvenant pas à introduire entre les parties simultanées des différences intellectuelles, du genre de celles que nous venons de signaler, est obligé de se contenter de différences purement matérielles. M. Moriau nous donne quelques curieux exemples de ces expédients : « La question la plus importante, dit-il, est d'individualiser les parties, afin d'éviter qu'une position se confonde avec une autre. Par exemple, un jour, l'échiquier 1 était une sicilienne, et le n® ti, qu^on appelait immédiatement avant, était aussi une sicilienne; bien que je fisse au nM, 2 G 3 F D et au n» 6 2 P 4 F R, au 2« coup les deux positions étaient identiques. N'ayant qu'un rapporteur, je ne pouvais m'y reconnaître par le son de la voix. J'imaginai alors de casser (mentalement) la tète du roi de l'échiquier n" 1, afin d'empêcher les confusions. »
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sens aussi défini qu'une page de roman ou de poésie, on comprend qu'il existe beaucoup de joueurs qui trouvent du plaisir à apprendre par cœur des parties célèbres, et les montrent à droite et à gauche pour faire preuve d'érudition. Ce petit exercice est aussi facile que de réciter une pièce de vers; la succession logique des coups les enchaîne dans la mémoire, comme la cadence des vers. Beaucoup d'érudits peuvent reconstituer sur l'échiquier auvmoins une douzaine de parties célèbres. A plus forte raisoi\^se souvient-on mieux de celles qu'on a jouées soi-même. Il <st incontestable que les joueurs d'échecs de bonne forcé •»#rappellent pendant fort longtemps des parties jouées en voyant ou sans voir, surtout si elles offrent une combinaison remarquable ou curieuse. Quand M. Preti père voulut publier les parties de Paul Morphy, il en réunit un certain nombre et les soumit à l'auteur. Celui-ci lui répondit : « Vous n'avez pas telles et telles parties que j'ai jouées contre telles et telles personnes. Ecrivez, je vais vous les dicter. » Et sans échiquier, il dicta huit à dix parties jouées huit mois auparavant. Il serait assez difficile au joueur sans voir de dire exactement ce que sa mémoire contient. Quand une partie a quelque mérite, celui qui l'a faite la montre souvent à ses amis sur l'échiquier, et de cette façon rafraîchit ses souvenirs. Mais, d'une manière générale, on peut affirmer que toute série de coups qui offre quelque intérêt reste longtemps dans la mémoire.
A ce propos, qu'on me permette une courte comparaison entre les joueurs d'échecs et les calculateurs prodiges, comme M. Inaudi, dont j'ai étudié plus haut