‹ Psychologie des grands calculateurs et joiers d'échecsChapitre 54 sur 58 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

En entreprenant une enquête sur le jeu d*échecs à l'aveugle, nous avions comme idée directrice de faire l'étude d'un phénomène de mémoire. En parcourant les pages précédentes, le lecteur a dû s'apercevoir plusieurs fois que notre sujet s'est élargi et a presque constamment débordé le cadre étroit dans lequel nous avions eu l'intention de le contenir. Cet inconvénient — à supposer que c'en soit un — ne manque jamais d'arriver pour les sujets d'étude que Ton prend dans la réalité de la vie. Si l'on veut étudier une fonction isolée, par exemple un acte de mémoire ou un acte de raisonnement, il faut prendre un exemple hypothétique, que l'on crée de toutes pièces à sa 'fantaisie. Les traités de psychologie sont remplis de ces exemples. Pour un acte de mémoire, on analysera le fait suivant : — Je regarde une pomme, je ferme les yeux, je me représente la pomme. — Avec des faits de ce genre, qu'on

ne soumet à aucune observation directe sérieuse, mais qu'on se contente de concevoir dans le silence du cabinet, on n'étudie que des schémas, des fantômes, des ombres.

Il vaut bien mieux travailler sur la matière autrement solide et féconde d'un fait observé, alors même que ce fait serait constitué, comme dans le cas de la mémoire des joueurs, par toute une série d'opérations mentales enchevêtrées -les unes dans les autres.

Nous l'avons dit souvent, il y a de tout dans le jeu sans voir : grande puissance physique, sang-froid, patience, et faculté peu commune de concentrer son attention sur une image pendant plusieurs heures, sans se laisser troubler par le bruit incessant des conversations. Ce sont là les bases essentielles de ce genre de sport, ses conditions en quelque sorte.

Les éléments mêmes du jeu sans voir, si on en croit les joueurs, se réduisent à trois principaux :

L'érudition;

La mémoire ;

L'imagination.

Nous ne faisons que reproduire ici l'opinion des joueurs les plus compétents, MM. Fritz, Tarrasch, etc.

Pour l'imagination, nous avons vu ce qu'il faut entendre par ce terme. Les joueurs lui donnent le même sens que dans notre langage technique nous attribuons à visualisation ; c'est la faculté de se représenter, comme si on la voyait, la position que les pièces afiPectent sur l'échiquier. Tout individu ordinaire a plus ou moins de mémoire visuelle et d'imagination visuelle ; mais tout le monde n'a pas une visua-

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lisation assez puissante pour percevoir les relations exactes de nombreuses pièces sur un échiquier.

Nous avons vu, et ne faisons que rappeler, que cette visualisation a un caractère spécial : elle est le plus souvent abstraite, c'est-à-dire qu'elle abstrait, qu'elle détache, qu'elle arrache de Tobjet visualisé les seules qualités nécessaires aux combinaisons du jeu ; ces qualités étant la position réciproque des pièces et leur mouvement, l'image du joueur est une image de positions fixes et de mouvements possibles, c'est-à-dire une image visuelle géométrique. Ainsi se trouve définie, à l'aide de nombreux documents, une curieuse variété de mémoire visuelle.

Nous avons montré en outre que cette mémoire n'est pas pure de tout élément étranger, et que le mot, sous les nombreuses formes où on le connaît, peut servir à renforcer l'image visuelle, à la vérifier et à en boucher les trous.

Le second élément du jeu sans voir est la mémoire de récapitulation, ou faculté de répéter tous les coups dans l'ordre même où ils ont été joués. Le jeu sans voir repose sur un exercice de ces deux mémoires, la mémoire de position et la mémoire de récapitulation. Cette distinction paraît être beaucoup plus importante que celle qu'on fait d'ordinaire dériver de la nature visuelle et verbale des images. Ce n'est point une distinction d'école, mais une distinction réelle, qui nous a été proposée spontanément par un grand nombre de joueurs à l'aveugle.

La troisième condition du jeu sans voir est difficile à résumer en quelques mots. Les joueurs la désignent

SOUS le nom d'érudition et de pratique de Téchiquier. Nous avons montré qu'elle consiste dans une masse considérable de connaissances dans lesquelles le souvenir récent d'une partie en cours vient se fondre. Par là nous avons compris le caractère véritable de ce qu'on peut appeler la mémoire des idées; tout souvenir récemment acquis n'est qu'un anneau de plus rattaché à une longue chaîne d'anneaux. Si je ne me trompe, la psychologie moderne n'a pas encore suffisamment attaché d'importance au rôle que jouent les souvenirs anciens dans l'acquisition de souvenirs nouveaux.

Nous terminons ici notre étude, avec le sentiment profond de ne pas avoir tout dit et d'être incapable de tout dire ; on a beau fouiller les choses et les examiner à la loupe, on ne peut pas arriver à rendre exactement la complexité de la vie intellectuelle. Si l'on pouvait regarder ce qui se passe dans la tête d'un joueur, on y verrait s'agiter tout un monde de sensations, d'images, d'idées, de mouvements et de passions, un fourmillement infini d'états de conscience, auprès duquel nos descriptions les plus attentives ne sont que des schèmes d'une simplicité grossière.

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