PSYCHOLOGIE COMPARÉE XIX
apporter leur couronnement définitif : c*est celle qui fait de tout individu une collection, une colonie, une société dont l'importance dépend uniquement, assuret-on, du nombre et de la cohésion organique des associés.
Le sens commun et môme la science pensaient jusqu'à présent qu*un nombre plus ou moins grand d'individus, rapprochés par des intérêts communs, par un mutuel échange de services, pouvaient avoir conscience, chacun de leur côté, du lien qui les unissait ; qu'ainsi le sentiment social, la conscience sociale, si l'on veut, n'avait de fond que dans les consciences individuelles, que là seulement était la source de ces sentiments de bienveillance et de sympathie, de ces actes de dévouement, tout au moins de coopération, d'entente finale et de concours* qui, par leur réunion et leur persistance, font toute la substance de la vie sociale. Qu'ensuite l'individu puisât largement dans ce milieu pour alimenter sa propre vie ; que, placées les unes à côté des autres, les activités particulières se multipliassent au lieu de s'additionner ; bref, que chacun de nous dût beaucoup à la société, c'est ce que la plupart admettaient sans peine. Mais enfin c'étaient toujours les individus qui, l'un plus, l'autre moins, venaient lormer par leur travail et leurs apports ce capital puissant. Les mots de conscience populaire, d'àme de la nation, restaient des métaphores parfaitement justifiées, claires pour tout le monde m8tis cependant de pures métaphores.
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Il semble que depuis quelque temps la scolastique se venge des dédains excessifs dont elle a souffert. A l'exemple de Guillaume de Ghampeaux faisant des genres les seules réalités de Tunivers, et de Duns Scott érigeant Vhœccéité en une existence positive, on vevt aujourd'hui que la société soit plus réelle que l'individu : « L'individu, dit-on, est l'œuvre plus que Pauteur de la société, » car c'est d'elle qu'il reçoit toutes les impulsions ou organiques ou psychologiques qui entretiennent sa double vie. Que si vous résistez, que si vous en appelez au sentiment net que vous croyez avoir de votre existence personnelle et des droits qu'elle vous confère, on vous répondra que vous avez bien tort de ne pas proclamer avec enthousiasme la réalité du tout social, parce qu'en la refusant,* vous compromettez de la manière la plus grave votre propre personnalité : celle-ci, en effet, n'est elle-même qu'une simple collection. Vous demanderez sans doute de quoi est formée cette collection, et vous croirez qu'on devra vous faire enfin toucher du doigt des individualités véritables, formant le tout par leur réunion, comme par les unités se forme un nombre. Détrompez-vous ! On vous dit bien que les organes élémentaires ou organiles qui se suffisent à eux-mêmes pour l'accomplissement des fonctions vitales essentielles constituent les seuls individus organiques, et que le reste est affaire d'accumulation et de groupement ; mais on né vous laisse pas longtemps ignorer que le fonctionnement de ces existences individuelles se
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ramène trop aisément au jeu des forces physico-chimiques pour qu'on ne soit pas poussé à les confondre avec la matière environnante. « N'existant pas pour soi (je cite un texte authentique), elles n'existeront pas du tout, de sorte que rien n'existera réellement. » Et pour nous sauver de ce nihilisme théorique, on nous offre comme planche de salut, quoi ? précisément le groupement de ces éléments mômes dont aucun n'existe pour soi. Ainsi on nous met en face de cette alternative : ou il n'y aura rien de réel, ou la réalité résidera uniquement dans la société, quoique la société soit formée d'éléments qui se dérobent à toutes nos prises et se dissolvent incessamment dans l'infinité de la poussière cosmique .
Il y avait, pour échapper à cette dissolution universelle, un point d'appui ferme : c'était la conscience, qui, nous semblait-il, impliquait nécessairement l'unité. La théorie dont je parle s'est résolument attaquée à cette forteresse du spiritualisme. Elle veut que la conscience ne soit, elle aussi, qu'un tout de coalition. Tout ce qui a été dit de la société se répète de la conscience : on établit entre Pune et l'autre, non pas une analogie, mais une assimilation complète, radicale, absolue. La société n'est qu'une conscience vivante, comme la conscience est un organisme d'idées. Un cerveau de mammifère et une fourmilière soQt deux choses parfaitement identiques, car une fourmilière est une seule pensée en action (quoique diffuse) comme les diverses cellules et fibres du cerveau. Tout se passe ainsi en répercussions d'im-
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pressions, en pénétration Dfiutuclle d'émotions, en accumulation de tendances ; et n'oublions pas que les derniers éléments organiques, qu'on serait tenté de prendre pour les véritables sujets de ces phénomènes^ n*ont pas plus de conscience qu'ils n'ont d'existence pour soi.
Tel est, messieurs, le fidèle résumé d'une œuvre distinguée * qui expose, en y ajoutant, de très nombreuses théories développées en Angleterre, en Allemagne et en France depuis un petit nombre d'années. J'ai voulu vous en donner le dernier mot. Je n'ai cependant pas à la juger en ce moment sous tous ses aspects. Ce à quoi j'ai voulu aboutir, le voici : c'est que la méthode analytique, poussée à outrance et réduite à ses propres ressources, ne peut pas ne pas multiplier les ressemblances entre tous les objets, quels qu'ils soient, de la psychologie comparée. En effet, que la fourmilière animale ou cérébrale soit un peu plus ou un peu moins dense, qu'importe ? Nous sommes tous faits de la môme poussière ; quelques pincées de plus ou de moins, voilà toute la différence ! Mettez encore, si vous le voulez, que le mouvement qui l'agite tantôt se ralentit, tantôt s'accélère, et rien ne vous empêchera de conclure comme les désabusés que Salomon faisait parler il y a quelques milliers d'années : « La fin du sage et celle du fou sont les mêmes. Tout a son temps et tout passe. Une mênoe
i. Alfred Espinas, Les Sociétés animales.
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mort est à rhomme et à Tanîmal, et leur condition est égale : Tun et Tautre respirent de la môme sorte, et tout est assujetti à la vanité. »
Vous ne vous étonnerez pas, messieurs, que nous jugions cette philosophie incomplète, et qu'à côté des ressemblances dont la plupart nous semblent très ingénieusement et très exactement observées, nous croyions à des différences dignes aussi d'être notées, mesurées et expliquées. Il est bon de tout rapprocher, mais il est bon de ne pas tout mêler et tout confondre. Or, quelque désir qu'on ait de prendre par leurs beaux et bons côtés les systèmes contemporains, on ne peut s'empêcher d'y remarquer les contradictions les plus étranges et de constater qu'elles ont leur origine dans les confusions mêmes dont nous parlons."
Vous venez d'entendre tout à l'heure qu'une même psychologie fait de l'individu une société, et de la société un individu, ne voyant dans l'homme que la multiplicité de ses éléments, transformant au contraire en unité réelle l'accord et Tharmonie qui régnent quelquefois dans un État. Ailleurs vous lirez que le fou et le criminel ne font qu'un ; mais dans l'entité qu'on forge ainsi avec deux variétés différentes, les uns voient surtout le désordre involontaire, les autres le désordre coupable et méritant d'être châtié. Qu'arrive-t-il alors? Que dans^ertaines discussions entre aliénistes de même école, les uns veulent absoudre tout le monde et supprimer toute pénalité, tandis que les autres veulent envelopper le fou et