‹ Psychologie des grands hommes (volume 2)Chapitre 26 sur 64 · L'Inde · texte numérisé non relu

L'Inde

des intervalles éloignés : Tissue par où lé personnage extraordinaire a émergé s'est refermée vite et pour longtemps. Tout ceci est d'ailleurs pleinement acquis, et nous n'insisterons pas davantage.

L'humanité cependant trouve le moyen de suivre sa loi, et cette loi, c'est que la sociabilité et l'individualité croissent de concert, en raison directe l'une de l'autre. Telle est, entendons-nous bien, la loi de notre espèce, car celle de l'animalité nous semble absolument opposée et divergente. Mais cette distinction pourrait nous entraîner dans de longs développements. Contentons-nous de faire observer que dans les sociétés humaines, là où une sociabilité réfléchie, où un échange perpétuel d'idées et de services crée un milieu varié, riche et, comme on dit aujourd'hui, hétérogène, là aussi l'originalité personnelle trouve mille occasions, mille attraits, mille récompenses ; les difficultés mêmes de la lutte l'excitent et la fortifient.

Doit-il y avoir, en dehors de cette liberté, et comme une chose qui en soit indépendante, une certaine énergie native constituant un caractère

de race, un fonds commun où les représentants^ les mieux doués de la population puisent les éléments de leur grandeur, de telle sorte qu'ils n'aient plus qu'à développer et à élever à un plus haut degré les qualités transmises par les aïeux ? C'est ce qui semble au premier abord indubitable. Cette seconde condition toutefois tient de fort près à la première, comme nous allons essayer de le montrer.

Qu'est-ce qui fait la puissance de la vie ? C'est la complexité des organes, la variété des échanges qu'ils opèrent les uns avec les autres, à travers le milieu qui les unit et sous la direction de l'organe central qui assure Funité de leurs actions. Dans la vie sociale, c'est de même la division du travail, complétée par la solidarité des travailleurs, qui permet le développement de la richesse et de la puissance publiques. Cette division du travail en effet, pourvu qu'elle soit libre, c'est elle qui rend l'initiative de chacun plus facile, qui encourage les aptitudes les plus diverses, qui amène les uns à accepter le concours des autres et à aimer ces nouvautés dont on profite sans s'être donné la peine de les inventer.

Supposez dans le corps social ou dans le corps vivant un organe de plus : évidemment il faut qu'il vive, c'est-à-dire il faut qu'il se fasse une place, qu'il établisse, avec ceux dont il a besoin et qui ont eux-mêmes besoin de lui, des communications, des rapports sympathiques, un commerce enfin. Et, pour y réussir, que faut-il ? 11 faut avant tout, que les autres sentent l'accomplissement de leurs fonctions et l'accroissement de leur vitalité facilités par ce commerce. Ils adaptent alors leurs mouvements à ces mouvements nouveaux, et voilà une existence particulière qui devient, par l'habitude, nécessaire à l'existence commune; c'est ainsi que grandit toute nation.

Reportons-nous aux premiers temps de notre histoire nationale. L'homme d'armes, le seigneur féodal travailla tout d'abord à garantir à tous le premier des biens, la sécurité. Donc tous s'adaptaient à lui, s'accommodaient à ses exigences. Il lui était permis de déployer en liberté tout ce qu'il avait de puissance d'action, de recueillir autour de lui tout ce qui pouvait soutenir et encourager celte énergie. Cependant, si tous se pliaient à la domination de cette caste respec-

tée, celte caste elle-même n'élait pas ouverte. Retirée dans ses forteresses et dans ses traditions^ bornées, elle se privait volontairement de toute lumièï^e et de tout concours. Tant qu'elle a été la seule force, elle a été une force débile et chancelante, elle n'a pu élever jusqu'à la grandeur aucun de ceux qui la servaient.

Lorsque, au milieu de ces temps sanguinaires, le moine a paru être le seul interprète de la voix de l'esprit, le représentant par excellence du tra- -vail intellectuel et du travail utile aux autres, le champion de la culture morale et le prédicateur de la paix, à lui aussi on a cherché de toutes parts à s'accommoder. Mais il y a plus. C'est à l'Église, au couvent, à l'abbaye qu'accouraient, et que se voyaient également accueillis les vainqueurs et les vaincus, les raffinés et les barbares, les philosophes et les artistes, ceux qui construisaient les Sommes de métaphysique et de théologie comme ceux qui élevaient les cathédrales. L'Église tut le refuge universel de tous les hommes épris de la vie mentale, inhabiles au métier des armes ou y répugnant. Ajoutez qu'elle a aimé les controverses, qu'elle a admis dans son sein plus de

liberté qu'on ne le croit souvent, qu'elle revenait même volontiers sur ses préjugés, puisqu'elle finit par exalter Aristote après l'avoir un instant condamné. Qui ne voit la différence ? et qui ne comprend comment l'Église (nous ne la considérons ici bien entendu que comme une institution historique) a été dans les siècles du moyen âge bien autrement féconde en grands hommes que la noblesse guerrière de ces mêmes temps ?

Après le guerrier et le moine apparaît le légiste (d'oîi sortiront le jurisconsulte et le magistrat), nouvel organe qui sert à la transmission de l'influence royale, devenue de plus en plus nécessaire à l'ordre commun ; puis le commerçant navigateur, dont la pensée n'est si haute et les entreprises" si hardies, -que parce qu'il puise alternativement aux sources de la foi, de la science et du patriotisme; puis vient l'industriel, qui, comme Bernard Pahssy, s'inspire de l'art et de la science, puis enfin l'artiste, le savant, le philosophe proprement dits, à qui suffisent désormais dans une société plus riche et plus Hbre, en présence d'une nature mieux connue et mieux domptée, Tamour et le culte désintéressés du beau et de la vérité.

Combien faut-il de ces élémenls réunis, de ces organes associés, pour constituer un organisme vigoureux, capable d'une solide résistance et d'une action extérieure suivie ? Ceci nous entraînerait trop loin. Ce qui est incontestable, c'est qu'une force isolée demeure stérile, et qu'un organe a d'autant plus de chances d'être fort, qu'il a plus de rapports, plus de «sympathies et plus d'échanges avec un ensemble plus complet d'autres organes étroitement associés entre eux et avec lui. De même que la tête vit par Je sang qui circule dans tous les membres, ainsi l'artiste, pas plus que le métaphysicien, ne saurait vivre isolé des passions de son temps ; nous ne parlons pas sans doute des passions fugitives que la mode éteint aussi vite qu'elle les allume, mais des passions assez puissantes pour soulever la nation tout entière et lui faire exécuter ou tenter de grandes choses, après les avoir imaginées et souhaitées.

Mais, entre ces deux organismes que nous comparons et qui ont en effet tant d'analogies, il y a cette différence parmi plusieurs autres : c'est que dans les organismes animaux les alliances sont beaucoup plus étroitement limitées, que l'agran-

dissement de chaque type est maintenu dans des bornes sinon infranchissables, du moins beaucoup plus stables ; tandis que, dans l'économie des sociétés, nulle limite ne peut être assignée à la variété de plus en plus grande des connaissances, des idées, des productions de toute nature qui sont la matière de la vie publique. Il en résulte que, dans l'histoire de Thumanité, tout ce qui prouve son droit à la vie par l'aide qu'il apporte à la vie commune fait plus que d'obtenir la liberté : il la conquiert, il la prend. Et c'est là précisément ce que nous voulions établir : lorsqu'une nation laisse à un ou à plusieurs de ses membres la faculté de grandir au milieu d'elle, à la fois par elle et pour elle, c'est moins par la grâce spéciale et comme surajoutée d'un libéralisine théorique, que par TefiFet naturel de sa constitution, par les exigences mêmes qu'engendrent la richesse et la complexité de sa vie sociale.

Un élément nuisible obéit, nous le savons, à la même loi que l'élément sain et nécessaire. Lui aussi tend à se créer, avec toutes les autres parties du composé où il est entré, des rapports de plus en plus étendus ; mais alors il bouleverse

tout, parce qu'à Tordre primitif ou accoutumé, qui se suffisait, il mêle, sans profit, des sympathies qui le traversent, Tinterrompent ; si la vigueur naturelle de la vie normale, aidée ou non de forces amies, ne parvient pas à éliminer Télémont perturbateur, on sait quel est le terme fatal de la maladie. Or le corps social a lui aussi ses maladies ; ses maladies ont aussi des crises, dans lesquelles Torganisme travaille à chasser de lui le« éléments qui lui paraissent entraver la libre circulation de ses idées ou retarder la vivacité de son action. Ainsi la chrétienté, mue par une même passion de Tunité religieuse, et acharnée à l'extermination des infidèles, veut extirper de son sein l'hérésie des Albigeois ; ainsi la Révolution française veut écraser les Vendéens ; ainsi dans l'intervalle, le catholicisme français a essayé de chasser les protestants, comme le protestantisme de l'Angleterre éliminait sous Charles I" Tinfluence de la minorité catholique *. Il est vrai que là souvent on se demande si le

l. On est étonné d'avoir h dire encore aujourd'hui . ainsi une portion considérable de la race germanique veut chasse de chez elle la race sémitique.

médecin du corps politique ne s'est point trompé, en se hâtant de couper un membre qui, la fièvre de la lutte une fois tombée, eût rendu à la communauté plus d'un service. Avant l'Inquisition, l'Espagne débordait sur l'Europe entière, on peut presque dire qu'elle allait remplissant ou fécondant les mondes nouveaux. Arrivée au terme de son œuvre de persécution, quand elle a frappé ou chassé tout ce qu'elle avait trouvé en elle de novateur, de téméraire, si l'on veut, mais d'original et de hardi, elle rentre, comme un fleuve tari et épuisé, dans un lit rétréci où elle s'endort. Ainsi, quand la révocation de l'édit de Nantes expulse les protestants, non seulement la France sème à côté d'elle les germes d'une puissance rivale et ennemie ; mais notre pays se trouve privé d'un élément grave, austère, qui, pris en luimême, répugnait sans aucun doute à la sensibilité, à l'imagination, au caractère de la grande majorité d'entre nous, mais qui eût peut-être, au cours du XVIIP siècle, heureusement corrigé la frivolité corrompue de la Régence. Expulser àla fois les jansénistes et les calvinistes, c'était beaucoup pour une nation qui, suivant le inot récent

d'un de ses grands hommes, avait besoin de sérieux dans son gouvernement, sans doute parce qu'elle était elle-même toujours trop prête à en manquer.

Il peut donc être vrai que, si c'est la force naturelle et spontanée de Télément politique qui se développe à elle-même son organe et s'assure la liberté de ses fonctions, d'autre part un large esprit de tolérance et de libéralisme soit nécessaire dans un pays, pour permettre à certaines nouveautés de s'essayer : c'est là sans doute, indépendamment de toute considération relalive au droit et à la justice, une des conditions du progrès.

Certains le nient. Mais plus conjecturales encore sont leurs hypothèses, quand ils croient que ce libéralisme universel fera payer cher à l'humanité ses bienfaits, qu'on arrivera un jour ou Tautre à tolérer absolument tout, et qu'alors toutes ces tendances naissantes, encouragées à durer plus ou moins, se feront mutuellement équilibre ; que l'hmanité demeurera donc stationnaire dans une / médiocrité générale, avec la paix, avec l'aisance, ne connaissant plus ces luttes généreuses oîi il

y avait des vaincus et des martyrs, mais où le vainqueur apportait à lacivilisation quelque chose de vraimeùt nouveau et de grand. Laissons ces hypothèses non vérifiables pour nous ; revenons à nos conclusions, qui se tiennent entre ces deux ordres de conjectures, sur le terrain des faits. Il est acquis pour nous, d'après l'expérience historique, que toute nation n'est pas également apte à ^ produire de grands hommes, que ceux-ci ne sauraient apparaître dans une société fermée, uniforme, mais que dans une société vivace, c'est-àdire désireuse dé se compléter, de développer et de répandre sa vie, il se trouve toujours quelquesuns de ses membres les mieux doués, pour donner à cette vitalité des forces nouvelles et de nouveaux moyens d'action.

Cette loi générale se vérifie d'ailleurs par certaines lois secondaires dont voici l'une des plus importantes.

11 arrive très souvent que l'éclosion d'un ou de

'^ plusieurs grands hommes empêche pour un temps

l'apparition d'autres grands hommes dans le môme

genre. Après Turenne, on n'a que la monnaie de

Turenne, jusqu'à ce qu'on ait les généraux qui se

font battre sur tous les champs de bataille de TEurope. Après Corneille et Racine, on a au théâtre tous les talents secondaires qu'il est inutile de rappeler, et ainsi du reste. Pourquoi? Parce que les maîtres créent une tradition qui s'impose et qui est construite si solidement de toutes pièces, que passer à travers ses mailles serrées est difficile ; pendant de longues années

*peut-étre, il reste également malaisé, soit de refaire une seconde fois l'œuvre qui a été faite et bien faite, soit de construire en face d'elle une nouvelle œuvre répondant à des désirs qui ne se révèlent pas encore, à des besoins que la foule satisfaite n'a pas eu le temps d'éprouver. Ce qu'on appelle la décadence d'une école n'est pas autre chose que cela. La preuve en est que souvent, dans un même pays, h une même époque, tel art est à son apogée, tandis qu'un autre décline et qu'un troisième commence à peine à produire ses premiers et timides essais. Le génie na-

/ tional ne manifeste donc pas toujours son énergie sous toutes les fornîes possibles, à la fois ; et il ne devient pas du même coup incapable de toute grande œuvre. Quand l'humanité, fatiguée de

la scholastique, se dégoûtait de la philosophie, c'est alors que ses facultés poétiques se réveillaient et prenaient un essor si merveilleux. Tel pays a doté le monde d'œuvres musicales pleines de nouveauté, d'éclat et de fraîcheur, au moment môme où il ne semblait plus pouvoir donner en peinture que de plates imitations.

De la fin du XV* siècle à la fin du XVII% ce sont les grands mathématiciens qui dominent dans les sciences, chez presque toutes les nations de l'Europe. Ce sont ensuite les grands naturalistes. Ainsi encore le système militaire d'un peuple est contraint de changer souvent *, parce que les conditions auxquelles il doit répondre se modifient: les ressources sur lesquelles il comptait hier ne sont plus les mêmes aujourd'hui, pas plus que les dangers qu'il prévoyait. Bref, on ne fait aisément de grandes choses, ni quand on vit, depuis quelque temps déjà, sur un système au-

1. « Tous les dix ans. » a dit un jour Bonaparte (d'après M. Jung). On trouvera certainement que c'est beaucoup dire, malgré l'aulorité d'un tel nom. Mais enfin quelle que soit la limite précise, il y a là une loi. Le peuple qui la méconnaît risque de passer pour un peuple épuisé, tandis qu'un nouvel amémgement des forces pourrait dégager de nouvelles énergies.

trefois glorieux, ni quand on cherche au hasard les premiers linéaments dun système nouveau qui ne se laisse pas encore nettement saisir. Pour assurer dans la vie littéraire ou politique une renaissance ou plutôt l'apparition de quelque grandeur vraiment nouvelle, que faudra-t-il ? Des idées vagues et indécises flotteront d'abord çà et là, comme des rêves ; des impatiences jugées prématurées se réveilleront comme des soubresauts; mais peu à peu ces mouvements deviendront plus rapprochés et plus soutenus ; ces nuages, balayés d'un bout du ciel h l'autre, se réuniront et se grouperont : celui qui leur donnera une cohésion, une forme, une direction déterminées sera le grand homme attendu.

C'est donc dans les moments de fondation, d'organisation, quand au reste les fondateurs peuvent faire appel au zèle d'un certain nombre, que se / révèlent le plus volontiers les génies. De l'ensemble auquel il préside, le grand homme reçoit mille impressions qu'il rend plus claires, qu'il prolonge en des imaginations saillantes et colorées ; mille velléités qu'à la lumière même de ces images il rend assez consistantes pour devenir

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des volontés fermes et suivies ; mille énergies enfin, mais diffuses, discordantes, vite arrêtées ou désordonnées, qu'il rallie, qu'il organise, pour les faire toutes concourir à l'exécution d'un grand dessein.

C'est ainsi que dans l'histoire religieuse apparaissent les grands apôtres, quand tous les croyants voudraient pouvoir propager la doctrine: les grands théologiens quand tous voudraient , défendre le dogme et l'expliquer ; les grands papes quand tous voudraient leur faire produire des conséquences sociales et politiques. C'est ainsi que les rapsodes trouvent leur Homère ; que les commentateurs d'Aristote ont leur saint Thomas ; que les adorateurs des fragments antiques, les chercheurs passionnés de torses mutilés trouvent leur Raphaël et leur Michel-Ange ; que les rédacteurs et les avocats des cahiers de 1789 ont leur Mirabeau ; que les généraux de la Révolution rencontrent leur Ronaparte, et ainsi dans tous les ordres d'arts ou de sciences sans exception.

Après avoir indiqué la préparation du grand homme par la race, nous touchons ici à ce qu'on

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a appelé la préparation par le milieu. Mais avant d'aborder cette dernière, il convient de nous demander ce que Ton sait ou ce que l'on croit savoir aujourd'hui d'une autre préparation, la préparation par l'hérédité dans la famille.

CHAPITRK II

LA PRÉPARATION PAR l'hÉRÉDITÉ DANS LA FAMILLE.

Y a-t-il une préparation héréditaire hàlant rapparition du génie? Les frères, les sœurs*, les mères des grands hommes* — Diflicultés soulevées par la phrase de Gœlhcr. Médiocrité et longévité. Hérédité des goûts et des travers et hérédité du génie. Le génie et le succès. — Réponses aux difficultés. Distinctions à faire entre \i famille naturelle et la famille sociale, entre le sang et le nom, entre le saint et le grand homme. Inductions légitimes.

De la théorie de la métamorphose ou de ralternancc. Si le génie n'est pas une névrose, alterne-t-il avec la névrose? Examen des différents cas : le grand homme héritant d'un mal physique ou moral, le créant, le transmettant. Dans aucun de ces cas il n'y a de métamorphose héréditaire. — Deux maximes de La Rochefoucauld expliquées : les passions et le grand dessein. — L'évolution ascendante et l'évolution descendante.

Qu'avec la transmission des caractères opérée par l'hérédité dans les familles il y ait souvent une accumulation de conditions préparant tels ou tels individus à la maladie physique, à la faiblesse d'çsprit, à la folie et même à certains vices, c'est

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ce dont nul homme instruit ne peut aujourd'hui douter. Il arrive sans doute que cette préparation est traversée par d'autres influences, dont quelques-unes sont aussi héréditaires, et elle s'en trouve alors affaiblie d'autant; mais enfin elle a été constatée bien souvent et de la façon la plus authentique .

Y a-t-il une préparation héréditaire analogue hâtant Tapparition du génie ? C'est une question beaucoup plus obscure, et sur laquelle nous ne croyons pas qu'on ait obtenu des résultats aussi décisifs. L'hypothèse n'a rien assurément qui soulève d'autres préventions que des préventions très favorables. A côté des cas nombreux où l'hérédité semble un châtiment, il y en aurait.de nouveaux oîi elle se montrerait comme une récompense. La morale n'aurait qu'à se réjouir d'une semblable découverte qui compléterait l'une de ses sanctions les plus populaires. Si en effet Gœthe avait raison *, quand il croyait qu'il suffit à une famille de durer longtemps pour produire un jour ou l'autre un représentant éminent de ses qualités les meilleures, on pourrait soute-

- !. Voyez la phrase de Gœthe cilée dans le chapitre précédent .

nir aussi qu'en définitive ne dure pas qui veut; que la persistance d'une race est la garantie de sa vigueur, par conséquent de sa moralité; que, dans la lutte de* la vie, on ne triomphe qu'en s'armant d'énergie contre les défaillances et de modération contre les excès. Si donc il était prouvé qu'une famille est d'autant plus apte à produire un homme de génie, qu'elle a conservé plus intact et plus fortement accru le trésor domestique des nobles sentiments, des belles traditions, des solides vertus, si l'histoire nous démontrait que la sagesse des alliances et la fécondité des mariages sont les agents le.s plus sûr^ de l'élaboration des grands hommes, encore une fois qu'y aucait-il de plus consolant ? Les doctrines spiritualistes sur les rapports du physique et du moral n'en recevraient pas d'ailleurs le plus léger trouble. Cette organisation qui se transmet de père en fils, elle a subi journellement l'influence de la volonté mue par l'idée : ce cœur a battu pour des causes dont la beauté ne dépendait d'aucune combinaison mécanique ; ce cerveau a été agrandi et ordonné peu à peu par la recherche méthodique de la vérité, et ce n'est ni le nombre,

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ni l'intensité des vibrations nerveuses qui fait la différence de la vérité avec Terreur. La part de l'esprit n'est donc pas moins évidente que celle de la matière dans ces acquisitions transmises par l'hérédité. Mais ces présomptions ne suffisent pas. Quels faits pouvons-nous produire à l'appui de cette hypothèse, et commentées faits doiventils être interprétés? Telle est la question délicate. Déblayons d'abord le terrain ; écartons les opinions où la fantaisie aurait plus de part que la science. Comme on trouve toujours des raisons à l'appui de toute habitude, il s'est vu des gens pour justifier le droit d'aînesse, sous prétexte que le premier-né devait être l'expression la plus vigoureuse de la nature physiologique des parents. D'autres ont réclamé pour les cadets. Enfin on assure que, chez certains peuples, c'était le dernier qui était le mieux traité par la coutume et par la loi, comme il est encore dans un grande nombre de familles le plus tendrement choyé de toute la maison. Toute tentative d'édifier une théorie sur l'un ou l'autre de ces sentiments ou de ces caprices serait évidemment puérile. Si les enfants d'un même lit sont comme aulant d'é-

preuves successives tirées d'un original commun, rien ne donne à croire que le relief et la pureté de la copie aillent en gagnant ou en perdant avec le nombre des épreuves, tant qu'on reste, bien entendu, dans les limites d'un âge raisonnable. Le grand Arnauld était le vingtième enfant de sa famille (sur vingt-deux) Boileau le quinzième, Malebranche le dixième ; Mozart en était le septième ; Mirabeau en était le cinquième, ainsi que Michel- Ange et Cromwel. Napoléon vint au quatrième rang ; Montaigne, Descartes, le cardinal de Richelieu, Voltaire, au troisième ; Pascal et Montesquieu, au deuxième. Mais saint Louis, Christophe Colomb, Raphaël, Henri IV, Condé, Louis XIV, Corneille, Molière, Newton, Leibniz, Diderot, Gœthe furent des aînés ou des fils uniques.

Si l'on était donc tenté de supposer que les frères et sœurs d'un grand homme sont généralement comme des ébauches auxquelles manque un dernier trait pour réaliser cette œuvre achevée où tendait TefTort de la race, serait-on près ou serait-on loin de la vérité? La supposition pourrait sembler d'autant plus hardie, que ladispropor-

tion entre le grand homme et tel ou tel de ses frères (surtout de ceux qui Tont précédé) est souvent énorme. Quel rapport y a-t-il entre Charlemagne et son frère Carloman ? entre Napoléon I" et son frère Joseph, si timide et si doux? entre le grand Mirabeau et son frère Mirabeau Tonneau ? Des frères de Malebranche, on nous cite Charles Malebranche, à qui son inconstance fit plus d'une fois reprendre et quitter Thabit de l'Oratoire, puis un autre qui mourut, sans enfants, conseiller au Parlement de Paris. On ne dit rien de plus ni de l'un ni de l'autre, et ce sont après l'auteur delà Recherche de la vérité les deux plus célèbres delà famille. Mais que de recherches inutiles ne fait-on pas souvent à propos des grands écrivains et des grands artistes, pour découvrir s'ils avaient ou non des frères et des sœurs * !

Si cependant il est rare de voir un grand homme précédé et préparé par un frère qui ap-

1. Nous ne songeons pas à nier qu'un certain'nombre de frères n'aient été en même temps des hommes éminents. Mais, comme nous le verrons plus bas, ce fait se retrouve plus fré* quemment dans la région du talent, de la science moyenne et de la distinction, que dans celle du génie.

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proche de lui, il est peut-être plus fréquent de voir ce rôle tenu par une sœur. Des frères et sœurs de Mozart (qui était le septième, on Ta vu), on ne cite qu'une de ses sœurs « dont les succès dans Tenfance annonçaient un talent qui ne s'est point réalisé * ». On connaît la réputation de Sophie, la sœur aînée de Pierre le Grand ; celle des Mères Agnès et Angélique Arnauld, immortalisées par le tableau de Philippe de Champagne, parles articles de Sainle-Beuve pt par leurs lettres à elles ; celle de la margrave de Baireuth, la sœui^aînée de Frédéric le Grand ; c'était sa vraie sœur par la pensée et par l'âme, dit Sainte-Beuve^, qui ajoute : « Elle est de la race de ces sœurs de génie, qui ont eu en partage le même feu sacré dont le frère célèbre tirera des flammes, et qui l'entretiennent plus pur. »

Ce qu'on remarque plus souvent encore, assez souvent même Dour piquer la curiosité du philo sophe, c'est que plus d'un grand homme a eu auprès luiy une sœur reproduisant, avec l'adou-

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