‹ Psychologie des grands calculateurs et joiers d'échecsChapitre 53 sur 58 · C 3FR · texte numérisé non relu

C 3FR

mon adversaire répond P 3TD ; ou bien s'il tâche de m'égarer en jouant des coups bizarres.

« En dehors de ces cas exceptionnels, la mémoire d'ordre ne m'est pas nécessaire pour jouex sans voir, c'est-à-dire que je ne rejoue pas la partie à chaque coup de l'adversaire, même en jouant deux parties à la fois ; il me sufiit de mettre en pleine activité l'imagination (il faut entendre l'image visuelle de l'échiquier] et le calcul, qui sont, à mon avis, les deux éléments les plus essentiels pour jouer à l'aveugle. Du reste, je dois noter qu'un joueur peut posséder à un très haut degré la mémoire d'ordre, et cependant ne pas pouvoir bien jouer sans voir, par suite du manque d'imagination (visuelle) suffisante pour com-

332 PSYCHOLOGIE DES JOUEURS d'eCHECS.

biner des mouvements stratégiques sans avoir Téchiquier sous les yeux. »

Ainsi, pour M. Tolosa y Carreras, Timagînation visuelle est indispensable au jeu sans voir et occupe le premier rang comme importance; la mémoire de réca-

pitulation est utile surtout dans des cas exceptionnels. Voici un de ces cas à ajouter à la liste des précédents :

a Lorsque je joue une seule partie sans voir, je ne récapitule que rarement les coups précédents, parce que la position m'apparaît à chaque coup comme un tableau. Lorsque je joue deux parties, je suis obligé de récapituler, dans quelques cas, les coups précédents. Récemment, j'ai essayé de jouer trois parties sans voir. Eh bien! lorsque je voulais retrouver la position de l'échiquier n** 3, il fallait toujours récapituler les coups précédents, nommer ces coups à voix basse, sans quoi il m'était impossible de me représenter cette position dans l'espace, ni répondre correctement aux coups de mon adversaire. Du reste, j'éprouvais quelque fatigue, si je voulais faire usage des autres sortes de mémoire pour mieux me représenter la position du troisième échiquier. »

Cet exemple est très intéressant et très suggestif. Ainsi, l'auteur peut se représenter sous la forme de tableaux visuels deux parties d'échecs ; pour trois parties, c'est impossible; sa mémoire visuelle est comme encombrée par les deux tableaux : il ne reste plus de place; alors il recourt à la méthode de récapitulation verbale, et c'est par cette méthode qu'il arrive à connaître la position de la 3® partie. Cette collaboration de mémoires différentes permet d'obvier

au remplissage d'une mémoire particulière. J'ai observé un fait analogue sur moi-même dans l'expérience suivante : Je cherchais à graver dans mon souvenir, n'importe comment, une douzaine de carrés de couleur dessinés sur une feuille de papier, et disposés en figure. Inconsciemment, je nommai les huit premiers, me confiant à ma mémoire verbale, et je retins les quatre autres sous forme d'images visuelles . J'arrivai de la sorte à les retenir tous . Par ma seule mémoire verbale (en énonçant une seule fois les noms des couleurs) je n'aurais certainement pas réussi. Tel est l'avantage des mémoires différentes *.

M. Rosenthal sent profondément, nous l'avons déjà dit, la nécessité de la répétition mentale, et n'arrive même à la position qu'en faisant cette récapitulation à chaque coup.

M. Gœtz remarque que c'est peut-être à cette circonstance qu'est due une certaine lenteur dans le jeu de M. Rosenthal. Quant à lui, quand il joue plusieurs parties, il retrouve ordinairement la partie là où il l'a laissée; mais s'il y a hésitation sur la place d'une pièce, il récapitule toute la partie. Cette récapitulation est une béquille pour la mémoire.

M. Fritz est du même avis : « Certaines positions ne peuvent être retrouvées que par la répétition de tous les coups qui ont déjà été joués, principalement lorsque les parties ont été conduites dès le début avec une certaine négligence » .

Je ne fais pas d'autres citations, pour éviter les

1. Voir sur ce point des expériences toutes récentes de M. Manstcrberg (Psyck, Review, New York, n" 1, 1894).

répétitions inutiles. Je pense résumer d'une manière exacte toutes les réponses obtenues de mes correspondants en disant que dans la grande majorité des cas (9 fois sur 10 environ) le joueur sans voir, en passant d*une partie à Tautre, retrouve la position, qu'il a associée avec le numéro de l'échiquier. Mais toutes les fois qu'il existe quelque incertitude sur la position d'une pièce, on recourt à la mémoire de récapitulation, et on. rejoue mentalement la partie entière. Ces deux mémoires sont considérées comme indispensables toutes les deux; elles se prêtent un mutuel appui. Le plus souvent, la première — ou mémoire de position — sert à combiner les coups; et la seconde, mémoire de récapitulation, sert à vérifier l'exactitude de la première.

Nous avons dit qu'il existait, à ce propos, un problème de psychologie dont nos correspondants ne se sont pas rendu compte; ce problème est de savoir quelle est la nature des images qui forment ces deux mémoires différentes. On serait tenté, à première vue, de supposer que la position s'obtient par la mémoire visuelle, et la récapitulation par la mémoire verbale. Nous savons déjà que les choses sont moins simples. Nous avons montré que si la position est constituée principalement par l'image visuelle, des éléments verbaux en font partie intégrante et peuvent remplir les lacunes de la vision mentale. Pareillement , nous croyons que la mémoire de récapitulation est principalement de nature verbale, mais qu'elle peut être aidée, de temps en temps, par des souvenirs visuels.

Il y a, en effet, deux moyens de récapituler une

partie. Le premier moyen consiste à enchaîner les noms des coups, sous la forme où ils sont appelés par le rapporteur au cours de la partie, c'est-à-dire sous la forme de mots; le second moyen consiste à suivre sur réchiquier mental le déplacement successif des pièces, comme si on y assistait les yeux fixés sur ré'chiquier. Cette question de la nature des images paraît ici de valeur secondaire. Les joueurs n*y ont point attaché d'importance, et les explications qu'ils ont données sont obscures. Je crois que la distinction capitale à faire est celle de la mémoire de position et de la mémoire de récapitulation.

Page 1