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CHAPITRE XI

La plupart des opérations psychologiques peuvent cire simulées, c’est-à-dire remplacées par d’autres qui ne leur ressemblent que par l’apparence et qui diffèrent en nature. On peut simuler plus ou moins; il y a des simulations légères — souvent insignifiantes — auxquelles personne n’échappe; un auteur a dit avec raison qu’on simule toujours quand on parle de soimème; il y a aussi des simulations grossières et brutales, comme on en voit se produire parfois dans les représentations publiques et payantes.

On peut affirmer que presque toutes les exhibitions de phénomènes psychiques, comme les transmissions

1. Ce chapitre n’est en grande partie que la reproduction d une étude faite en collaboration avec M. Victor Henri, élève du laboratoire de psychologie à la Sorbonne, et publiée dans la Revue scientifique, 10 juin 189.1.

de pensée, l’hypnotisme et le spiritisme, contiennent une large part de fraude.

Nous avons pu parfois nous en assurer par nousmêmes, et plus souvent encore nous avons eu l’occasion de recueillir les confidences de gens du métier. Récemment encore, nous avons fait quelques études sur une personne qui a pendant des années joué le rôle de patient dans des expériences publiques d’hypnotisme. C’est un homme fort intelligent; il simulait le sommeil au point de tromper non seulement les journalistes, ce qui est facile, mais aussi les médecins, ce qui paraît également facile. Il ne se prêtait pas, il est vrai, à des épreuves d'insensibilité sérieuse, qui sont toujours un peu pénibles quand on n’est pas réellement insensible, mais il simulait l’anesthésie de l’odorat, les attitudes cataleptiques et l’arrêt du cœur. Voici comment, d'après son propre témoignage, ces expériences se pratiquent :

Pour l’anesthésie de l’odorat, on passait rapidement devant ses narines un paquet d’allumettes soufrées en ignition; il suffit, paraît-il, de suspendre un moment sa respiration pour ne pas être incommodé et ne pas faire de mouvement de défense. En ce qui concerne la catalepsie, le tour est assez facile à jouer, pour peu que l’on ait quelque aplomb. Le magnétiseur étendait le bras du sujet et disait que ce bras, transformé en barre de fer rigide, ne pourrait être plié par personne; ce qu’il y a de plus étrange, c’est que cette personne ne dispose réellement pas d’une grande force musculaire (32 kilogrammes au dynamomètre). Sur l’invitation du magnétiseur, plusieurs assistants montaient

sur l’estrade, et essayaient de plier le bras étendu du sujet; ils n’ÿ parvenaient pas, pour plusieurs raisons : d’abord, ne s’étant pas concertés d’avance, ils poussaient chacun dans un sens différent et contrariaient leurs efforts; en outre, gênés et intimidés d’être sur une estrade, craignant aussi de faire du mal au prétendu cataleptique, ils ne disposaient pas de tous leurs moyens; de sorte que cette épreuve était purement illusoire. Si par hasard le magnétiseur craignait que le sujet ne se fatiguât, il arrêtait l’exercice pour en montrer un autre « bien plus remarquable », et renvoyait les assistants à leur place. La même personne nous a expliqué le moyen classique employé pour arrêter — en apparence — les battements du cœur : nous donnons ce procédé sous toutes réserves, n’ayant pas eu le temps de le vérifier. Un médecin met le doigt sur l’artère radiale du sujet; celui-ci, qui avant l’expérience a logé secrètement une balle de caoutchouc sous son aisselle, peut à volonté, en serrant le bras contre le corps, comprimer l’artère humérale et suspendre la circulation dans l'artère radiale; la supercherie est vraiment grossière , et l’on comprend qu’un tracé sphygmographique du pouls pris dans ces conditions est tout à fait illusoire. On a publié récemment un tracé de ce genre, avec sans doute l’idée de montrer que le cœur cesse de battre pendant 23 secondes consécutives. Comment l’auteur, qui est certainement de très bonne foi, n’a-t-il pas songé à cette cause d’erreur et à d autres causes analogues?

Les fraudes du même genre sont encore plus fréquentes dans les expériences de transmission de pensée

et il nous paraît infiniment regrettable que des savants se soient laissé tromper par des expériences de ce genre. Nous n’en dirons pas davantage sur ce point.

Le but de la présente étude est de rechercher s’il est possible d’employer la simulation dans les exercices de mémoire et particulièrement dans les exercices de mémoire des chiffres : nous nous proposons de montrer dans quelle mesure une personne habile arrive à remplacer la mémoire naturelle des chiffres par des artifices n’exigeant pas une mémoire particulièrement développée.

On peut, à première vue, ne pas comprendre la possibilité de faire de la simulation à propos de la mémoire des chiffres, et on est disposé à admetti’e que lorsqu’un individu est capable de répéter 25 chiffres après une seule audition, cet individu ne peut recourir qu’à un seul moyen, sa mémoire. Il est de fait que si l’on parcourt l’histoire des calculateurs prodiges, on ne trouvera nulle part une allusion à la simulation. M. Scripture, à l’étude duquel nous avons fait souvent allusion, ne semble pas avoir pensé un seul instant à cette cause d’erreur. Elle existe pourtant, et nous en avons eu tout récemment la preuve. Un prestidigitateur très distingué, qui pratique depuis longtemps la mnémotechnie dans un intérêt professionnel, M. Arnould, a bien voulu nous prêter son concours pour cette étude; il a appris devant nous, au laboratoire de psychologie, des séries de chiffres au moyen de la mnémotechnie, et nous avons pu, par ce moyen, nous assurer des différences qui existent entre la mémoire naturelle et la mémoire artificielle ou mnémotechnie,

et de la facilité surprenante avec laquelle un observateur non prévenu est trompé par un simulateur mnémotechnicien.

Pour mieux nous rendre compte des signes auxquels on reconnaît une simulation par la mnémotechnie, nous avons fait des études de comparaison entre des calculateurs mentaux et notre mnémotechnicien, en nous attachant à répéter sur les uns et sur les autres exactement le même genre d’expériences. Les termes de comparaison nous ont été fournis par deux calculateurs mentaux, M. Inaudi et M. Diamandi. Nous avons longuement prolongé nos expériences; ce n’est pas en une heure ni en un jour que l’on peut connaître la psychologie d’un individu; les procédés d’exploration individuelle sont encore trop mal fixés pour permettre d’opérer en psychologie avec autant de rapidité qu’on peut le faire en médecine ; nous avons donc poursuivi nos expériences pendant plusieurs séances sur chacun des trois calculateurs. M. Inaudi, malheureusement, obligé de quitter la France, ne s’est rendu que pendant deux après-midi à notre laboratoire ; nous n’avons pas eu, par conséquent, le loisir de le soumettre à une série méthodique d’épreuves; les résultats qui le concernent sont partiels, et simplement donnés comme échantillons. En revanche, M. Diamandi et M. Arnould ont été examinés avec tout le temps désirable; le premier a été étudié pendant dix séances dillérentes, et le second pendant cinq séances; chacune de ces séances a duré en moyenne trois heures.

Nous n’avons pas, malgré la longueur de cette étude,

1 idée de donner des signes définitifs qui permettent

de dépister dans tous les cas l’existence d’une simulation portant sur la mémoire des chiffres. Le but de cette étude est plus restreint et plus modeste. Nous prenons simplement comme point de départ ce fait que 1 un de nos sujets, M. Arnould, est mnémotechnicien de profession , et déclare spontanément qu’il cherche à simuler une mémoire qu il ne possède pas réellement; les deux autres personnes, au contraire, assurent qu’elles n’emploient aucun procédé mnémotechnique. Ceci étant établi , nous avons recherché s’il était possible, dans ce cas particulier, de trouver des différences marquées entre ces différentes personnes, quand elles font des exercices de mémoire dans les mêmes conditions extérieures, c’est-à-dire sur le même nombre de chiffres *.

C’est le moment de dire avec précision ce qu’il faut entendre par simulation de mémoire au moyen de la mnémotechnie.

Quand une personne cherche à retenir une série de chiffres sans mnémotechnie, elle grave dans son esprit les chiffres tels quels, sans leur associer aucune signification particulière ; si elle a appris les chiffres par l’audition, elle les conserve le plus souvent dans la

1. La question delà simulation dans un cas particulier ne peut être tranchée que si on tient compte d’un grand nombre de circonstances. On peut présumer d'une manière générale qu’une personne qui joint à la mémoire de chiffres la faculté de calculer mentalement avec rapidité use d’une mémoire naturelle.

mémoire comme sons articulés qui continuent à retentir dans son audition intérieure; elle peut également se rappeler la forme des chiffres écrits, leur silhouette, et en avoir, par la mémoire, une vision intérieure; il existe, à cet égard, de grandes variétés individuelles; mais ces variétés ont toujours ce trait commun que le chiffre est retenu en tant que chiffre, c’est-à-dire comme sensation pour la vue ou pour l’ouïe.

La mnémotechnie a pour but de substituer à la mémoire des sensations une mémoire des idées; elle se propose de donner aux chiffres une signification particulière, tout artificielle, qui permet de les retenir plus facilement.

Nous ne décrirons pas longuement les procédés de la mnémotechnie. C’est un art d’une origine très ancienne, et qui a joui, il y a cinquante ans, en France, d’une certaine vogue *; la vogue a passé, et la mnémotechnie est aujourd’hui bien délaissée; personne ne lit plus les deux volumes, pourtant intéressants et nourris, d Aimé Paris J, un des maîtres en la matière; on ne perdrait pourtant pas son temps en jetant un coup d’œil sur un petit opuscule, plus récent, de labbe Moigno, qui a simplifié et perfectionné la méthode, surtout par l’introduction de nouvelles tables de cent mots de rappel. L’abbé Moigno décrit dans son style coloré comment, à trente-cinq ans, il s’enhousiasma pour la mnémotechnie; il ne savait alors

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Means of tmproinng U , Londres, 1801

pas un mot d’histoire, de chronologie et de géographie : grâce <à la mnémotechnie, il devint, dit-il luimême, d’une science vertigineuse; il pouvait répondre instantanément à quelque chose comme dix mille questions d’un très grand intérêt; il était devenu pour lui-même un mystère et un phénomène effrayant; « n’était-ce pas, en effet, un exercice au-dessus des forces humaines, quand on me demandait les noms du 10e, du 121e et du 177° pape, que de pouvoir nommer immédiatement Anicet, Landon, Innocent IV? » L’abbé Moigno raconte qu’il lui est arrivé souvent d’étonner François Arago en le forçant, accidentellement, de constater ce qu’on peut apprendre par la mnémotechnie. « Un jour, comme pour prendre sa revanche, Arago se vanta de savoir par cœur les seize premiers chiffres du rapport de la circonférence au diamètre, et il se mit à les énumérer. « Que vous êtes « mal tombé! m’écriai-je. Je sais le rapport de la cir- « conférence au diamètre avec cent vingt-huit décimales, « et si vous me demandez les dix chiffres successifs à « partir du soixantième, je vous dirai : 4, 4, 5, 9, 2, 3, « 0, 7, 8, 1. » Il m’arrêta, presque courroucé. »

Les choses qu’on indique comme pouvant être retenues par la mnémotechnie sont d’ordre très divers; les gens de l’art ont étudié d’une manière toute spéciale les points suivants : 1° la liste des rois, des papes, des saints, des hommes célèbres, avec les dates de leur naissance et de leur mort; 2° la liste des événements les plus importants; 3° la liste des départements, avec leur population et le nom des chefs-lieux; 4° l’altitude des différentes montagnes; 5° les poids spécifiques

des corps; 6n le calendrier perpétuel, etc. Au moyen de formules mnémoniques, dont quelques-unes sont baroques, et dont d’autres, au contraire, sont fort heureuses, on arrive à fixer très facilement dans la mémoire des groupes de chiffres qu’on aurait beaucoup de peine à retenir d’une autre façon. Voici un excellent exemple de formule mnémonique que nous empruntons à l’abbé Moigno. Pour se rappeler la date de la mort de Henri IV, on dit : « La chemise de Henri IV poignardé fut tachée de sang ». Les trois derniers mots de la phrase sont sacramentels : ils sont la traduction de la date 1610, comme nous l’expliquerons plus loin.

Peut-être trouvera-t-on que ces applications de la mnemotechme sont un peu puériles et inutiles, et on aura raison; car, en somme, il n’y a aucun avantage à ce que chacun charge et fatigue sa mémoire d’une foule de renseignements qu’il trouve dans le livre quand il en a besoin ‘ ; quoique faciles à retenir, les formules mnémoniques encombreraient notre esprit, au détriment de connaissances plus utiles. Nous croyons donc qu’on perdrait son temps en suivant l’exemple de l’abbé Moigno, et en apprenant à enchaîner les dates et les principaux événements de l’histoire par cette méthode artificielle. Nous n’éprouvons aucun désir d apprendre les trente-cinq formules d’Aimé Paris, qui mènent à la solution de près de trois millions de questions chronologiques.

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Mais il y a autre chose dans la mnémotechnie; cet art peut devenir un instrument utile et puissant pour l’observation journalière; nous avons tous besoin, à certains moments, de retenir des chiffres, des nombres incohérents, et on n’a pas toujours le temps d’écrire sur un calepin ce qu’on veut retenir; il peut même se présenter des cas où, dans un motif de surveillance, une personne a un grand intérêt à retenir une foule de choses qui se passent sous ses yeux, et à les retenir sans que d’autres le sachent; la mnémotechnie peut devenir dans ces circonstances d’un grand secours; nous ne parlons pas de formules mnémotechniques toutes faites, mais de l’art même de créer des formules pour retenir des chiffres, des nombres, des mots, des suites de cartes, les personnes présentes ou absentes. Cet art de la mnémotechnie, envisagé à ce point de vue, devrait être enseigné dans les écoles au même titre que le calcul mental et la sténographie ; on devrait l’enseigner, non pour développer l'intelligence, mais pour mettre entre les mains des individus un instrument utile d’observation et de recherche. On s’étonne que notre éducation moderne, malgré son caractère essentiellement utilitaire, n’ait pas remis la mnémotechnie à son rang.

Chacun de nous possède une sorte de mnémotechnie rudimentaire et instinctive, dont on se seit poui sc rappeler les dates d’histoire ou les numéros des adresses; ces procédés ont l’inconvénient de ne pas se prêter à des généralisations régulières, comme ceux que nous allons maintenant décrire.

Parmi les procédés réguliers, enseignés dans des

ouvrages de mnémotechnie, nous n’en prendrons que deux.

Le premier, qui est utile pour retenir des chiffres et des nombres, consiste à faire une traduction de ces chillres et de ces nombres, qui n’ont aucun sens, en autant de mots qui ont un sens et qu’on enchaîne ensemble pour faire des phrases et des récits. Le tiavail de traduction terminé, le mnémotechnicien oublie les chiffres et les nombres, et ne s’en préoccupe plus; ce qu il grave dans sa mémoire, c’est la suite de mots, le petit roman qu’il a inventé; d’où on peut conclure que la mnémotechnie repose sur la substitution d’une mémoire verbale à la mémoire numérale, et exige de la part de celui qui s’y livre une certaine ingéniosité d’esprit.

La traduction des chiffres en mots se fait d’après les principes suivants : On a établi une concordance entre les dix chiffres et les différentes consonnes de l’alphabet; chaque chiffre, pour le mnémotechnicien, représente toujours la même consonne, et rien n’est plus simple pour lui que de remplacer le chiffre par la consonne appropriée ; ainsi 364 se remplace par m. ch. r, parce que 3 correspond à ni, 6 correspond à ch et 4 correspond à r. Cette première traduction n’a aucun sens, et il est aussi difficile de se rappeler m. ch. r. que de se rappeler 364. Mais le travail ne s’arrête pas là; quand on a trouvé les consonnes, on n’a encore que le squelette du mot; pour créer un mot réel, on y introduit des -\oyelles. Sur ce point, la mnémotechnie ne pose aucune règle, afin de laisser la plus grande liberté possible au praticien. Chacun peut à sa guise inlro-

duire dans le squelette les voyelles qu’il désire; d’où la possibilité d’inventer plusieurs mots différents à propos d’un même nombre, mots qui auront les mêmes consonnes et se distingueront par les voyelles; le squelette m. ch. r. peut devenir, en y introduisant des voyelles, les deux mots d’amitié : ma chère.

Encore dans le but d’augmenter la facilité de traduction, la mnémotechnie fait correspondre à chaque chiffre plusieurs consonnes, de manière qu’on peut choisir entre ces consonnes différentes celle qui convient le mieux pour chaque cas particulier. La série de chiffres, de 1 à 10, correspond aux consonnes suivantes :

de

ne

me

re

le

je

que

ve

pe

se

te

gne

ch

ke

fc

be

zc

gue

Cette convention, faisant correspondre à chaque chiffre plusieurs lettres , facilite la traduction des chiffres en mots; suivant les besoins, on prendra telle consonne plutôt que telle autre. Ainsi 1 , le nombre

te le te re

de il de re

peut se traduire ainsi :

idolûtre, utilité au roi, un tel douaire, été ladre,

tous les dons royaux, etc.

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