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CHAPITRE III

LE JEU A L’AVEUGLE

Le jeu sans voir a son histoire 1 ; de vieux livres racontent que les Arabes y ont excellé; mais c’est Philidor, le compositeur de musique bien connu, qui est le véritable initiateur de ce genre de sport. Vers la fin du siècle dernier, en 1783, il joua à Saint James Cliess Club deux parties sans voir et une partie en voyant. Ce tour de force de mémoire souleva l'enthousiasme des contemporains, et fut enregistré par l’Encyclopédie. Il ne fut recommencé que longtemps après. La Bourdonnais s’y pssaya, mais ce jeu le fatiguait horriblement; Kiezéritzky montra quelques brillantes aptitudes. En 1859, Paul Morphy vint en Europe et joua à trois reprises, à Manchester, à Londres et à

1. Nous empruntons quelques-uns des détails qui suivent à un article de M. Bird dans le British Chcss Magazine ; les autres renseignements nous ont été fournis en partie par MM. Gœtz et Prcti. Pour avoir un historique plus complet, il faut lire un article tout récent et très bien informe de M. Béligne dans la Revue encyclopédique du 1er avril 1893.

1 aris, huit parties simultanées sans échiquier; il les gagna presque toutes. On a conservé le procès-verbal de ces parties; ce sont, à ce qu’on assure, de véritables modèles de profondeur et d’élegance, qui restent un sujet d admiration pour les connaisseurs. A peu près vers la même époque, Paulsen joua en Amérique dix parties sans voir; et à Londres, en 1861, à Simpson s Divan, il en joua douze. Le nombre de parties le plus élevé appartient au médecin Zukertort, qui, le 21 décembre 1876, à Saint George’s Chess Club, à Londres, lutta, le dos tourné, contre seize adversaires.

Tous ces grands joueurs d’échecs sont morts aujourdhui; mais ils ont eu des successeurs qui possèdent la même faculté merveilleuse, et ces derniers sont si nombreux qu’on doit renoncer à les compter. On admet généralement dans le monde des joueurs que tout amateur de première force peut jouer sans échiquier au moins une partie. Cela se comprend d’autant mieux que, pour jouer avec l’échiquier sous les yeux, il faut — cela semble extraordinaire — jouer sans voir.

« L’amateur qui dresse un plan dans sa tête, écrit Selkirk, un auteur estimé, est obligé de se représenter les positions des pièces après quelques coups supposés; à ce moment, la vue de l’échiquier ne servirait qu’à l’embrouiller. » Cette observation nous paraît très juste et elle nous a été présentée spontanément par un grand nombre de nos correspondants. « Tout le jeu d’échecs, nous écrit le docteur Tarrasch, se fait en partie sans voir. Toute combinaison de cinq coups, par exemple, s’exécute mentalement, avec la

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seule différence que l'on a l’échiquier devant soi. Les pièces qu’on regarde gênent bien souvent les calculs. » Il faut cependant ne pas exagérer l’importance de ce rapprochement. Dans le jeu devant l’échiquier, on n a à se représenter que la position future, tandis que dans le jeu sans voir il faut se représenter à la fois la position présente et la position future, chose d’autant plus difficile que le futur n’est qu’une modification du présent. Quoi qu’il en soit, la principale difficulté du jeu sans voir réside dans le nombre des parties qu’il faut mener simultanément sans les confondre. Quand ce nombre est de 6, de 8 et même de 10, l’effort à faire exige une amplitude de mémoire qui reste toujours le privilège d’un petit nombre. Parmi les joueurs vivants, les plus célèbres sont MM. Blackburne, Fritz, Gœtz, Rosenthal, Tarrasch, Tschigorine, etc.

Existe-t-il une relation exacte, mathématique, entre la force de combinaison pour les échecs et le développement de la mémoire 1 ? En d’autres termes, les

1. J’admets ici implicitement que le jeu sans voir repose, en partie nu moins, sur la mémoire. Celte proposition est si évidente qu’elle peut se passer de démonstration. Dans le questionnaire, j’avais attiré, l’attention des joueurs sans voir sur ce point. La question posée était : Avez-vous une bonne mémoire? Les réponses obtenues me paraissent si confuses, que je ne puis rien en tirer. Très probablement il est difficile pour une personne qui n’est point psychologue d’analyser sa mémoire et surtout d’en mesurer l'étendue. L’impression d’ensemble qui se dégage, c’est que les grands joueurs sans voir ont, même pour ce qui n’est pas les échecs, une mémoire très développée, et supérieure à la commune mesure. Beuucoup se vantent de pouvoir réciter par cœur un très grand nombre de vers. J’ajouterai que plusieurs ont observé qu’ils oublient avec une déplorable facilité les événements sans importance; l'un d’eux se plaint d’oublier souvent la clef de sa maison, — et cependant c’est un de ceux qui peuvent

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joueurs les plus forts sont-ils ceux qui peuvent mener à 1 aveugle le plus grand nombre de parties? Je soulève, en passant, cette question, parce qu’elle a été souvent posée en psychologie, sous une forme un peu différente : on s’est demandé quelle relation existe cntie la mémoire et 1 intelligence, ou entre la mémoire et le jugement.

Conçu dans ces termes généraux et vagues, le problème échappe à toute solution précise, et chacun peut y répondre à son gré; les uns, pour montrer à quel point la mémoire est indépendante du jugement, citeront des idiots qui, incapables de se nourrir seuls, ont parfois une mémoire étonnante, récitent sans faute la liste des papes ou répètent, sans oublier un mot, une page qu on leur a lue une seule fois; en faveur de l’opinion inverse, d’autres personnes invoqueront la biographie de quelques hommes éminents, comme Victor Hugo, dont la mémoire était si puissante, qu’elle conservait non seulement les faits importants, mais les incidents les plus frivoles. En réalité, aucun de ces exemples n est convaincant : ce sont des documents incomplets et disparates, dont on ne peut tirer que des conclusions contradictoires. Si l’on veut savoir bien exactement dans quelle mesure une grande intelligence suppose une grande mémoire, il faut étudier des groupes d’individus du môme genre chez lesquels l’intelligence varie d’amplitude, en cherchant en même temps quelles sont les modifications correspondantes de la mémoire.

jouer pendant quinze jours de suite dos séances de six parties à l’aveugle. Go ne sont point là à proprement parler des lacunes de lu mémoire, muis plutôt des distractions.

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L’ctude des joueurs d’échecs satisfait à cette première condition; de plus, cette étude n’est point arrêtée par une difficulté que l’on rencontrerait nécessairement si l’on soumettait à la même analyse des hommes de génie, choisis parmi les savants et les artistes. Pour ces derniers, il paraît assez difficile, presque impossible, de mesurer le degré de l’intelligence; les manifestations de leur génie sont si variées, et en même temps dépendent si étroitement de circonstances accidentelles, qu’on ne peut pas les réduire à une commune mesure, et la précision qu’on voudrait y mettre serait un trompe-l’œil. Malgré l’abus que la rhétorique a fait des parallèles, qui pensera à comparer Victor Hugo et Napoléon? Et même si l’on prend des hommes appartenant à la même catégorie, ne sera-t-il pas embarrassant souvent de comparer l’intelligence stratégique de deux généraux qui se sont trouvés aux prises avec des circonstances absolument différentes? Pareille difficulté ne se présente pas pour les joueurs d’échecs : l’échiquier donne leur mesure exacte; l’échiquier est comme un champ de bataille idéal, où le hasard ne prend aucune place, car la lutte ne se poursuit qu’entre des idées, dont les pièces sont les signes matériels.

On connaît aujourd’hui la force de tous les joueurs qui ont joué en public et dont les parties ont été imprimées. Chacun a son nom sur une cote, qui n’est écrite nulle part, mais que tous les connaisseurs ont dans la mémoire. Pour montrer à quel point les idées sont précises, nous rappellerons la classification que l’on fait habituellement entre les joueurs.

Sont considérés comme de première force ceux qui

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luttent à égalité contre les plus forts; un joueur lutte a égalité ou à but, quand on ne lui fait aucun avantage, et on ne lui en fait aucun parce que le moindre de ceux qu’on lui concéderait lui assurerait infailliblement la victoire. Les joueurs de première force, évidemment, ne sont pas tous de force égale; nous n’essayerons pas d’établir une hiérarchie entre eux, pour ne pas froisser inutilement leur amour-propre; disons seulement que, du consentement de tous, on place au premier rang un Américain, M. Steinitz, qui tient depuis vingt-cinq ans le sceptre des échecs et auquel on a donné le beau titre de champion du monde.

Les joueurs de seconde force sont ceux auxquels les joueurs de première force rendent un pion et accordent le trait, c’est-à-dire la faculté de jouer le premier; et l’on caractérise de même les joueurs de troisième, quatrième et cinquième force, suivant qu’on leur rend la tour, le cavalier ou la dame L

Ces différences de force entre les joueurs tiennent

1. Les auteurs allemands ont cherché à exprimer en chiffres la valeur de chaque joueur, en se fondant sur le nombre de parties gagnées, perdues et nullcs qui lui ont été uttribuées dans les tournois. Les résultats auxquels ils sont arrivés par celte méthode ne peuvent être considérés comme rigoureux, parce que tous les tournois ne sont pas équivalents; il est clair que les tournois auxquels des hommes comme Steinitz, Tschigurine, ont pris part ont une importance beaucoup plus grande que ceux où ces grands joueurs se sont abstenus. Apres avoir fait ces réserves, nous donnons, d’apres le Dcuichcs Wochcnschach (!) juillet 1893), que M. Prcti a bien voulu nous communiquer, un aperçu de ce travail : parmi ceux qui ont joué plus de 200 parties, on place en première ligne Mackenzie, qui en a gugné 67,3 par 100, puis Blackburne, qui en a 65,3. Parmi ceux qui ont joué plus de 150 parties, les deux premiers sont Steinitz (73,5) et Zukerlort (65,8).

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moins, m’assure-t-on, à l’influence de l’exercice qu’à l’inégalité des intelligences. La maîtrise aux échecs est un don de nature. Sans doute tout le monde peut apprendre les échecs ; toute personne intelligente et appliquée peut arriver à jouer convenablement; quelques-uns seulement sont marqués pour devenir de première force; on devient bon joueur; on naît joueur de première force. C’est si vrai que chaque personne, après avoir atteint par la pratique et l’étude un certain degré de force, ne dépasse plus guère ce degré; c’est la limite naturelle de son esprit. Prenons des exemples célèbres : voici MM. Blackburne et Steinitz, deux grands maîtres. Depuis vingt ans, ils se sont bien souvent mesurés ensemble : toujours M. Steinitz a eu le dessus; sur une dizaine de parties jouées, M. Steinitz a toujours gagné la majorité, au moins six. La constance de cette supériorité est d’autant plus curieuse que l’inégalité de deux joueurs de ce genre est extrêmement petite : c’est une nuance; si M. Steinitz faisait le moindre avantage à son adversaire, fût-ce d’un pion, il serait sûr d’ètre battu.

Ces distinctions étant établies, il nous sera facile de rechercher si le nombre des parties jouées sans voir présente quelque relation avec la force du joueur. Deux propositions nous paraissent résumer assez fidèlement les faits que nous avons recueillis.

D’une part, il est à peu près certain que tous les professionnels et amateurs forts sont capables de jouer sans voir, au moins une partie. Il existe donc une relation directe entre la mémoire du joueur et sa force de combinaison; on ne saurait du reste s’en

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étonner, puisque même devant l’échiquier on joue dans une large mesure sans voir et que les combinaisons se font de tête.

D’autre part, et cette seconde proposition corrige un peu l’effet de la première, il n’existe aucune proportion exacte entre le nombre des parties jouées de mémoire et la force du joueur. Sur ce point, les témoignages abondent. M. Steinitz, dont nous venons de citer le nom, et qui est le premier joueur de notre époque, n’a jamais joué que quatre parties sans voir, ce qui est un assez médiocre tour de force de mémoire pour lui; des adversaires qu’il battrait avec facilité lui sont bien supérieurs à ce point de vue. Un jeune magistrat d’Allemagne, M. Fritz, qui a joué sans voir jusqu’à treize parties, n’est pas de la force de M. Steinitz. M. Bird, joueur anglais, qui depuis plus de quarante ans tient tête d'une manière honorable aux plus célèbres joueurs, n’a jamais fait ou laissé publier une partie sans voir. M. Gunsberg, qui a joué vingt-quatre parties à la fois contre de très forts adversaires en moins de deux heures, les trois cents premiers coups occupant trente minutes, et qui dans ces circonstances a gagné presque toutes les parties d’une manière correcte et souvent brillante, est loin de conserver les mêmes qualités dans le jeu sans voir.

Ainsi se trouve éclaircie une question importante. Il y a certainement, dans la plupart des cas, une coïncidence entre la mémoire nécessaire pour le jeu d’échecs et la puissance de combinaison; la plupart des forts joueurs peuvent jouer sans voir; mais cette relation entre les deux facultés n’est point nécessaire; la règle

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posée offre, nous l’avons montré, de nombreuses exceptions; et en outre, il n’existe aucune relation proportionnelle entre le nombre des parties jouées sans voir et la force de calcul. Cette dernière observation, la plus importante de toutes, montre combien on aurait tort de chercher en psychologie à établir dans les relations des diverses facultés la rigueur des proportions mathématiques.

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