‹ Psychologie des grands hommes (volume 2)Chapitre 17 sur 64 · XXIV PSYCHOLOGIE COMPAREE · texte numérisé non relu

XXIV PSYCHOLOGIE COMPAREE

le malade dans la même réprobation que le criminel^ et qu'ils demandent à la société de se débarrasser des uns et des autres, comme entravant également l'évolution régulière de l'humanité. Ici, vous voyez que l'homme, réduit au rang d'un animal, est dépouillé du libre arbitre, que le raisonnement n'est plus chez lui qu'une suite de consécutions ou d'inférences instinctives enchaînées par l'habitude ; là, vous entendez parler des réflexions, de la liberté morale, de l'éducation progressive des animaux ; ou bien vous apprenez que si la morale humaine a pu enfin trouver un fondement solide, c'est que Puni té absolue de la loi d'évolution commande à notre espèce de développer en elle les vertus qui chez les singes, les chats ou les serins, maintiennent la cohésion de la société domestique ou assurent la puissance continue de la peuplade. On met enfin la conscience partout, mais on la subdivise, on la fragmente, on Témiette indéfiniment ; d'autre part, on fait de la toute-puissance infinie qui meut le monde une puissance aveugle, inconsciente. Elle est toute-puissante, et pourtant elle s'ignore ; elle s'ignore et pourtant elle est méchante ; c'est une Providence qui fait tout pour le plus mal, qui se comporte, quoique ignorante et infinie, comme si elle avait tout à calculer et à prévoir, et surtout comme si elle avait tout à envier et à redouter de la nature et des hommes.

Il nous faut donc essayer de sortir de ces confusions qu'engendrent, à ce qu'il nous semble, l'abus de l'analyse

PSTCHOLOGIB COMPAREE XXV

et la recherche exclusive des ressemblances. Admettons qu'on ait réussi à merveille à démêler les premiers éléments, partout identiques, de la vie psychologique. L'accumulation des éléments, en nombre plus ou moins considérable, n'est pas tout. Nous avons affaire ici tout d'abord à des phénomènes de conscience qui se succèdent dans le temps . Le mot si employé d'évolution se présente donc ici comme de lui-même, et nous n'avons aucune raison de le redouter. Or il nous apparaît qu'il y a deux espèces d'évolution, l'une ascendante, l'autre descendante, qu'il s'agît de distinguer.

La seconde est malheureusement plus facile à étudier que la première, et c'est ce qui fait qu'on généralise tellement les conclusions qu'on en tire. Vous ouvrez, par exemple, un ouvrage récent, signé d'un nom dos plus connus en Europe^ traitant de la sélection dans l'espèce humaine. Le titre ne vous promet-il pas de vous faire saisir quelques-unes de ces lois qui doivent amener une amélioration de notre race, un développement gradué

de nos aptitudes, notre avènement enfin à des formes supérieures d'existence ? Non cependant ! Ces six cents pages sont consacrées d'un bout à l'autre à nous montrer comment la famille de tout grand homme est vouée soit à la stérilité, soit à la dégénérescence, c'est-à-dire à l'imbécillité, au crime ou à la folie. Le grand homme est pris tout formé, posé devant nous de toutes pièces ; puis l'on suit à travers ses descendants le travail de décomposition qui doit ou faire disparaître ou ramener

XXVI PSYCHOLOGIE COMPABEE

SOUS le niveau de la médiocrité universelle cette élévation tout éphémère. Soit ! mais la triste facilité de cette désagrégation n'explique nullement le travail qui a pu constituer le grand homme lui-même. Admettons que les germes de ces faiblesses fussent déjà faciles à remarquer chez lui. La fatalité qui le menaçait, dont il a, en somme, triomphé, mais à laquelle il a cédé, je le veux, quel* quefois, dans ce qui n'était pas du ressort de son art et^ de son génie, aurait-elle donc été un des éléments de sa grandeur? L'affaiblissement produit par l'excès même de son action aurait-il donc été Tune des conditions de son énergie?

Vous voyez ici, et je ne prétends pas aujourd'hui vous en démontrer davantage, l'importance de la distinction que nous venons de poser. On la méconnaît cependant dans une sorte de théorie qui a cours sur la formation des hommes supérieurs. Un éminent critique a remarqué que l'âme complexe d'un héros se partage et se brise, pour ainsi dire, entre ses descendants, et qu'alors tel défaut précédemment tenu en balance par une haute qualité se démasque tout à coup, grandit et apparaît hors de mesure. C'est là une idée fort heureuse ; les faits qui la justifient sont nombreux dans l'histoire et dans les lettres. Mais de ce que l'âme du héros se brise et se dissémine après lui, s'ensuit-il, comme on paraît le croire, qu'elle se soit elle-même formée pièce à pièce, comme une mosaïque, et que là soit tout le secret de sa puissance ? Le génie est-il le résultat de cette complexité,

Page 1