Aimé Paris, op. cit., p
On choisira le mot le mieux approprie à la signification de la date. Il résulte de cette facilité à traduire les chiffres en mots une difficulté à faire deux fois une traduction identique.
Le second procédé de la mnémotechnie consiste à associer les mots par lesquels on traduit les chiffres avec des images connues d’avance. C’était le procédé des anciens, qui, lorsqu’ils voulaient se rappeler plusieurs objets ou noms, les localisaient par l’imagination dans un édifice construit d’avance, dont ils connaissaient toutes les pièces et l’ameublement; on localisait, par exemple, un nom sur le mur de droite, un autre près de la fenêtre, un troisième sur une statue, etc.
Les modernes ont repris et perfectionné cette méthode, en imaginant les tables de mots de rappel ; mais le principe est resté à peu près le même, ce qui nous dispense d insister sur l’explication. Le procédé des images, peut-être plus rapide que celui des phrases isolées à construire, a 1 inconvénient de ne pas pouvoir servir plusieurs fois de suite; on est obligé de localiser plusieurs souvenirs au même endroit; de là des confusions qui se produisent nécessairement entre des séries differentes de souvenirs ; il faut alors que le mnémotechnicien fasse un effort pour oublier les premièies sériés, et vider en quelque sorte les cases où il localise ses souvenirs, afin de pouvoir y introduire des mots nouveaux.
168 PSYCHOLOGIE DES GI1ANDS CALCULATEUHS.
La mémoire des chiffres nous présente trois faits à considérer : 1° l’étendue; 2° la rapidité d’acquisition; 3° la rapidité de répétition verbale.
Etendue de la mémoire. — Etablissons tout de suite un parallèle entre nos trois sujets. On saû que M. Inaudi, par lequel nous commencerons notre description, emmagasine dans sa mémoire, à chacune de ses représentations publiques quotidiennes, de 200 à 300 chiffres; il a atteint parfois le nombre de 400. Tous ces cli i f I res s oublient vile, ils sont en quelque sorte balayés le lendemain pour faire place à des chiffres nouveaux; de sorte que si on demande à l'improviste a M. Inaudi de répéter tous les chiffres que renferme sa mémoire, comme nous l’avons fait un jour, il ne peut guère en répéter d’autres que ceux de la veille. Probablement il arriverait à doubler ou à tripler ce nombre, s’il le désirait, mais l’expérience n’a pas été faite, et on ignore le nombre maximum de chiffres qu’il est capable de retenir à un moment donné. Il faut ajouter au nombre de 300 les nombres qui servent en quelque sorte d’outils à M. Inaudi pour ses opérations mentales , et qu’il conserve constamment dans sa mémoire, comme, par exemple, les carrés et les cubes, les racines carrées et cubiques des principaux nombres.
M. Diamandi a cherché à explorer lui-même l’étendue de sa mémoire des chiffres. La première fois que nous l’avons vu, il nous a présenté une grande feuille
de papier sur laquelle 2 000 chiffres étaient écrits et disposés en ordre régulier, formant un carré de 25 chiffres de large sur 40 chiffres en long. M. Diamandi ne peut pas dire exactement le temps dont il a eu besoin pour apprendre cette masse considérable de chiffres; il les a appris, dit-il, par groupes de 100 et de 200; les derniers ont été — d’après son témoignage — beaucoup plus difficiles à retenir que les premiers. Toujours est-il que M. Diamandi est capable, soit de réciter les chiffres de son tableau dans l’ordre naturel, de gauche à droite, soit de dire exactement un chiffre du tableau qu’on lui demande, par exemple, le 078e. Cette dernière opération prend un temps très variable : dans une expérience, elle a été de 40 secondes.
M. Arnould, le mnémotechnicien qui a bien voulu se prêter à nos recherches, n’a pas eu de peine à nous montrer qu au point de vue de l’étendue, la mnémotechnie peut lutter avec avantage contre la mémoire naturelle. Il faut ici distinguer deux cas très différents pour tout mnémotechnicien : dans le premier cas, c est lui qui choisit les chiffres à retenir; dans le second cas, on lui donne des chiffres, et il doit les retenir tels qu on les lui a donnes. Quand c’est le mnémolechnicien qui choisit les chiffres, il éprouve une si grande facilité que le nombre qu’il peut retenir, grâce aux ressources de son art, est indéfini. Nous soulignons le mot, parce que le fait est à peine croyable à première ■\ue, et cependant il est très facile à comprendre. M. Arnould nous a montré que si on lui laisse réciter des chiffres à sa fantaisie, il pourrait en réciter plusieurs milliers pendant des heures entières; il pourrait
en dicter mille, dix mille, cent mille, et môme un million à un secrétaire zélé, puis il pourrait les répéter tous exactement, dans le môme ordre, sans en oublier. Nous avons commencé l’expérience, et si nous ne l’avons pas poussée jusqu’au bout, ce n’est pas par manque de patience — nous avons fait des expériences plus longues, — c’est parce que nous nous sommes convaincus avec la plus grande facilité que rien n’est plus simple. Voici le moyen employé. Le mnémotechnicien sait par cœur une centaine de vers ou même deux à trois cents; il traduit les consonnes des mots en chiffres; il fait cette traduction avec la dextérité d’esprit que lui donne l’exercice; les deux ou trois cents vers qu’il sait par cœur lui fournissent déjà deux à trois mille chiffres. Quand il a terminé cette série, il la recommence, en convenant avec lui-même, pour varier, que dans la seconde série il augmentera chaque chiffre d’une unité; il pourra de même, pour la troisième série, augmenter chaque chiffre de deux unités; puis, dans une quatrième série, il fera une addition plus forte. Remarquons que le nombre de ces variations est pratiquement indéfini, puisqu’on peut, après avoir fait des additions, faire des soustractions, avec tous les chiffres, puis des multiplications, et ainsi de suite. On arrivera sans peine à cent mille chiffres; nous supposons môme volontiers que le million peut être atteint sans difficulté sérieuse. Tout cela est très simple quand on connaît une clef de mnémotechnie; et celte clef, chacun peut la créer à son usage, et s’en servir après quelque exercice. C’est presque un jeu d’enfant.
Il en est un peu autrement quand le mnémotechni-
cien reçoit d’une autre personne les chiffres à retenir. Le travail qu’il doit faire dans ce dernier cas est l’inverse du précédent : au lieu de traduire des mots en chiffres, il traduit des chiffres en mots, et cherche à graver ces mots dans sa mémoire, pour pouvoir les traduire de nouveau en chiffres quand le moment sera venu. C’est donc toujours par substitution qu’il procède : au lieu de retenir des chiffres, il retient des mots, des phrases, des idées; et on comprend, sans qu’il soit nécessaire d’insister, qu’il est plus facile d’apprendre une phrase de dix mots qui a un sens que vingt chiffres assemblés au hasard. La grande différence qui sépare ce cas du précédent, c’est que le mnémotechnicien ne peut pas employer plusieurs fois les mêmes mots pour retenir des chiffres différents, en adoptant une variante comme celle que nous avons indiquée plus haut. Cependant, comme une personne qui a une bonne mémoire naturelle peut apprendre, en y mettant le temps, deux à trois mille lignes, elle pourra, par conséquent, apprendre une trentaine de mille chiffres.
Il est clair qu’au point de vue de la quantité de chiffres, la mémoire naturelle reste constamment inférieure à la mnémotechnie; de ce chef, il n’existe aucun signe caractéristique permettant de distinguer le naturel de l'artificiel, et on serait même plutôt tenté, quand une personne prétend avoir appris un très grand nombre de chiffres, de supposer qu’elle emploie une ressource mnémotechnique : ressource dont elle peut disposer — remarquons-le bien — soit que les chiffres aient été inventés par la personne elle-même, soit qu ils lui aient été proposés par une autre personne.
Rapidité d acquisition. — Nous entendons par ces termes le temps nécessaire pour fixer dans l’esprit un nombre déterminé de souvenirs, soit, dans notre cas particulier, un nombre déterminé de chiffres. C’est là la première étape de la mémoire, et i! est curieux que d ordinaire les psychologues négligent d’en parler dans une analyse générale de la mémoire : oubli équivalent à celui d un physiologiste qui, dans une description générale de la nutrition, oublierait de parler de la mastication.
On peut mesurer le pouvoir d’acquisition de la mémoire de plusieurs manières différentes; la mesure la plus précise, au point de vue théorique, consiste à faire répéter à une personne une série de chiffres, et à compter les répétitions nécessaires pour que toute la série soit retenue exactement. Un procédé moins précis est de noter simplement le temps que le sujet met pour apprendre la série de chiffres, depuis le moment où on les lui a présentés écrits; dans ce second cas, on ne se préoccupe point du nombre de répétitions, mais du temps total qui a été employé. Il est possible que le premier genre de mesure soit préférable pour étudier la mémoire sur des sujets bien dressés; mais il n’est pas applicable à des personnes qui n’ont point l’habitude des expériences de psychologie, et auxquelles il faut laisser le plus de liberté d’esprit qu’il est possible. Nous avons donc employé surtout le second moyen, qui consiste à noter la durée totale de l’expérience.
Le tableau suivant indique les résultats obtenus par M. Diamandi et M. Arnould.
Temps nécessaire pour apprendre les chiffres.
de chiffres appris.
M. Diamandi.
M. Arnould.
lml 5*
Nous avons dit déjà (chap. ix) comment l’expérience a été faite par M. Diamandi.
M. Arnould, le mnémotechnicien, s’est soumis à son tour à la même série d’épreuves, qui ont été faites dans des conditions équivalentes, avec les mêmes chiffres écrits sur les mêmes feuilles de papier. Le temps a été noté de la même façon. Chose singulière, rien dans 1 attitude extérieure de ces deux personnes n’est venu reseler que leurs opérations de mémoire se faisaient dans des conditions si différentes. M. Arnould, comme M. Diamandi, avait l’attitude de l’écolier qui apprend une leçon, tantôt en regardant le livre, tantôt en détournant les yeux pour marmotter à demi-voix.
La différence so trouve dans les temps des opérations; c est la psychometrie qui donne ici le renseignement utile. En consultant la table, on remarque qu’un des sujets n a point été, d’une manière constante, plus rapide que 1 autre; la différence de vitesse dépend, avec une grande régularité, du nombre de chiffres. Pour l’épreuve de dix chiffres, M. Diamandi est un peu
plus rapide que M. Arnould; pour celle de quinze chiffres, il conserve aussi l’avantage; pour l’épreuve de vingt et celle de vingt-cinq, les deux rivaux s’égalisent; au-dessus de ce nombre, M. Arnould prend sa revanche, et sa supériorité est d’autant plus accusée que le nombre de chiffres à retenir est plus considérable.
Il existe un point où les deux calculateurs luttent à égalité, ou à peu près : c’est cjuand on leur donne à retenir vingt-cinq chiffres. Par une coïncidence curieuse, nous avons commencé les recherches par ce nombre de chiffres et nous avons obtenu des résultats équivalents, dont nous avions eu un moment l’idée de nous contenter. Ce nombre de vingt-cinq chiffres est, du reste, en quelque sorte consacré par l’usage : c’est celui que M. Inaudi a pris l’habitude de répéter après une seule audition; c’est aussi celui sur lequel la commission de l’Académie des Sciences a autrefois exercé la mémoire de Mondeux. On lit, eh effet, dans le rapport de Cauchy, que les académiciens firent répéter un nombre de vingt-cinq chiffres à Mondeux et que celui-ci l’apprit en cinq minutes.
Nous pouvons citer à ce propos une anecdote curieuse. M. Arnould nous a rapporté que, dans des représentations publiques, il annonçait qu’il avait une mémoire supérieure à celle de Mondeux, et au moyen d’un léger artifice il en donnait une démonstration apparente : il priait une personne de l’assistance d’écrire vingt-cinq chiffres; puis il se les faisait dicter un à un, et, en les écrivant lui-même, il les remplaçait par des consonnes, avec lesquelles il formait presque instantanément des mots et des phrases; grâce à cet
artifice, il pouvait retenir 25 chiffres en moins de temps que Henri Mondeux.
Essayons maintenant d’interpréter les résultats obtenus par notre étude méthodique. Il ressort de ces résultats que la mémoire de M. Diamandi est soumise à la règle d’Ebbinghaus, à savoir que le temps nécessaire pour apprendre des séries de chiffres n’augmente pas proportionnellement au nombre des chiffres, mais bien plus rapidement.
Chez M. Arnould, la progression est beaucoup moins régulière, et, de plus, beaucoup moins rapide.
Si nous cherchons à expliquer ces différences, nous proposerons l’hypothèse suivante : En ce qui concerne M. Diamandi, l’expérience n’a pour ainsi dire pas besoin d’être expliquée, puisqu’elle rentre dans la règle commune; il se passe chez lui ce qui se passerait chez nous-mêmes si nous faisions effort pour retenir plus de chiffres qu’on ne peut en conserver après une seule audition. Pour M. Arnould, la mémoire des chiffres n’intervient à aucun degré 1 ; le temps qu’il met à faire l’expérience se dépense dans la traduction des chiffres qu’on lui donne en mots et en phrases appropriés; les mots mnémotechniques une fois trouvés, il n’y a pas un grand effort à faire pour les retenir; il en résulte donc que si M. Arnould peut traduire 20 chiffres en mots en un temps donné, la traduction de 40 chiffres se fera approximativement en un temps
1. Nous avons mesuré la mémoire des chiffres chez M. Arnould par la méthode ordinaire; elle est égale à la normale, plutôt inférieure. Apres une seule audition, M. Arnould ne peut répéter que six ù sept chiffres.
double du premier; les variations d’une épreuve à l’autre tiendront à des circonstances accessoires, telles que la fatigue du sujet, certaines difficultés spéciales de traduction pour des chiffres redoublés *, et la nécessité de répéter de temps en temps la série entière des mots traduits pour être certain de n’en oublier aucun, car, si on en oublie, il faut en faire de nouveaux.
Il résulte de ceci que si l’on veut faire une comparaison significative entre un mnémotechnicien et une personne douée d’une grande mémoire naturelle, il faut faire des exercices de mémoire sur les termes extrêmes de la série, c’est-à-dire sur des chiffres en nombre inférieur à 15 ou supérieur à 100. (La limite supérieure dépend certainement des sujets, et peut-être qu’une expérience de cent chiffres ne suffirait pas à distinguer M. Arnould et M. Inaudi.)
Quoi qu’il en soit, il est curieux de constater que la meilleure épreuve qui différencie la mémoire de M. Diamandi et la mnémotechnie de M. Arnould consiste à opérer sur de petits nombres.
Répétition des chiffres. — Pour ce troisième groupe de recherches, nous avons employé un appareil qui nous paraît destiné à rendre de grands services à la
1. Le mnémotechnicien aurait une certaine peine à convertir en mots des séries de chiffres semblables, comme trois 5, six 8, etc., séries qu’il serait au contraire facile de retenir avec la mémoire naturelle.
psychologie expérimentale; cet appareil est le microphone enregistreur du M. Rousselot qui permet d etudier non seulement le temps total de la répétition verbale, mais la durée de chaque mot, les intervalles d’un mot à l’autre, et tous les details de l’expérience. On, a déjà vu plus haut quelques-uns de ces tracés du microphone, réduits au tiers par la photographie; nous en donnerons d’autres, qui ont été fournis par des expériences sur M. Arnould.
La première question, la plus simple, est celle de savoir avec quelle rapidité maxima on peut répéter des chiffres appris par cœur. 11 est facile de se rendre compte que celte rapidité dépend de plusieurs circonstances : d’abord de la facilité avec laquelle on prononce les chiffres, et ensuite de la rapidité avec laquelle chaque chiffre se présente à l’esprit, quand son tour est venu; en d’autres termes, sûreté de la mémoire verbale et rapidité d articulation. Remarquons-le en passant, cet exercice psychométrique montre qu’il y a plusieurs maniérés de savoir une même chose; la cohésion des souvenirs a ses degrés, et la mesure du temps de la répétition est un bon moyen d’éprouver cette cohésion des états de conscience.
Si 1 on fait répéter plusieurs fois la même série de chiffres, on obtient un certain gain de temps, plus grand aux premières épreuves, moins grand ensuite, jusqu’à ce qu’on atteigne une limite. Si un expérimentateur cherche à comparer deux personnes différentes au point de vue de la vitesse de répétition, il devra,
p.V" mod' ï,Cnliona piques du langage, Paris, 1891,
1Î8 l'SYCHOLOtîlÈ DUS C 11 AN DS CALCULATEUnS.
pour se mettre dans des conditions comparables, choisir des épreuves du même genre, par exemple la première épreuve, qui est souvent la plus significative de toutes. Il faut apprendre à éviter quelques autres causes d’erreur. Dans une série de répétitions verbales, la variation moyenne des temps reste toujours considérable, c’est-à-dire qu’on est tantôt plus lent, tantôt plus rapide; parfois on hésite sur un chiffre, ou on balbutie, on veut se reprendre, on se trouble, on perd son temps. Pour amortir l’effet de ces petits accidents, qui peuvent troubler la première épreuve comme les autres, le mieux est de calculer le tenqis moyen de plusieurs expériences, en supprimant celles qui s’éloignent trop manifestement de la normale. Tenant compte de toutes ces perturbations, nous n’indiquerons que des temps moyens; les tracés que nous publierons, étant toujours ceux d'une expérience particulière, ne sont donnés que comme échantillons.
Nous étudierons la répétition normale, désignant par ce terme la répétition de gauche à droite, reproduisant l’ordre même où les chiffres ont été appris.
Sur ce point, nous avons pu faire des expériences complètes sur M. Inaudi, M. Diamandi et M. Arnould.
Ces expériences ont consisté à leur faire apprendre une série de 25 chiffres, qu’ils ont ensuite répétée au microphone, avec le plus de rapidité et d’exactitude possible. Bien que nous ne nous occupions plus en ce moment du temps nécessaire pour apprendre ces séries, comme ce temps est en relation avec celui de la répétition et qu’il faut tenir compte de ces deux facteurs pour juger la mémoire d’une personne, nous noterons, sans autre
commentaire, que, pour apprendre les 25 chiffres, M. Inaudi a mis 25 secondes, M. Diamandi 3 minutes 30 secondes, et M. Arnould 3 minutes.
M. Inaudi répète les 25 chiffres appris avec un temps moyen de 7 secondes; il a pu le faire quelquefois en 5 secondes 5, comme le montre le tracé a de la figure 6.
C est là sans doute un maximum de vitesse; on ne peut, nous le supposons, aller plus vite; la limite est posée, non par la mémoire, c’est-à-dire par la rapidité de l’évocation des images, mais par la nécessité de prononcer les noms des chiffres; en d’autres termes, ce n’est pas un temps de mémoire, c’est un temps d’articulation.
Chose curieuse, M. Inaudi est plus lent, beaucoup plus lent, quand il cherche à répéter la série de 25 chiffres par chiffre au lieu de les répéter par nombre; le tracé suivant en fait foi (fig. 6, tracé b).
Nous proposons, pour ce fait bien établi, l’explication suivante : M. Inaudi se rappelle dans sa mémoire le nombre du et non le nombre vu ; répéter par nombre, c’est répéter ce qu’il a confié à sa mémoire; au contraire, si on lui demande de répéter par chiffres, il est obligé de faire une traduction; ce n’est pas la même chose pour un auditif de dire dix-neuf' ou un, neuf ■ de dire soixante-quinze ou sept, cinq. Nous avons eu la preuve de cette petite difficulté en faisant sur nousmême des expériences analogues; nous avions appris par 1 oreille un carré de nombres dans lequel figurait le nombre soixante-quinze mille, etc.; et quand nous avons cherché à répéter par chiffres, au lieu de répéter
180 PSYCHOLOGIE DÉS GRANDS CALCrJEATEURS.
par nombres (forme sous laquelle nous avions appris le carré), nous avons commis constamment l’erreur de dire six, cinq, au lieu de sept, cinq.
M. Diamandi, comme temps moyen de répétition de 25 chiffres appris dans les mêmes conditions, met de 9 à 10 secondes; pour répéter par nombres, il met un peu plus : la différence n’est pas grande. (Voir fig. 7, a et b.)
Ce fait serait-il dû à ce que M. Diamandi se représente les chiffres sous la forme visuelle, et peut par conséquent les lire mentalement, avec une facilité égale, comme chiffres et comme nombres? C’est possible.
M. Arnould a appris également un tableau de 25 chiffres, mais avec des procédés tout différents ; au lieu de retenir les chiffres, il retenait des mots. Voici, à titre de curiosité, les phrases mnémotechniques qu’il a imaginées :
8 6 4 3 9 Vieux faucheur aime bien.
2 5 7 6 2 Nie le cas, ou échafaud.
3 1 7 3 5 A moi ta gamelle.
5 1 8 4 3 Là — tu veux ramer.
2 3 5 8 1 Un homme à la fête.
Pour répéter, par chiffres, ce tableau de 25 chiffres, M. Arnould a mis un temps sensiblement plus long, soit 31 secondes (voir fig. 12). Ce temps exprime bien la vitesse de la répétition, car il ne s’est produit aucun oubli, et les intervalles entre les mots sont toguliers. M. Arnould nous a fait remarquer à ce propos que, s’il ne peut pas accélérer davantage la répétition des chiffres appris, cela tient à ce qu on ne lui a pas
laissé le loisir nécessaire pour former avec ces chiffres des phrases correctes; il peut, nous a-t-il dit, réciter plus rapidement des chiffres correspondant à des phrases qu’il connaît par cœur depuis longtemps.
Nous avons fait cet essai sur le premier couplet et le refrain de la Marseillaise. M. Arnould nous l’a d’abord dicté en chiffres; puis il l’a répété aussi rapidement que possible. La répétition était saccadée, tantôt rapide, tantôt plus lente (ce qui tenait à la difficulté de traduction que présentent certains mots). Le temps total a été de 80 secondes. Le nombre total de chiffres était de 100. En calculant le temps moyen nécessaire pour en répéter 25, on obtient 20 secondes.
Pour un mnémotechnicien, évidemment, cette allure est assez rapide; mais elle est beaucoup plus lente que celle de MM. Inaudi et Diamandi.
Pour être bien certain que ces différences ne sont pas accidentelles, nous avons recommencé plusieurs fois des expériences du même genre, en variant le nombre des chiffres à répéter. Il suffira de citer un seul exemple. M. Diamandi et M. Arnould, après
ti
Ût
avoir appris de mémoire une série de 100 chiffres, les
ont répétés à plusieurs reprises dans le microphone; la répétition la plus rapide, pour chacun d’eux, a été de 4G secondes pour M. Diamandi, et de 72 secondes pour M. Arnould (fig. 13 et 14).
Comment devons-nous expliquer ces divers résultats, dont la constance bien manifestée montre qu’ils ne sont point dus au hasard? La lenteur de répétition de M. Arnould nous paraît provenir de la nécessité où il se trouve de traduire en chiffres les mots retenus par sa mémoire. M. Arnould, comme il nous l’a fait remarquer souvent, ne se préoccupe point des chiffres jusqu’au moment où on lui demande de les répéter; il exécute à ce moment-là une traduction qui, quelque rapide qu’elle soit rendue par un long exercice, nécessite toujoui’s un certain temps, et ce temps supplémentaire n’existe pas dans tous les cas où la mémoire des chiffres est seule en jeu; celte nécessité de la traduction verbale a des conséquences que l’on peut mettre en lumière en priant M. Arnould de traduire en chiffres un texte quelconque placé sous ses yeux (voir fig. 15). En calculant les temps sur ce tracé, on constate que M. Arnould est plus lent en traduisant un texte lu que M. Diamandi en répétant des chiffres appris par cœur: 12 secondes et demie pour 25 chiffres, au lieu de 9 secondes; c’est donc bien le temps de traduction qui allonge, dans ce cas, la durée de la répétition, et cette lenteur est donc bien, comme nous le pensons, un effet propre aux procédés de la mnémotechnie '.
1. Nous uvons fuit un très grund nombre d'expériences analogues, qu'il nous paraît inutile de noter en détail; toutes ont montré que l’énonciation des chiffres est plus lente chez le muéuio-
M. Arnould. Traduction en chiffres de 4 lignes de texte placées bous ses yeux.
L’étude que nous venons d'exposer ne peut conduire à aucune conclusion générale, puisqu’elle porte uniquement sur trois personnes. C’est une simple contribution à une question qui jusqu’ici n’avait pas encore été examinée, et qui mérite à tous égards d’attirer l’attention des psychologues.
La seule conclusion générale que nous puissions nous permettre est la suivante : On ne doit attacher aucune importance au nombre de chiffres qu'une personne possède à un certain moment dans sa mémoire, et qu’elle peut répéter à volonté, sans commettre d’erreur; car rien n’est plus facile pour un mnémotechnicicn de simuler une grande mémoire. Un mnémotechnicien peut réciter des chiffres en nombre indéfini
technicien que chez les deux autres personnes. C’est donc là qu il faut chercher le signe distinctif. Nous citerons, sans insister, les expériences suivantes : On met sous les yeux des sujets un tableau muet, où les 25 chiffres qu’ils viennent d’apprendre sont indiqués par des points; les sujets doivent, dès qu’on prononce un chiffre, indiquer sa place dans le tableau ; — pour enregistrer le moment exact où le chiffre est prononcé, on se sert du microphone; le sujet, d’autre part, a entre les mains un petit marteau pour désigner un point quelconque du tableau; et ce marteau, au moment même où on l'appuie sur le tableau, interrompt un courant et agit sur un signal Desprez. Avec ce dispositif d’expérience, nous avons constaté que M. Arnould est beaucoup plus lent que les deux précédents calculateurs ; le temps moyen pour désigner la pince d’un chiffre sur le tableau muet est, pour M. Inaudi, de 2 secondes; pour M. Dinmandi, de 3 secondes; pour M. Arnould, de 4 secondes. Nous avons également fait beaucoup d’expériences sur lu répétition du tableau suivant des diagonales : M. Arnould est encore, à ce point de vue, en retard sur M. Diumnndi.
et les répéter ensuite exactement; de plus, il peut apprendre — presque en nombre indéfini — tous les chiffres qu’une personne étrangère lui propose. Ce n’est là que de la mnémotechnie vulgaire. Notre étude, même en se bornant à mettre ce point important hors de doute, ne manquerait point d’utilité.
Revenons maintenant au parallèle que nous avons cherché à établir entre M. Diamandi et M. Arnould. La différence de ces deux calculateurs a été étudiée à un double point de vue, par la méthode psychométrique : temps nécessaire pour apprendre les chiffres, temps nécessaire pour les répéter.
La mesure du temps nécessaire pour apprendre les chiffres a donné des résultats curieux, que nous rappelons en quelques mots : M. Diamandi est un peu plus rapide pour apprendre un petit nombre de chiffres; M. Arnould gagne en vitesse pour les grands nombres. En somme, le mnémotechnicien avéré possède, pour 1 acquisition des chiffres, un avantage considérable sur son rival; il se fatigue moins et gagne du temps. Nous ignorons s’il en serait de même pour M. Inaudi; c’est une étude qui reste à faire.
Pour le temps de la répétition verbale des chiffres, les résultats sont précisément inverses ; c’est ici, comme nous 1 avons déjà dit, que s’est montrée avec le plus de nettele la différence entre les trois personnes que nous comparons. Les tracés publiés en font foi. M. Arnould, le mnémotechnicien, a toujours été incapable de répéter les chiffres appris avec autant de rapidité que M. Diamandi et que M. Inaudi : sa lenteur de répétition nous paraît être le signe extérieur
et palpable de la traduction qu’il est obligé de faire pour remplacer par des chiffres les phrases mnémotechniques.
Il est à souhaiter que d’autres observateurs continuent ces expériences, et recherchent si ce dernier phénomène constitue ou non un signe caractéristique pour la simulation de la mémoire des chiffres.