‹ Psychologie des grands hommes (volume 2)Chapitre 23 sur 64 · Th. Ribot. Lhérédité psychologique, 2^ édilion · texte numérisé non relu

Th. Ribot. Lhérédité psychologique, 2^ édilion

4. Voyez VHistoire de la Maison de Condé, par le duc d'Aumale, Les Saulx-Tavannes, par L. Pingaud, et les. ouvrages de M. de Loménie sur les Beaumarchais et les Mirabeau, On peut encore consulter : Galton, Hereditary Genius, dont M. Th. Hibol donne une analyse assez détaillée dans la 2« édilion de son Hérédité; A. de Gandolle, Histoire de la science et des savants depuis deux siècles suivie d*aulres études sur des sujets scientifiques, en particulier sur la sélection dans V espèce humaine ; W. James, Les grands hommes, les grandes

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Essayons de reconnaître où nous en sommes arrivés dans cette voie. A-t-on résolu quelques problèmes et s'en est-on posé de nouveaux ? Dans quelle mesure a-t-on diminué ici l'étendue et rimporlance de l'inconnu ?

C'est ce que nous nous proposons d'examiner.

Le grand homme, voilà la réalité complexe, Texistence concrète que nous admirons le plus dans l'histoire. Et qu'est-ce pour nous que le grand homme? C'est évidemment celui qui dépasse l'immense majorité d'entre nous par la grandeur de ses conceptions, de ses sentiments et de ses actes ; c'est celui qui s'est illustré ou par des systèmes contenant plus de vérité, ou par des œuvres d'art contenant plus de beauté, ou par des actions attestant plus de puissance et développant plus d'effets, que n'en saurait produire non seulement la moyenne de l'humanité, mais ce qu'on appelle communément Tesprit, la distinction, le talent ou la vertu.

Le caractère le plus saillant de ces êtres ex-

pensées et le milieu, 3 articles traduits dans la Critique philosophique de janvier-février 1881 ; de Hartmann, Philosophie de r Inconscient, 2e partie, ch. V.

traordinaires, c'est cette faculté qu'on nomme le génie, terme qu'il s'agira sans doute d'expliquer, autant qu'on le pourra, dans le cours de cette étude, mais qui, pour tout homme cultivé, veut dire le don de créer. Or créer, dans le sens tout relatif qu'il est permis ici de donner à ce mot, c'est produire quelque chose que les efforts réunis des autres hommes n'avaient pu jusque-là trouver, c'est mettre à la disposition de l'humanité soit des moyens d'expression, soit des moyens de calcul et d'invention, soit des moyens d'action nouveaux, qui ajoutent quelque chose à l'intelligence, à la puissance communes.

Le grand homme cependant n'est pas grand en toute chose ni en tout temps ; son génie n'apparaît pas dans tout ce qu'ilfait ; car, suivant l'expression de Pascal, s'il a la tête plus haute que nous, il a les pieds aussi bas que les plus petits d'entre nous, que les enfants, que les bêtes. Quelquesunes seulement de ses conceptions portent donc la marque du génie. Mais alors le contraste entre la vie ordinaire et ces moments exceptionnels est si grand, la solution de continuité paraît au commun des hommes si profonde et si difficile à

combler, qu'à presque toutes les époques on a \u là les manifestations d'une force mystérieuse, surnaturelle, en tout cas spéciale, se refusant à Taftlyse, à la fois étrangère et supérieure aux règles de la logique. Quelques-uns la nomment intuition, le plus grand nombre inspiration. On a enveloppé ces mots dans la même obscurité auguste et sacrée dont on entoure volontairement les mots créer, création, œuvre créatrice. L'admiration irréfléchie du vulgaire a été élevée par quelquesuns à la hauteur d'une théorie, et, après la voix de Dieu ou des dieux, nous avons eu celle de l'Inconscient, qui ne paraît certainement pas beaucoup plus claire *. Quoi qu'il en soit, il y a là un fait qui ne peut, inexplicable ou non, être nié. Le mot d'inspiration a été appliqué et l'est encore trop souvent à toutes sortes d'idées, d'œuvres,

1. L*auteur d'une brochure sur VlntuUioJi qui a eu un succès mérité, et dont M. Liitré a rendu compte dans la Nouvelle Revue, le D' Netter (israélile et médecin), nous écrit, en nous faisant Thonneur de nous envoyer son travail, ces mots caractéristiques : « Liitré ayant reconnu la possibilité que, parmi les premiers hommes, un ail pu avoir été doué de l'intuition, c*en est fait de la philosophie d'Auguste Comie, Vintuition étant une révélation. »

de découvertes ; il lient une trop grande place dans la langue môme de la critique savante, pour qu'une étude sur les grands hommes Je puisse négliger. •

Acceptons donc que Tinspiralion est la marque ordinaire des conceptions du génie, comme le génie est Tapanage des grands hommes. Ce sont là trois termes évidemment inséparables ; mais Tordre dans lequel il convient de les étudier n'est pas indifférent ; il semble même que la priorité accordée à l'étude de l'un de ces faits implique en faveur d'une théorie spéciale une sorte de préférence.

L'esprit souffle oîi il veut : l'inconscient ne livre pas ses secrets. L'inspiration tombe sur un privilégié ; une grande idée possède l'élu, le tourmente, le pousse... Que l'occasion soit favorable, il crée, et son inspiration, manifestée aux autres hommes par une œuvre guerrière ou artistique ou religieuse, devient génie. C'est assez que ce génie soit connu, que ses créations, mises à l'épreuve, aient résisté un temps plus ou moins long, soit à des attaques matérielles, soit aux efforts de la critique ; celui en qui il est apparu prend place

parmi les grands hommes. Une idée venue du dehors et d'en haut, divinitus, une révélation, une inspiration, voilà ce qui lui a donné la vertu créatrice. Ta élevé au-dessus des autres hommes, Ta fait paraître et l'a fait en réalité plus grand qu'eux. C'est donc l'inspiration qu'il faut étudier tout d'abord pour avoir le secret de ces existences supérieures : voilà une première méthode.

En voici une autre. Les générations qui se succèdent sur la terre mettent au monde des êtres inégaux, dont les uns, par la seule vertu de leur organisation native, sont plus vigoureux, plus actifs, plus intelligents, plus capables d'enchaîner leurs idées ou de conduire les autres hommes, tandis que le reste paraît fait pour vivre dans la médiocrité et dans l'obéissance. Comme les vagues de la mer montent et descendent, se réunissent en masse et se divisent, comme les capitaux dans la société se dispersent et s'accumulent, ainsi, par des unions dont le choix bon ou mauvais n'est pas toujours le fait du hasard, les aptitudes que donne l'organisation s'affaiblissent, se réduisent, s'annulent ; ou bien, s'ajoutant les unes aux autres, elles se développent et se multiplient ; puis arri-

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vées, par des combinaisons heureuses, à un certain degré d'énergie et de force d'expansion, elles produisent au dehors des effets préparés longuement dans Tobscurité et dans le silence, mais qui éclatent tout à coup aux yeux des autres hommes, les éblouissent ou les captivent : le grand homme est né ! €et homme agit ; c'est dire que, dans un ordre ou dans un autre, selon la nature spéciale de ses goûts et selon le milieu qui lui est fait, il crée. Lorsque dans une circonstance plus importante, devant une difficulté scientifique, politique ou autre, son génie voit plus promptementetplus nettement que l'intelligence commune, et conforme son action à ses idées, c'est alors qu'on le juge inspiré. L'inspiration n'est ainsi que l'un des effets les plus saillants du génie, et le génie luimême n'est que le résultat de cette lente accumulation, d'où le grand homme un jour est sorti avec toutes ses facultés et toutes ses aptitudes. C'est donc par l'étude des actions héréditaires et des sélections qui les dirigent qu'il convient de débuter. Telle est cette seconde méthode.

Chacune de ces deux méthodes impliquant une ♦certaine tendance à préférer telle ou telle expli-

cation du génie, le choix peut sembler délicat. Nous adopterons la deuxième avec le moins de prévention et le plus de liberté d'esprit qu'il nous sera possible : elle cherche ses explications dans des faits moins difficiles à étudier; et, comme elle est mieux d'accord que la première avec l'esprit de la méthode expérimentale, elle nous permettra de mieux constater ce que cette dernière peut nous apprendre ou s'obstine à nous tenir caché sur la question qui nous occupe.

« Ouand les familles se maintiennent longtemps, dit Gœthe, on peut remarquer que la nature finit par produire un individu qui renferme ^n lui les qualités de tous ses ancêtres et qui montre unies et complétées toutes les dispositions jusqu'alors isolées et en germe. Il en est de môme des peuples dont toutes les qualités s'expriment en une fois, si le bonheur le veut, dans un individu. C'est ainsi qu'on vit paraître en Louis XIV

un roi français par excellence et dans Voltaire l'écrivain le plus français qu'on pûl imaginer ^ »

On peut dire que cette phrase contient en germe la plus grande partie, nous ne dirons pas des théories, mais des idées, des vues, des assertions qui se sont produites chez nous sur ce sujet. Ne semble-t-elle pas d'ailleurs comme un fragment détaché de la grande théorie de révolution, qui fait du temps le facteur par excellence des changements et des progrès organiques ? Le point de départ qu'elle nous offre est donc excellent. Mais il faut dans cet ensemble un peu touffu distinguer plus d'une idée.

Le grand homme a, comme tout mortel, un double milieu .: sa famille et l'ensemble des hommes, race, peuple, tribu, dont sa famille fait elle-même partie.

Or toute race est-elle apte à donner naissance à un grand homme ? C'est là une première difficulté. Sans doute, il n'est pas d'agglomération d'hommes, disons mieux d'êtres vivants, plantes ou animaux, qui ne puisse, à un moment donné, se

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