‹ Psychologie des grands hommes (volume 2)Chapitre 24 sur 64 · Gœtlie, Œuvres, Iraduclion Porchat, tome X, page · texte numérisé non relu

Gœtlie, Œuvres, Iraduclion Porchat, tome X, page

voir naître uu représentant mieux doué que tous les autres ; et à ce. litre, en un sens tout relatif, ce représentant, qui est plus grand que ses congénères, sera dit grand purement et simplement par ceux qui le compareront à son entourage. On dira peut-être plus. Que faut-il, demandera- t-on, pour qu'un homme soit dit grand ? Tout simplement qu'il s'élève plus haut que ceux avec lesquels il vit. Or celui qui un •jour a pu tailler un silex ou a jeté ks fondements d'une numération quelconque, n'a peut-être pas moins ajouté aux moyens d'action, aux facultés même de ses contemporains, que celui qui plus lard â porté jusqu'au calcul infinitésimal les connaissances mathématiques dont il avait reçu le dépôt. Mais quelle autre mesure avons-nous pour apprécier la grandeur des hommes, que cette mesure tout empirique qui nous les fait mettre, pour ainsi dire, à côté et au milieu de ceux avec lesquels ils ont vécu, dans la même nature, dans les mêmes traditions, avec les mêmes ressources sociales ? Pour l'ascète qui ne vit qu'en Dieu, pour le prédicateur qui parle en croyant convaincu devant les autels, il n'y a point de grands hommes, sauf les

saints, qui ne sont tels que par un secours extraordinaire de la grâce ; bref, Dieu seul est grand. Ne considérez donc pas, poursuivra-t-on, comme le paradoxe d'un sceptique cette idée que la grandeur des hommes supérieurs est une chose toute relative. Il en résulte sans doute que les moyens d'apprécier exactement la valeur de tel ou tel personnage historique sont souvent insuffisants, parce qu'ils sont variables et flottants. Nous ne voyons la véritable grandeur, ni de ceux qui sont trop près de' nous, ni de ceux qui en sont trop éloignés. Les anciens admiraient plus d'un héros dont la vraie mesure échappe à notre coup d'œîl et même à nos calculs. Mais qu'y faire ? Nous cessons déjà de comprendre et de goûter des formes musicales qui transportaient d'enthousiasme, non pas nos lointains aïeux, mais nos grands-pères. U viendra peut-être un temps oîi Napoléon ne paraîtra pas un capitaine plus étonnant que ne paraîtrait aujourd'hui tel ou tel chef des Peaux-Rouges ou bien telle reine des Amazones, si nous avions sur de tels personnages quelques données. Qui nous dit que Laplace et Newton, dans les lointaines perspectives où les contempleront les siècles

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futurs, ne seront pas vus aussi petits que nous croyons voir aujourd'hui les bergers de la Chaldée, premiers et humbles fondateurs de notre -astronomie ?

Quelle serait, en dernière analyse, la conclusion de ce raisonnement ? Que le grand homme étant tout simplement celui qui dépasse sensiblement ses contemporains, il n'est point de nation, point d'époque, point de civilisation, qui ne soit apte à produire un grand homme. La nature ne créant dans aucune espèce deux individus semblables ni égaux, il est en effet de toute nécessité que, parmi ces représentants nombreux d'un même type, il y en ait de mieux construits, de plus vigoureux, de mieux réussis que tous les autres.

La grandeur est une chose toute relative, soit ! Il n'est pas nécessaire de discuter ce point. Mais ce qui importe, c'est de ne pas trop restreindre nos termes de comparaison^ et c'est ce que fait gratuitement le raisonnement que nous venons d'exposer. Si Ton met sous nos yeux une fleur, nous ne la comparerons pas seulement aux autres sujets de la même espèce que nous pouvons avoir rencontrés ; nous la comparerons à l'ensemble de

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ce que nous connaissons du règne végétal: Aussi pour nous un beau chêne est-il inconleslablement plus beau qu'un beau bouleau, et une rose biien venue est-elle supérieure au chardon le plus planlureux. Sans doute, prenez tous les pépins d'un même fruit, toutes les graines venues à maturité sur un même pied, vous obtiendrez avec le choix des sujets supérieurs ; c'est ainsi que les jardiniers se procurent avec les semis des types remarquables et créent des variétés nouvelles. Mais enfin cette sélection opère-t-elle au hasard sur toute espèce de plantes? Non assurément. Il en est qui n'en valent pas la peine. Mille comparaisons nous ont fait goûter ici la résistance, le poli, la flexibilité du bois, la hauteur du tronc, l'étendue des branches, la largeur des feuilles, là le dessin, l'attitude, le coloris ou le parfum des fleurs ; et ce que nous demandons à une plante, ce n'est pas seulement de réunir en elle au plus haut degré les qualités propres à son espèce, c'est aussi d'appartenir à une espèce réunissant déjà plusieurs de ces qualités dignes d'être recherchées, cultivées et perfectionnées.

Prenons maintenant les races d'hommes ou les

diverses populations du globe telles que nous les trouvons soit dans Thistoire, soit dans les explorations actuelles de la terre. Quelles en sont les origines ? A quel moment les peuplades ont-elles assez de caractères, de persistance et de cohésion pour mériter le nom de races, peu nous importe. Ce qui est certain, c'est que les représentants achevés de chacune d'elles (à supposer qu'on puisse les relever et les décrire) formeront entre eux une hiérarchie reproduisant exactement les degrés de perfection ou de grandeur qui distinguent les sociétés dont ils sortent. Ce n'est donc pas seulement avec ses concitoyens que nous comparons tel ou tel individu donné par l'histoire, c'est avec ce que les autres nations, peuplades ou cités, ont pu enfanter de meilleur. Cet individu peut être grand par rapport aux siens, sans Têtre je ne dis pas absolument, mais relativement à ce que nous connaissons du reste de l'humanité ; et enfin nous commençons à en connaître beaucoup. Supposons, par exemple, un Zoulou, un Boër, un Yoloff résumant en lui tout ce qu'il y a de courage, de vigueur, de dextérité ou de ruse chez les guerriers qu'il commande ; on aura beau l'appeler le

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Napoléon du désert ' ; ce sera un grand Zoulou, un grand Boër, un grand Yoloff, et rien de plus. Pour être un vrai grand homme, il eût fallu qu'il s'élevât au-dessus de ses sujets à une hauteur où ne lui permettaient d atteindre ni les lois les plus incontestées de l'hérédité, ni la continuité historique, ni l'action du milieu social. Nous discutons pour savoir si Vercingétorix fut plus qu'un grand Gaulois, tandis que nous ne nous posons même pas cette question sur le grand Romain de son époque. A nos yeux, Pierre 1" n'est si étonnant, que parce qu'il a hâté et, pour ainsi dire, devancé, mais à l'aide de son commerce avec l'Europe, l'époque où un grand Moscovite pouvait être un grand homme, comme l'étaient déjà sans contestation un grand Anglais, un grand Français, un grand Italien du même siècle. Lors donc que

1. Gomme le missionnaire anglais Moffat (Vingt-trois ans de séjour dans le sud de f Afrique) nppeWe un certain Mossilikatsi, qui usait de son très grand pouvoir avec courage et finesse, avec une remarquable connaissance des hommes... de TÂfi-ique, et surtout beaucoup de cruauté. Dirons-nous aussi que les paysans de la Camargue avaient décoré du nom de Napoléon des chevaux un petit cheval sauvage, qui échappait à toutes les poursuites par sa vitesse et, dit-on, par sn stratégie chevaline ? (Voyez Brehm, Les mammifères,)

nous mesurons la grandeur d'un homme, nous jugeons tout à la fois cet homme et son milieu. Reconnaître que telle civilisation a pu donner naissance à un grand homme, c'est la louer, c'est lui faire dans l'histoire de l'humanité une place d'honneur.

En effet, n'est-ce pas chez une population une marque de civilisation, ou, si Ton veut, de grandeur naissante, que de laisser à quelques-uns des siens la possibilité de s'élever au-dessus des autres? C'est là une partie importante de la question. Nous n'avons pas besoin de rappeler ici tout ce que l'on sait sur les cités ou les tribus primitives, où, renfermés et pressés les uns contre les autres comme des frelons, les habitants mènent en commun une vie monotone, sous la conduite de traditions, de coutumes, de superstitions, que nul, pendant des siècles entiers, n'a pu songer à discuter. Dans ces populations primitives pourtant, nous croyons qu'il faut distinguer deux espèces ou deux variétés différentes, les sauvages et les barbares. Y a-t-il vraiment une différence entre les uns et les autres ? On l'a nié *. Voilà, dit-on,

î. Dans une intéressante discussion de TAcadémie des

les Germains décrits par Tacite, et voici les Indiens de l'Amérique du Nord. D'après le missionnaire morave Heckelweder, qui a passé trente ans en Pensylvanie, les idées, les sentiments, les usages, les préjugés, enfin tout ce qui caractérisait les Germains existait aussi chez les Indiens. Nous l'admettons ; mais il peut y avoir plusieurs façons d'appliquer les mêmes idées et de continuer les mêmes usages. Une môme religion peut être pratiquée, ici avec plus de mollesse ou d'abrutissement, là avec plus de confiance et d'énergie. Or, tandis que le sauvage souffre habituellement de ce qu'on a si bien nommé « l'horrible frayeur d'un mal inconnu*, » le barbare est plus audacieux et plus résolu: il agit, ne fût-ce que pour envahir et détruire, avec plus de vigueur et plus de suite que le sauvage. C'est ce qui paraît incontestable, et c'est ce qui maintient à chacun des deux mots dans la langue une signification nettement déterminée -. Or, là où des milliers

sciences morales et politiques, à l'occasion d'une lecture de M. Geffroy sur les Germains.

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